Les exclus du "beau monde des télécommunications"


À l'ordre du jour des audiences du CRTC (Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes): la déréglementation de la téléphonie locale qui devrait permettre l'entrée de nouveaux joueurs tels les compagnies de câblodistribution (1).

L'enjeu est de taille car s'il y a ouverture des marchés - ce dont personne ne doute, le but des audiences étant surtout d'entendre les différents intervenants sur les modalités de cette ouverture - nous assisterons à une nouvelle configuration du paysage des télécommunications et de l'autoroute de l'information dont Internet. Les consommateurs - individuels ou d'affaires - sont les premiers concernés puisque les coûts se répercuteront sur leurs portefeuilles.

En effet, Bell Canada a déjà affiché ses couleurs en demandant une hausse du tarif du service téléphonique local et une modulation à l'usage, tout en assurant un service de base "minimaliste".

L'entreprise se positionne donc face à ses concurrents (Unitel et les autres) et aux entreprises de câblodistribution. En même temps, elle indique clairement le changement que nous sommes appelés à vivre comme consommateur de services téléphoniques: tout comme l'interurbain et les services personnalisés qui nous sont facturés "sur mesure", en fonction de l'utilisation que nous en faisons, le service local suivra cette même voie. Nous sommes en plein dans la logique de "l'utilisateur payeur".

Le principe du service de base universel, par les temps qui courrent, en prend pour son rhume...Rappelons qu'un tel principe assurait une "égalité" entre les citoyens, du plus démuni au plus riche. Il y avait par contre une "inéquité" certaine parce que le plus riche pouvait certainement payer davantage; par contre, le moins riche, le plus démuni bénéficiait d'un service minimal moins coûteux.

Le principe de l'utilisateur payeur - selon les modalités appliquées - s'avère plus coûteux pour le consommateur à faible ou moyen revenu. Par exemple, une facture de téléphone - qui actuellement s'établit minimalement à 250.00 $ par année, taxes incluses - est proportionnellement plus coûteuse pour un contribuable au revenu de 20,000 $ que pour un contribuable au revenu de 50,000 $.

Ce qui inquiète dans la tendance actuelle, c'est l'augmentation du coût quand ce n'est pas la réduction, même la disparition du service de base minimal dans des secteurs qu'on peut qualifier d'essentiels. Par exemple :

  • tarification de la santé à l'utilisation
  • tarification de l'eau à l'utilisation
  • tarification des télécommunications à l'utilisation
  • tarification du transport et des autoroutes à l'utilisation
  • tarification des services bancaires à l'utilisation
  • etc.

    Peut-on faire autrement ? La question se pose parce que cette tendance contribuera à exclure davantage de gens de la société de demain.

    Prenons l'exemple du merveilleux monde des télécommunications et de l'autoroute de l'information, en ne parlant que des pays développés. Il ne rejoint actuellement qu'un faible pourcentage des populations mais nul doute qu'il est appelé à envahir chaque aspect de notre vie privée et professionnelle. Que constate-t-on ?

    La facture du téléphone - facture de base - nous coûte actuellement environ 250.00 $ par année. Nous devons déjà payer davantage pour l'installation d'une nouvelle ligne téléphonique qui se fait en deux étapes, par une entreprise sous-traitante de Bell pour le filage interne et par les employés de Bell pour la connexion extérieure. Les réparations nous coûteront aussi plus cher. Le service 411 d'assistance annuaire n'est plus gratuit. Dans les villes branchées au 911, nous payons aussi une redevance. Les services personnalisés se sont développés : boite vocale, affichage des appels, appels en attente. Il est vrai que nous avons le choix de les refuser. N'empêche que la facture grimpe vite à coup de .50 cents...

    Voyons maintenant du côté des câblodistributeurs. Grâce au CRTC (!), les abonnés - nous avons toujours le choix de ne pas être abonné - "bénéficient" d'un service de base dont la facture s'élève à près de 350.00 $ par année.

    Nous n'avons pas le choix du service de base - par exemple, le canal des "infomerciaux" est accessible sur le service de base par contre un canal comme "Discovery" se trouve sur le service payant. Régulièrement, les abonnés du câble reçoivent un avis d'augmentation de leur facture - quelques dollars certes mais qui font la différence en fin d'année. Ce qui permet aux câblodistributeurs d'afficher des profits en hausse de 26% en 1995, profits qui atteignent 326 millions de dollars (2). 94% des 2,5 milliards de revenus l'an dernier proviennent des frais d'abonnement mensuels, 6% des services personnalisés. C'est tout dire.

    Et voilà que les nouveaux canaux "à la carte" exigent la technologie Videoway dont l'utilisation gonfle la facture du double environ...

    Il n'y a pas que le service de base ou ce qui va en rester qui nous coûtera plus cher. Le coût des équipements doit aussi émarger à nos budgets.

    Le téléphone "à roulette" est l'équipement téléphonique le moins dispendieux à acquérir. Y a-t-il encore des irréductibles qui résistent au clavier "Touchtone" ? Les nouveaux téléphones sont à écran, intègreront de plus en plus les services personnalisés comme l'affichage des appels, utiliseront la technologie Java de l'Internet et combineront technologie cellulaire et téléphone conventionnel. Le coût ? (3)

    Notre bonne vieille télévision ne sera bientôt plus à la page avec les nouveaux modèles qui permettront un branchement automatique à l'Internet. Qui voudra s'en passer ? À quel prix ? (4)

    Parlant d'Internet, malgré les Libertels qui permettent l'accès en mode texte et la multiplication des cafés Internet, il faut s'interroger sur le résultat de la convergence téléphonie-câblodistribution sur les coûts d'accès. Les observateurs sont unanimes: d'ici quelques années, quelques fournisseurs auront survécu.

    En outre, les acheteurs, confus devant l'étalage de choix qui s'offrent à eux, n'en pensent pas moins qu'un minimum d'équipement est nécessaire : ordinateurs multimédias, bonne capacité de mémoire, modem rapide, système audio, écran de haute qualité, etc. Pas moins de 2,000 $ à 3,000 $...minimum. (N.B. La revue Protégez-vous prépare un guide d'achat d'équipement informatique...à suivre)

    Les gouvernements et les organismes de réglementation ont encore, malgré tout, un rôle important à jouer qui est l'une des fonctions principales et primordiales de l'État: favoriser l'intégration de la majorité des citoyens d'un État à sa vie sociale, économique et culturelle. Il s'agit d'empêcher l'érosion des services de base malgré l'application du principe utilisateur-payeur non seulement dans les secteurs de l'autoroute de l'information et des télécommunications. Dans tous les secteurs d'activité, l'objectif doit être l'accès du plus grand nombre et non l'exclusion.

    (1) "Le CRTC prépare le terrain pour la concurrence dans la téléphonie locale", Le Devoir, 17 août 1996
    (2) "Le câble a rapporté gros en 1995", Le Devoir, 30 juillet 1996
    (3) "Northern Telecom to use Java chip", Globe & Mail, 24 mai 1996; "Jumelage de technologies", La Presse, 8 août 1996
    (4) "Phillips propose le Web à la télé", Le Devoir, 8 août 1996; "New televisions to allow viewing of Internet Web", Wall Street Journal, 10 mai 1996


    Monique Dumont
    21 août 1996


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