Le rêve de Michel Guay ou la cyber-université : mythe ou réalité ?
La démarche de Michel Guay
À quel moment êtes-vous entré en contact avec les nouvelles technologies ?
En 1982, je voulais gérer un fichier bibliographique énorme. Je ne savais pas comment m'y prendre. Je suis donc tombé sur les nouvelles technologies. J'ai vu toutes les possibilités. J'ai dit WOW !
Enseignement et technologies, est-ce que ça fait bon ménage ?
Les nouvelles technologies, pour moi, c'est la suite logique des choses. Parce que ce qui me caractérise, c'est le désir d'apporter l'histoire aux gens et non l'inverse. Je suis un communicateur... peu importe les moyens et j'estime que l'enseignement relève du théâtre et du marketing.
L'idée c'est de montrer, de rendre accessible, de communiquer.
Un cours sur Internet ou la réingénierie de la pédagogie
Nous sommes maintenant en 1997 et vous offrez un cours portant sur l'Égypte pharaonique sur Internet. Ca veut dire quoi en terme d'efforts ?
J'y ai travaillé de janvier à septembre 1997, à raison de 90 heures par semaine. En fait, un tel cours c'est une affaire de 2 ans de préparation et d'organisation. Un coût total réel de près de 300,000 dollars s'il faut vraiment comptabiliser tous les coûts.
Comment ce cours se distingue-t-il des cours traditionnels ?
C'est d'abord un cours à médias multiples. Il comprend des textes papier, des liens hypertextes à des documents sur Internet, une bande audio des émissions diffusée sur le FM de Radio-Canada sous forme de capsule audio, un forum de discussion, le courrier électronique, des images de synthèse qui inclueront bientôt des visites guidées dans les pyramides. Je m'inspire d'ailleurs de jeux vidéo pour concevoir cette partie du cours actuellement en contruction.
Le cours est divisé en modules, eux-mêmes subdivisés en sections. Les étudiants fournissent leurs travaux par courriel (courrier électronique).
Comment se prépare-t-on pour une telle expérience ?
Sur le plan technique, ça change tout. Il faut je me tienne à jour, je fais de la recherche et développement. Les revues d'informatique et sur Internet, je les achète à la tonne. Je dois aussi connaître la réalité des usagers, leurs limites.
Mon rôle est désormais d'encadrer l'étudiant, de le guider puisque la matière est déjà disponible. Un cours comme celui-ci devient accessible à un plus grand nombre. C'est la beauté du médium.
Qu'est-ce que ça exige de l'étudiant ?
Il doit être autonome. En fait, l'étudiant chemine à son rythme à travers chacun des modules et des sous-thèmes. Mais ne nous y trompons pas, c'est plus exigeant et ça demande plus de travail.
Des organisations du savoir en mutation ou comment vaincre la résistance
Est-ce que ça suppose une nouvelle organisation du travail ? Avez-vous rencontré des résistances ?
Oui, tout est à repenser. Par exemple, savez-vous que pour la première fois et à cause de ce cours sur Internet, en assemblée départementale, on s'est questionné sur le rapport avec l'étudiant ?
Ca va nécessiter une augmentation des exigences en ce qui concerne le travail du professeur.
Ca interpelle de façon magistrale les services tels l'audio-visuel ou le design. Or, ces services ont été les premiers coupés et les voilà sur la ligne de feu. Il va falloir travailler ensemble enfin !
Il faudra donc plus de ressources ?
La question est posée. Ceux qui pensent que l'enseignement virtuel ou la cyber-université va coûter moins cher, se trompent. Il faut penser en terme de réorganisation totale des tâches et il faut maximiser l'utilisation des dépenses actuelles. Par exemple, comment l'UQAM va-t-elle évaluer maintenant mes tâches ? Tout est à repenser...
Voyez-vous des collaborations inter-universités ?
Commençons d'abord par travailler ensemble, à l'UQAM et dans nos universités respectives. Mais oui, il va y avoir une accélération de la collaboration entre universités pour l'élaboration d'un cours, par exemple moi à l'UQAM et un autre professeur d'une autre université ailleurs dans le monde. J'ai d'ailleurs des projets en ce sens dont je ne veux pas parler pour l'instant.
Le financement : un défi pour l'imagination
Dans un contexte de restrictions budgétaires, qui doit financer ?
Il y a de nouvelles sources de financement à inventer.
À titre d'exemple, vouloir financer d'autres expériences serait quasi-impossible pour l'UQAM dont le budget a été coupé du tiers. Ca désorganise les services. Il n'y a plus de place pour de nouveaux développements. Le problème financier se pose. Or, il faut créer, ne pas attendre.
Par rapport au secteur privé qui vit d'énormes pressions et qui a dû s'adapter, les universités sont très en retard, loin en arrière.
Il va falloir penser en terme de mise en marché de nos produits, association avec le privé, activités commerciales, création d'entreprises. Toutes les pistes sont ouvertes.
Le Québec est-il dans la course ?
Comment et où se situe le Québec dans cette nouvelle réalité qui se dessine à l'horizon ?
On est en retard en moyenne de trois ans par rapport à ce qui se fait ailleurs dans le monde. Le problème particulier du Québec c'est sa perpétuelle et profonde crise d'identité. Il n'y a pas d'effervescence. C'est MORT ! Et cela a des effets sur notre structure de gestion et nos politiques de financement. Il n'y a pas de leadership, le discours est là mais les actions sont inexistantes.
Le rêve de Michel Guay ou la cyber-université : mythe ou réalité ?
Mais n'est-ce pas une mode passagère, cet enseignement virtuel sur Internet ou dans un autre cyberespace ?
Quand je constate les changements des trois dernières années, je dis non. Parce que l'évolution des technologies nous pousse dans le dos.
Mais ne contribuez-vous pas à créer un enseignement à deux niveaux, un pour ceux qui ont accès à un ordinateur et les autres ?
On se casse la tête avec ça. Le clivage social existe déjà. C'est un faux problème : dans cinq ans 90% des gens seront branchés.
Ne nous leurrons pas, les pauvres n'ont pas accès à l'université. Il est erroné de croire que tout le monde peut aller à l'université. Tous ne sont pas égaux devant Dieu. Avec la réforme en éducation, on a jeté le bébé avec l'eau du bain. Il faut favoriser les bons, qu'on les aide. L'université pour tous, c'est un mensonge éhonté. Ca et Jean-Paul II, c'est pareil. 30 % des étudiants qui sont à l'université actuellement ne devraient pas y être. Il faut mettre davantage l'accent sur la formation professionnelle. Mais c'est une autre question.
C'est élitiste, ce que je dis. Oui et tant mieux...
Quelle est votre vision de l'avenir ?
Je vois des enseignements uniquement conçus pour le cyberespace, certains cours mais pas tous.
Je ne souhaite pas la disparition de l'université tradtionnelle au profit d'une cyber-université. Il faut que les professeurs continuent de se rencontrer. Il faut que les étudiants soient dans les murs, il faut cultiver la culture du groupe et le sentiment d'appartenance.
Par contre, les cours virtuels vont accroître l'accessibilité à la connaissance. Ce n'est plus linéaire, il n'y a plus de temps ni d'espace. Les gens vont choisir ce qu'ils veulent.
Mais le XXIe siècle sera aussi sous le signe de la convivialité dans le partage de la connaissance. Imaginez tout ce que vont apporter des technologies comme la vidéoconférence - qui n'en est qu'à ses balbutiements - on va aller plus loin en terme de qualité de l'enseignement et de contacts professeur-étudiant.
Ce rêve, quand sera-t-il réalisé ?
Il est difficile aujourd'hui de prévoir au-delà de cinq ans tant les technologies évoluent rapidement. Tout est ouvert. Il n'y a rien de stable. On voit les grandes tendances se dessiner mais il est impensable de savoir où nous allons, quels seront les emplois disponibles. On ne peut aller au-delà de cet horizon.
Merci, professeur Guay
Cette entrevue a été réalisée en septembre dernier à la résidence du professeur Guay
par la journaliste Catherine Kovacs