La Révolution tranquille

L'expression «révolution tranquille» apparaît pour la première fois à Toronto dans un article du Globe and Mail 1, sous la forme de «Quiet revolution» 2. Entre la révolution culturelle chinoise et la révolution des oeillets au Portugal, le Robert la consacre 3 et la fait dater de 1960, l'ayant notée dans un éditorial du Devoir cette année-là. Aucune des sources consultées ne donne de datation officielle pour la naissance de l'expression. C'est d'ailleurs une des caractéristiques des mythes de fondation de laisser dans le flou les circonstances de leur genèse 4 . Du moment que l'image devient opératoire pour rassembler tout un ensemble de phénomènes collectifs et se transformer en une sorte de «sésame», il importe peu de savoir à qui on doit en attribuer l'heureuse paternité. Sa bonne fortune au Québec tient en ce que très rapidement elle s'est chargée de connotations positives et s'est faite le synonyme d'une action de gagnants.

 Les historiens ne s'entendent pas pour en délimiter les frontières temporelles, car selon qu'on met l'accent sur les transformations culturelles, la reforme politique ou le développement économique, il faut situer le début dans les années 50 5, au «Désormais» de Paul Sauvé à la fin de 1959, à l'élection qui porte le parti libéral de Jean Lesage au pouvoir le 22 juin 1960 ou à la création de sociétés d'Etat dans les années suivantes. Quant à son point d'orgue, les uns le voient dans la reprise du pouvoir par l'Union nationale en 1966 6, les autres dans les Evènements d'octobre 1970, et certains ne le voient pas encore! Quoi qu'il en soit, pour la commodité de l'analyse, j'utilise la formule «Révolution tranquille» pour désigner cette gerbe symbolique qui rassemble tous les changements profonds de la société québécoise pendant la décennie 60. Pour moi, les années 70 apportent leur lot de transformations, peut-être plus profondes encore que les précédentes (je pense au féminisme, à la sensibilisation aux droits de la personne, à une morale centrée sur la responsabilité de l'individu, etc.), mais les changements ont lieu sur un plan différent et selon un autre système de valeurs que celui qui dynamisait les actions collectives des années 60.

 Chez tous les auteurs, historiens, sociologues et politicologues qui ont écrit sur la Révolution tranquille, le maître-mot pour la décrire est modernisation 7. Suivent ceux de développement et de rattrapage 8. L'ensemble des actions recueillies en constellation dans ces mots-clés doit porter avant tout sur l'économique et la réforme de l'appareil politique, les deux étant intimement liés. McRoberts et Posgate affirment que «le postulat fondamental de la Révolution tranquille (...) voulait que la seule façon de promouvoir le développement du Québec fut d'étendre les pouvoirs et les activités du gouvernement» 9. Voici, en une courte synthèse qui ne respecte pas la chronologie simple des faits, mais qui veut en dévoiler leur logique systémique, laquelle ne se découvre que par la considération de l'ensemble des phénomènes et après coup, les principaux vecteurs de la modernisation dans les années 60 (les mots-clés sont écrits en italique).

 - Economiquement, le gouvernement nationalise la presque totalité des grandes compagnies d'électricité et les confie à Hydro-Québec. Il crée aussi plusieurs sociétés d'Etat pour servir de moteurs dans des secteurs nouveaux ou de support à l'entreprise autochtone : la Société générale de financement (SGF) qui devient actionnaire important dans plusieurs entreprises privées, la Caisse de dépôts et de placements, SIDBEC, SOMA, etc. Il prend à sa charge le réseau des affaires sociales, achète les hôpitaux (possédés surtout par des communautés religieuses), instaure l'assurance-hospitalisation et crée de nouveaux ministères comme celui des Affaires culturelles 10 et des Richesses naturelles que dirige René Lévesque. On parle bientôt d'«Etat-providence».

 - Ces nouvelles structures offrent dorénavant d'énormes possibilités de carrière pour de jeunes administrateurs. Mais elles demandent aussi beaucoup de compétence. Pour attirer ces nouveaux gestionnaires, il faut réformer la fonction publique pour en faire une machine apolitique, efficace, stable et vraiment au service de l'Etat 11. Cette réforme obtient un réel succès; Lesage et ses principaux ministres vont chercher les Claude Morin, Jacques Parizeau, Michel Bélanger, Arthur Tremblay, Claude Castonguay, Rock Bolduc, Guy Frégault, Louis Bernard, Pierre Marois, etc. Pour Fernand Dumont, cette «jeune et frêle technocratie est un des seuls groupes de décision qui incarne une idée un peu précise du bien général»; il en fait aussi la vraie responsable de la «continuité de fond» tout au long de la décennie, malgré le changement des partis au pouvoir 12.

 - Pour former ces nouvelles compétences en grand nombre et pour de multiples fonctions scientifiques et administratives, il fallait réformer tout le système d'éducation, tant dans ses structures de fonctionnement que dans ses programmes, en rendre l'accès possible à un très grand nombre, en articuler mieux les niveaux 13. Cela exigeait d'en faire une responsabilité d'Etat et non plus du clergé qui l'avait créé et le contrôlait presque entièrement. Il fallait le décléricaliser, le professionnaliser - faire des enseignants de véritables professionnels de l'enseignement - et lui insuffler un nouvel esprit 14. Cela signifiait aussi que les objectifs et contenus de l'enseignement seraient dorénavant définis par l'Etat et non plus par des groupes de clercs, quoique, dans les structures, les commissions scolaires demeureraient officiellement confessionnelles (mais les cégeps ne le sont pas, ni la nouvelle Université du Québec, et les universités traditionnelles cessent bientôt de l'être). Cela ne va pas sans opposition, mais finalement le ministère de l'Education est créé en 1964 15, de nouveaux programmes pleuvent sur les pupitres des enseignants, de nouvelles structures (dont celle des colleges d'enseignement g*n*ral et professionnel (CEGEPS) mis en place à partir de 1967) articulent plus logiquement les niveaux et l'accessibilité du réseau est gratuite jusqu'à l'université (où les frais sont «gelés» et le demeurent toujours en 1990). On parle de plus en plus de l'«éducation des adultes» et d'éducation «permanente» 16. Toutes les entreprises modernes, d'ailleurs, affirmaient le besoin d'une main-d'oeuvre plus spécialisée et plus éduquée. On claironne partout le slogan «Qui s'instruit s'enrichit.»

 - Dans cette tâche, le gouvernement a besoin des syndicats non seulement pour assurer la bonne mise en place des réformes, mais aussi comme appui contre le clergé et les autres forces conservatrices. C'est pourquoi il permet la syndicalisation de la fonction publique et para-publique, décrète un nouveau Code du travail (en 1964). Il en résulte un développement considérable du syndicalisme tant en nombre (surtout pour la CSN) qu'en force de pression. En grande partie sous la pression des nouveaux syndiqués, souvent plus scolarisés et plus revendicateurs, les grandes centrales syndicales deviennent un nouveau pouvoir, se radicalisent idéologiquement, se transforment en bouillons de culture où fomentent de nouvelles analyses laïques et politisées du travail. On commence à parler de «luttes des classes» 17.

 - Parallèlement, plus le nombre de gestionnaires et d'administrateurs compétents augmente, plus on trouve de jeunes Québécois francophones qui lorgent du côté de la grande entreprise et qui veulent y faire leur nid. De cette époque date cette tradition qui veut que la meilleure filière pour accéder à des postes importants des grandes compagnies est de développer et d'établir son expertise dans les grandes sociétés d'Etat. Ainsi, Hydro-Québec, les sociétés d'Etat et leur participation à l'entreprise privée ont aidé toute une nouvelle génération d'administrateurs à se faire les dents et à ne plus accepter la sous-représentation traditionnelle des francophones aux échelons supérieurs. L'administration fédérale, totalement anglophone, n'offrait pas de débouchés à celui qui refusait de s'assimiler à la majorité 18. On commence alors à voir une génération de nouveaux entrepreneurs qui affrontent directement la concurrence, développent leurs entreprises et se font une place dans la grande structure économique.

 - Le développement économique et l'accroissement de la fonction publique entraînent une extension considérable de la classe moyenne et du nombre de professionnels. Ces «nouveaux riches» - de compétence, de pouvoir et même d'un peu d'argent - veulent vraiment travailler et vivre en français au Qué-bec. Ils deviennent aussi d'avides consommateurs de biens culturels 19.

 - S'ensuit un nouveau nationalisme, canalisé non plus par la «survivance» de la race, mais par un avenir à bâtir. A cause de la réticence de la bourgeoisie d'affaires canadienne-anglaise à admettre les francophones aux échelons supérieurs et à cause de l'impossibilité de vraiment faire carrière dans l'administration fédérale 20, la conviction s'est rapidement ancrée chez plusieurs que c'est uniquement par l'Etat québécois que l'atteinte des plus hauts sommets est possible. Le slogan électoral de Jean Lesage pour l'élection de 1962 - Maîtres chez nous - dévia de plus en plus de son intention originelle (maître des leviers économiques importants) 21, pour devenir politique. Ne serait-ce que pour obtenir de nouveaux pouvoirs d'Ottawa, Lesage devait s'opposer aux fédéraux. C'est lui qui donne à l'«Etat du Québec» (il est le premier chef du gouvernement québécois à utiliser l'expression) sa structure de relations politiques internationales. Plus pragmatique qu'intellectuel, il joue à l'apprenti sorcier en cette matière et s'étonne presque quand arrivent les premiers schismes dans son parti. Ce sont toutefois ses réalisations qui débouchent comme naturellement vers ce nouveau nationalisme revendicateur que certains historiens anglophones voient d'ailleurs comme le principal 22, sinon un des principaux 23 fruits de la Révolution tranquille.

 N'eût-on assisté qu'à ce type de réalisations, si spectaculaires que paraissent certaines, qu'il serait abusif de parler de révolution. Denis Monière 24, McRoberts et Posgate le soulignent 25, avec elles, le Québec rattrape simplement quelques lourds retards historiques et imite ce que d'autres provinces canadiennes ont déjà commencé à mettre en oeuvre. Là où la formule prend toute sa dimension, c'est lorsqu'on examine les idéologies qui en émergent, c'est-à-dire l'ensemble des visions du monde, des idées, des croyances, des systèmes de valeurs qui légitimisent les actions, leur donnent une perspective téléologique et incitent à l'action 26. C'est en ce sens que Fernand Dumont affirme en 1971 que «pour l'essentiel, la Révolution tranquille a été d'abord elle-même une révolution culturelle. Les grandes transformations économiques et politiques restent encore à faire» 27. C'est évidemment ce plan de l'imaginaire, conscient comme latent, qui intéresse surtout pour la présente recherche et qui permettra d'établir certaines homologies avec les systèmes de représentation des films étudiés. Dans la section qui suit, les paramètres idéologiques qui me semblent les plus déterminants sont décrits linéairement et numérotés pour la commodité de références ultérieures, mais il faut constamment garder à l'esprit qu'ils cohabitent dans les esprits non seulement sous forme de constellations, mais aussi de systèmes dont chacun s'interrelie à un ensemble d'autres.
 
 

Suite (Le texte comprend trois fichiers en tout)

1. Voir DION, Léon, La prochaine révolution, Leméac, 1973, p. 11; LINTEAU, Paul-André, René DUROCHER, Jean-Claude ROBERT et François RICARD, Histoire du Québec contemporain, v. 2 : Le Québec depuis 1930, Montréal, Boréal, 1986, p. 393.
2. Est-il besoin de souligner que les deux termes sont sémantiquement contradictoires? Mais on n'en est pas à une contradiction près dans ce pays où un des deux partis politiques nationaux s'appelle «progressiste-conservateur» et où le bilinguisme utilitaire se propose comme la forme principale de fierté culturelle...
3. Tome 8, p. 388.
4. Pour cette étude, je n'en ai pas moins consulté les sources qui se rapprochaient le plus des événements évoqués, écrites «à chaud» si l'on peut dire, dans l'espoir de voir la Révolution tranquille moins comme mythe que comme histoire.
5. S'il faut en croire les mémoires de Jean-Louis Gagnon, elle aurait commencé dès les années 30. D'autres évoquent la fondation de la Faculté de sciences sociales de l'Université Laval par le père Georges-Henri Lévesque et en font de celui-ci le «père».
6. L'opinion la plus souvent admise maintenant est que le gouvernement de Daniel Johnson a poursuivi, et seulement ralenti parfois, les réformes et les projets entrepris. Voir Lesage de Richard Daigneault, p. 145 et 246, La vigile du Québec de Fernand Dumont, p. 148.
7. McRoberts et Posgate, et le collectif sous la direction d'Orban l'utilisent dans leurs titres; à peu près tous les autres ouvrages de la bibliographie le reprennent. Outre l'étude de McRoberts et Posgate, la plus importante au plan factuel est sans doute Mémoires d'un révolutionnaire tranquille de Paul Gérin-Lajoie. Au plan idéologique, 30 ans de révolution tranquille, sous la direction de Francine Tardif et Marc Lesage, offre les meilleurs essais.
8. Celui-ci emprunté à la théorie des idéologies de Marcel Rioux, ÒSur l'évolution des idéologies au QuébecÓ, Revue de l'Institut de sociologie, 1, 1968, p. 95-124.
9. Loc. cit. p. 182. Guy Frégault va dans le même sens en racontant «la grande idée des années 60 : faire servir, comme dans tous les pays, l'Etat à des fins nationales», Chronique des années perdues, p. 51.
10. Guy Frégault, son premier sous-ministre, en raconte la formation dans sa Chronique des années perdues.
11. Développement et modernisation du Québec, p. 117; La modernisation politique du Québec, p. 157-185.
12. La vigile du Québec, p. 148. Quand on connaît les développements ultérieurs de la carrière de ces «fonctionnaires», on peut encore davantage parler de continuité.
13. Pour Richard Daigneault, «c'est la promesse de faire de profondes et très vastes réformes dans le domaine de l'éducation qui fait s'allumer l'étincelle qui embrasera les foules et qui sera le véritable moteur de la Révolution tranquille», Lesage , p. 91
14. McRoberts et Posgate, p. 125-126.
15. Voir Mémoires d'un révolutionnaire tranquille de Paul-Gérin Lajoie; voir aussi le témoignage d'Arthur Tremblay dans Jean Lesage et l'éveil d'une nation, p. 195-198.
16. Paul-Emile Gingras, "L'école des technocrates", Relations, 344, déc. 1969.
17. Le 60-80, émission «Les syndicats»; Histoire de la CSN 1921-1981, p. 216-304. Voir aussi le témoignage de Marcel Pépin dans 30 ans de révolution tranquille, p. 128-136.
18. L'avancement dans la carrière, dans la haute fonction publique, ne peut se faire qu'au prix d'une anglicisation totale, ce qui représente un énorme travail d'acculturation, toujours frustrant parce que jamais parfait, et qui a comme principale conséquence, le plus souvent, un rapetissement culturel. Car malgré tous ses efforts, celui qui veut se ranger du côté du plus fort délaisse l'approfondissement de sa propre culture, tout en ne réussissant jamais à se mouler parfaitement dans les modèles de l'autre, qui considère d'ailleurs toujours avec un peu de mépris ces tentatives d'imitation. Il est perdant des deux côtés. Dans le meilleur des cas, il est accepté avec sympathie, mais comme différent, comme l'autre qu'il faut respecter parce qu'il est très fort dans son domaine.
19. «Ce que Rivarol dit de la langue me paraît s'appliquer à l'ensemble de la culture : une culture riche, dans nos sociétés occidentales, ne fut jamais celle d'un peuple ignorant et pauvre. Tout est lié. Qui a choisi entre le beurre et les canons a eu faim et a péri par les canons. L'apauvrissement général entraîne l'affaissement de la culture, et l'affaiblissement de celle-ci précipite le dépérissement général». Guy Frégault, Chroniques des années perdues, p. 179.
20. Certains organismes culturels contrôlés par le gouvernement fédéral, surtout Radio-Canada et l'Office national du film, offrent toutefois depuis longtemps à un certain nombre d'intellectuels (René Lévesque, Gérard Pelletier, Jean-Louis Gagnon, Jean Le Moyne, etc.) et à tous les cinéastes une tribune épisodique ou un refuge contre la vindicte du patronage duplessiste. Ces mêmes personnes, avec Pierre Elliot-Trudeau, Jacques Hébert, Réginald Boivert, Pierre Vadeboncoeur, Jean Marchand, Gabriel Breton et quelques autres forment le noyau éditorialiste de Cité libre. Pour eux, dans les années 50, être nationaliste aurait signifié collaborer à un monde rétrograde, mesquin et replié sur soi. La majorité n'ont pas saisi que le nouveau nationalisme offrait des perspectives complètement inversées puisqu'une de ses coordonnées principales le mettait en solidarité avec tous les peuples nouvellement accédés à l'indépendance. Les leaders de ce groupe se retrouvant aux postes les plus élevés à Ottawa, la méprise dura longtemps...
21. Lesage, p. 28.
22. Desmond Morton, dans Histoire générale du Canada, p. 612-615.
23. McRoberts et Posgate, p. 120-124.
24. Le développement des idéologies au Québec, Montréal, Editions Québec/Amérique, p. 319.
25. Développement et modernisation du Québec, p. 115.
26. Ce chapitre était rédigé quand est paru 30 ans de Révolution tranquille qui résume ainsi les quatre principaux axes de transformation idéologique de 1960 aux années 80 : L'âme : du catholicisme dominant à la production de nouveaux dieux. L'Héritage : de la soumission au devoir au règne du plaisir. La Cité : des luttes collectives à l'affirmation de l'individu. Le Pays : Du beau rêve d'un Etat québécois émancipateur à la gestion difficile d'une société incertaine (p. 12).
27. La vigile du Québec, p. 92.

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