Internet, vie privée et liberté d'expression


La publication du Rapport du procureur spécial américain Kenneth Starr sur l'affaire Clinton-Lewinsky aurait fait gagner ses lettres de noblesse à Internet. Les chroniqueurs Internet qui prévoient un futur glorieux à l'Internet se sont gargarisés de l'événement et il est vrai que l'on a enfin vu le potentiel de la fameuse convergence entre tous les médias, de l'écrit à l'Internet, en passant par la radio et l'électronique.

Ainsi, le rapport Starr était accessible in extenso sur plusieurs sites tant les sites officiels gouvernementaux que les sites des médias comme CNN ou encore chez les moteurs de recherche très en demande. On pouvait lire en ligne, télécharger et imprimer, écouter en RealAudio des conférences de presse live dont la transcription était quasi immédiate et quelques jours plus tard, ce sera en RealVideo cette fois, la bande video du témoignage de l'homme que l'on dit le plus puissant de la terre - le président Bill Clinton - sur cette fameuse relation avec Monica Lewinsky dont aucun détail n'est resté secret.

Internet vient de briser les derniers remparts de la vie privée telle qu'ils existaient avant l'affaire Clinton-Lewinsky. Dans les prochains mois, il faudra désormais se questionner sérieusement sur ce qu'il reste de vie privée dans nos sociétés. Il est vrai que la protection de la vie privée n'existe pas comme telle dans la Constitution américaine mais elle existe dans d'autres pays et sous d'autres régimes. MAIS ELLE N'EXISTE PLUS DANS LE CYBERESPACE. Si l'on en doutait, l'affaire Starr vient de briser les dernières illusions.

Pierre Trudel, professeur de droit au Centre de recherche en droit publics de la Faculté de droit de l'Université, auteur aux Éditions Thémis du Droit du cyberespace et initiatieur du cybertribunal, un centre de résolution des conflits cybernétiques, l'écrivait déjà dans la revue Interface de septembre-octobre 1997 :

Pour rendre compte de l'application du droit dans le cyberespace, un nouveau paradigme doit émerger. (...) Le cyberespace, en rendant futiles les frontières des États, nous invite à revoir nos manières d'envisager le droit en général.

C'est aussi la préoccupation de La Frontière Électronique du Canada, un organisme fondé pour garantir que les principes énoncés dans la Charte canadienne des droits et libertés soient protégés lors de l'introduction dans la société canadienne des nouvelles technologies de l'information et de la communication.

La diffusion sur Internet aussi rapidement et sous d'aussi multiples formes du Rapport Starr, des reportages, des analyses et commentaires et du témoignage lui-même supposément rendu à huis-clos - au-delà des considérations de stratégie politique à l'oeuvre dans l'affaire Clinton-Lewinsky - met en jeu non seulement la crédibilité des institutions mais aussi la fiabilité des mécanismes traditionnels de protection de la vie privée.

Le législateur a-t-il un rôle à jouer à cet égard ? Comment concilier protection de la vie privée et liberté d'expression ? D'un côté, les cyberlibertaires s'opposent à tout contrôle du contenu d'Internet : plus de liberté vaut mieux que moins de liberté et que l'internaute prenne ses responsabilités de choix. D'un autre côté, les cyberpaternalistes prônent certaines limites.

Comme l'écrit Lilian Edwards, maître de conférence en droit privé à l'Université d'Edimbourg, dans l'ouvrage collectif qui vient tout juste de paraître chez Isabelle Quentin éditeur intitulé Liberté d'expression et nouvelles technologies sous la direction de Michèle Paré et Peter Desbarats :

Seul l'avenir dira s'il existe un système, judiciaire ou extrajudiciaire, fondé sur l'application de santions ou sur l'emploi de logiciels, qui soit vraiment apte à régir sainement les échanges anarchiques et la liberté de communication qui, pour le nombre croissant d'internautes qui fréquentent aujourd'hui les autoroutes du cyberespace, sont devenus la norme.


La rédaction
Septembre 1998



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