Révolution tranquille, suite

8. Un refus moins ´globalª, mais réel : Le message fondamental du manifeste Le refus global de Borduas 54 et collègues artistes n'avait rejoint qu'un petit nombre d'artistes et sympathisants depuis 1948. Il décrit maintenant l'idéologie des jeunes essayistes, romanciers et poètes qui rédigent Parti pris, celle des jeunes impatients du front de libEration du quEbec (flq) qui se mettent à poser des bombes dès 1963 pour faire exploser quelques symboles de la domination anglophone, celle des étudiants des tout nouveaux cégeps qui font la grève et occupent les institutions pour revendiquer une vie plus harmonieuse 55.

Maladroitement formulé et le plus souvent mal justifié, le refus est aussi celui du capitalisme nord-américain, au nom d'un vague socialisme qui prend ses modèles dans la jeune révolution cubaine et dans les réalisations de la toute récemment décolonisée Algérie. Pour la majorité, toutefois, le capitalisme tel qu'appliqué au Québec, ´civiliséª par les nouvelles mesures sociales du gouvernement, reste perçu inconsciemment, car bien peu de citoyens et de personnalités politiques font l'effort d'imaginer un système différent, comme l'inéluctable et la plus favorable destinée. Il faudra les Evènements d'octobre 1970 pour qu'éclate au grand jour et consciemment le refus des fatalités historiques par une minorité exacerbée s'exprimant au nom des plus exploités parmi les travailleurs et au nom des plus démunis de la société.

9. La ville comme ´terre humaineª : Décriée par l'idéologie agriculturiste de Duplessis, la ville prend maintenant figure de symbole de modernité. C'est là que s'y rassemblent les grandes entreprises et de là que partent les principales initiatives économiques. Montréal voit s'ériger ses premiers vrais gratte-ciel; elle convie toutes les nations à une formidable exposition universelle (1967) d'où ses citoyens reviennent enchantés d'avoir découvert tant de fenêtres ouvertes sur le vaste monde. Mais dans la ville s'exacerbent aussi toutes les contradictions des classes sociales, les inégalités économiques, les querelles linguistiques. ´Montréal, la ville des autresª, écrit Pierre Maheu 56, établissant la topographie sociale par quartier pour en faire le symbole de l'ensemble de l'exploitation subie par les Québécois. C'est là qu'il faut porter la lutte avant tout. Ce que saisissent très bien les jeunes terroristes du FLQ.

10. La langue de chez nous : On avait connu depuis des décennies les campagnes pour ´le bon parler françaisª. Les insolences du Frère Untel 57 révèle avec fracas l'échec de ces démarches et lance l'expression ´langue joualeª 58. Jeunes romanciers et essayistes posent maintenant la question : ´Quel est le bon parler?ª Pour plusieurs, la réponse est claire, c'est celui du ´monde ordinaireª et les Claude Jasmin, Jacques Renaud, André Major écrivent des romans en transcrivant phonétiquement les accents populaires, voulant ainsi faire de ces écrits des gestes de solidarité avec la classe ouvrière. De son côté, l'office de la langue française, une des premières créatures du nouveau ministère des Affaires culturelles, riposte que ´bien parler, c'est se respecterª 59. Mais encore là, bien parler, c'est parler comme qui? comme les gens instruits au pouvoir? comme les annonceurs de Radio-Canada? N'est-ce pas accepter une autre forme de domination? Et si on ne parle pas comme ces gens-là, est-ce que cela veut dire qu'on ne se respecte pas? Ce débat, relancé avec encore plus d'ampleur par Michel Tremblay et son théâtre au début des années 70, ne connaît pas encore de dénouement. Un point d'entente, toutefois, entre les jeunes intellectuels populistes et l'Office gouvernemental, c'est qu'il faut accentuer l'affichage français de Montréal, éliminer les discriminations basées sur la langue dans l'emploi, promouvoir l'utilisation de termes français dans tous les domaines. Le bilinguisme à sens unique doit devenir chose du passé. Bataille non encore gagnée, comme on le sait...

11. La solidarité tiers-mondiste : Les intellectuels progressistes des années 50 avaient éveillé la curiosité de plusieurs sur les grands évènements politiques mondiaux (révolution en Chine, conflits en Indochine, guerres d'indépendance en Afrique, etc.) Le mouvement s'accentue dans la décennie suivante et passe de la simple curiosité à la recherche de modèles d'action. La révolution cubaine, la montée d'Allende au Chili, les guérillas latino-américaines et la guerre d'indépendance de l'Algérie deviennent les phares des jeunes révolutionnaires ´non-tranquillesª qui leur empruntent même quelques modèles bien concrets d'action. Les écrits que ces évènements suscitent chez Jacques Berque60, Albert Memmi 61, Franz Fanon 62 et tutti quanti prennent l'importance de nouvelles bibles et sont abondamment cités dans les analyses de la situation locale. L'affiche de Che Guevarra et ses écrits connaissent leur heure de gloire. Les reportages télévisés en direct de conflits comme la guerre du Viêt-nam apportent une nouvelle conscience planétaire.

La théorie du ´village globalª de Marshall McLuhan vient ajouter de nouvelles dimensions prégnantes à ce désir de solidarité universelle et l'´humaniserª en quelque sorte. Elle vient rappeler que les rapports politiques doivent originer aussi de relations humaines, et ne pas viser seulement les transformations de structures. Dans les rues des grandes villes, des exilés politiques ou des migrants économiques (que l'on n'appelle pas encore ´minorités visiblesª) font entendre des sons nouveaux et parfois ajoutent ... de la couleur. La relation concrète avec ces étrangers devenus soudainement son ´prochainª oblige à faire la vérité sur ses aspirations à la solidarité universelle; rien de tel pour valider les belles théories.

Cette constellation idéologique illumine tout un pan positif de la Révolution tranquille, mais sa brillance même empêche souvent d'apercevoir quelques éléments à contre-courant. Chez beaucoup de groupes, certains très influents, persiste ce que Rioux appelle les idéologies de conservation et de rattrapage. Les tenants d'un fédéralisme centralisateur (dont Pierre Elliot-Trudeau qui devient député à Ottawa en 1965, puis premier ministre en 1968), les anglophones, la plus grande partie du clergé (au moins au début) et toutes les associations qu'il contrôle pèsent de tout leur poids pour éviter l'effondrement de leurs visions ou de leur autorité. Beaucoup de citoyens ne sont guère rejoints par les appels au développement et comprennent mal le sens de certaines mesures collectives qui ne les touchent pas personnellement. D'autres regrettent le bon vieux temps où le député distribuait aux militants de la base les emplois dans la fonction publique et les contrats gouvernementaux.

Pour les jeunes radicaux, les processus engagés ne vont pas assez vite; ils ne permettent pas assez vite à la masse des laissés pour compte chroniques de voir évoluer leur situation. Les révolutions cubaine et algérienne, dans la ferveur et la générosité de leurs commencements, font rêver à de similaires et rapides transformations. Naïveté, sans doute, car il faudra à peine une décennie pour dégonfler et désabuser même les plus fervents. Les fruits remplissent rarement la promesse des fleurs, mais les déceptions demeurent toujours vives chez qui a beaucoup investi d'espoirs. Non seulement les jeunes radicaux, mais beaucoup d'intellectuels et d'analystes soulignent des ratés d'importance, tant dans les domaines politique qu'administratif et culturel. Le numéro spécial de Relations, ´Québec : bilan 1960-1969, projet 1970-1979ª, de décembre 1969, ne suinte pas l'optimisme. Gérard Bergeron commence le dossier en citant Montherlant : ´Les révolutions font perdre beaucoup de tempsª et ne voit que mauvais rattrapage ou dialogue de sourds dans tout le secteur politique 63; Guy Frégault n'est pas loin de cette idée dans sa Chronique des années perdues. Des articles de Jacques Parizeau, Louis Sabourin, Gérard Dion, Paul-Emile Gingras, Fernand Dumont, etc., moins pessimistes, mais également critiques, ne ménagent pas la nouvelle bureaucratie, déplorant le manque de perspective de fond économique, le syndicalisme, les malaises dans l'école, la technocratie, etc. 64


54. Le texte du Refus global est reproduit dans Textes de Borduas, Montréal, Editions Parti pris, 1974.
55. ´Le refus global, vingt ans aprèsª, Adèle Lauzon, Liberté, sept.-déc. 1968, p. 6-22.
56. Les Québécois, p. 143-152.
57. Montréal, Editions de l'Homme, 1960. Jean-Paul Desbiens, frère mariste, se cachait sous ce pseudonyme de Frère Untel.
58. L'article de Jean Ethier-Blais, ´Explosion créatriceª, dans le numéro bilan de Relations, en décembre 1969, m'apparaît le texte le plus complet sur cette question.
59. Voir à ce sujet la Chronique des années perdues de Guy Frégault, p. 47-57.
60. Dépossession du monde, Seuil, 1964.
61. Portrait du colonisé.
62. Les damnés de la terre.
63. Bergeron n'est pas pas loin d'affirmer, comme Marco, le professeur d'histoire dans Jonas qui aura 25 ans en l'an 2000 d'Alain Tanner, que cette Révolution tranquille n'est que ´revanche du passéª.
64. Dans cette même veine, lire La vigile du Québec de Fernand Dumont, p. 213 et suivantes et Chronique des années perdues de Guy Frégault, qui n'est toutefois pas aussi sévère que le laisse entendre le titre.