CHAPITRE II

POUR UNE CENSURE PLUS SEVERE


     En relisant attentivement l'histoire de la législation civile sur le cinéma, nous percevons une orientation très nette: une limitation progressive du droit d'entrée dans les salles pour les enfants (en 1911, ceux de moins de 15 ans le peuvent, mais accompagnés d'un adulte responsable; en 1928, personne de moins de 16 ans ne le peut) et un contrôle s'étendant progressivement à tout ce qui touche le cinéma (les films d'abord, puis l'affichage, puis la publicité). Il s'agit d'une censure de plus en plus restrictive et étendue.

     Toutes les requêtes des interventions ecclésiales se situent exactement dans la même orientation. Avant chaque législation, nous pouvons retracer une ou plusieurs campagnes d'opinions par des milieux catholiques réclamant précisément ce que le parlement va voter. Dans les rapports de forces entre les pouvoirs, l'Eglise comptait. Impossible d'affirmer qu'elle fut la seule instigatrice des mesures de censure, mais elle en fut certainement une des plus importantes. Nous pouvons montrer que toute son action allait en ce sens.

     Sur ce point de la censure du cinéma, touchant de près la théologie, l'Eglise ne bénéficiait pas d'avance díune «théologie du cinéma» comme elle en avait une pour le dimanche. Celle touchant la presse pouvait grosso modo s'appliquer, mais c'est petit à petit, avec l'évolution même des genres et des contenus de films que va s'élaborer la réflexion. L'Eglise

46
suivait l'événement et réagissait selon ce qu'il lui suggérait. Récapitulons d'abord la chronologie des diverses législations, pour ensuite en expliciter la problématique et les observations sous-jacentes. Un bilan terminera ce chapitre.

A. Chronologie des principales interventions

     En l907, le mandement de Mgr Bruchési sur l'observation du dimanche constituait déjà une première demande de censure, puisqu'une journée par semaine, les représentations devaient cesser. Il exhortait aussi à surveiller la moralité des spectacles.

     Quatre ans plus tard, la Semaine Religieuse de Montréal 1  reproduisait les conclusions du premier Congrès International de la Cinématographie incitant les gouvernements à créer «une sorte de censure du cinématographe comme il en existe pour la presse et pour les moeurs« et demandant aux producteurs et distributeurs d'épurer les catalogues des «titres de films à double sens» pour éviter les plus scandaleuses surprises.
 

1911: loi des vues animées. Les moins de 15 ans peuvent entrer s'ils sont accompagnés d'un adulte.
1912: loi créant le Bureau de censure du Ouébec.
     En 1916, l'Action Sociale Catholique de Québec dénonce le cinéma

47
«démoralisateur» et rend publics une série de six voeux:
 

1) que le Conseil de Ville surveille plus sévèrement les théâtres de vues animées;

2) que les séances consécutives qui rendent impossible l'aération des salles soient défendues;

3) qu'aucun enfant ne soit admis, même avec ses parents;

4) qu'on limite le nombre des salles;

5) que les salles soient fermées les jours de fêtes d'obligation comme le dimanche;

6) qu'aucun théâtre de vues animées ne soit établi dans les environs d'une église ou chapelle 2.

    La même année, l'Association Catholique de la Jeunesse Canadienne (ACJC) de Québec remet aux autorités municipales le rapport d'une enquête montrant l'immoralité du cinéma et exige une censure plus sévère. Le maire nomme alors une commission d'enquête et son rapport, en 1919, aboutit au même résultat.
 
1919: loi: interdiction d'entrer aux moins de 16 ans à moins qu'ils ne soient accompagnés d'un adulte.


     En 1920, la Semaine Religieuse de Québec signale une résolution adoptée à l'unanimité par le Cercle Catholique des Voyageurs de Commerce:

1) Que tous les membres du Cercle Catholique des Voyageurs de commerce s'engagent sur
48
l'honneur à ne jamais fréquenter les théâtres de vues animées et à refuser toute invitation d'entrer dans ces théâtres;

2) que tout en donnant l'exemple par la parole et par l'action, les membres du Cercle Catholique des Voyageurs de Commerce sont prêts à suivre les ordres du clergé et à collaborer avec lui dans toute campagne qui sera organisée contre les théâtres de vues animées3.


     Pour la même époque, Evariste Jacob4 rapporte qu'en plusieurs endroits, les conditions d'admission dans la Ligue du Sacré-Coeur et la Croisade Eucharistique exigeaient l'abstention totale du cinéma.

     À partir de 1920, se répètent les demandes pour que les moins de 16 ans, même accompagnés de leurs parents, ne soient jamais admis dans les salles publiques.

     Une enquête de 1924, par la Ligue du Cinéma de Québec, (rapporteur: Léo Pelland, avocat, professeur à l'Université Laval), conclut une fois de plus à l'immoralité du cinéma, réclame une censure des affiches et l'interdiction des salles publiques pour tous les moins de 18 ans5.

    Quand, deux ans plus tard, les distributeurs américains menacent de boycotter le Québec et que le premier ministre Taschereau riposte vivement, la plupart des sociétés catholiques félicitent le premier ministre et

49
profitent de l'occasion pour demander encore une plus grande sévérité de la censure.

     C'est l'année 1927 qui fournit le plus de littérature sur le sujet. Toute l'année, journaux, revues et organisations religieuses multiplient les campagnes pour l'interdiction du cinéma dominical et pour qu'une loi défende l'entrée des salles à tous les moins de 16 ans. On y insiste constamment sur les dangers du cinéma pour les enfants et on incite les parents à s'en priver pour donner líexemple.

Mars 1928: loi interdisant l'entrée à tous les moins de 16 ans. Imposition de la censure des affiches par le Bureau de censure.
     À peine quelques mois après le vote de la loi, plusieurs infractions sont constatées. L'Eglise se montre plus vigilante que le Procureur général et élève protestations sur protestations. Ce genre d'interventions se poursuivra jusqu'en 1940, surtout aux diverses occasions où le Procureur général donnera une autorisation spéciale de projeter en salles publiques certains films faits spécialement pour les enfants.
Avril 1930: loi: les annonces des journaux doivent être approuvées par le Bureau de censure
     En 1932 et à quelques reprises dans les années suivantes, les exploitants font signer des pétitions pour que l'âge limite d'entrée soit baissé à 14 ans. Contre-offensive de l'Eglise: la loi ne sera pas changée.

50
    Enfin, dans sa conférence radiodiffusée de 1937, le cardinal Villeneuve s'oppose à tout changement de la loi en vigueur, louange, à la suite du pape, le travail de la Legion of Decency dans le pays voisin, annonce la création d'un Centre Catholique d'Action Cinématographigue pour juger de la valeur morale des films et entreprendre toutes les actions appropriées pour l'amélioration de la situation. Il termine en affirmant que les chrétiens fervents devraient s'abstenir complètement du cinéma, même de celui qui ne peut être dit «immoral», car «leur vie surnaturelle ne peut que gagner à cette abstention».

     Toute cette série d'interventions n'a en fait quíun but: faire le vide dans les salles de cinéma. On s'y prend de deux façons. Premièrement, en réclamant des législations pour ce qui touche le dimanche et 1'admission des enfants. Cette méthode ne réussira pas pour le dimanche, comme nous l'avons déjà vu, mais elle obtiendra un plein succès pour ce qui touche les enfants. Sans la catastrophe de 1927, les chances de succès auraient été moindres, mais cet incendie fournit des arguments et un climat de peur qui contribuèrent grandement à emporter le morceau. Deuxièmement, l'Église incitait les catholiques à ne jamais fréquenter les salles. Elle n'en a jamais fait un ordre exprès, car c'eut été mettre trop de monde en situation virtuelle de désobéissance - donc de «péché» - mais elle n'abandonne jamais ses efforts de persuasion. Elle répétait constamment qu'il fallait s'abstenir des films immoraux et affirmait par ailleurs que pratiquement tous les films étaient tels. Mais le public en jugeait autrement, même beaucoup de bons chrétiens, et il ne partageait dejà plus les mêmes conceptions de l'immoralité. De sorte que cette méthode n'obtint pas un grand succès.

51
     Quelle était donc la problématique sous-jacente à ces prises de position et interventions vigoureuses? Pourquoi fallait-il tant s'abstenir du cinéma?

B. Comment le cinéma est corrupteur

    Les premières attaques de l'Église ne contenaient que des affirmations vagues et peu convaincantes, genre «ces représentations où la religion et les moeurs courent le plus grand danger»6. Personne alors n'avait encore analysé l'influence du nouveau media et ne pouvait apporter plus de précision. Petit à petit, les attaques se firent plus précises, les raisons se multiplièrent, se diversifièrent et se précisèrent (relativement) pour former au milieu des années trente un corpus assez impressionnant. On ne se contentait plus de dire que le cinéma était «corrupteur», «démoralisateur», un des «maux de l'heure présente», «engin de mort», une «plaie», un «danger pour la nation» etc.; on voulait aussi montrer comment. Nous donnons ici la problématique telle qu'elle se posait à la fin de la période. Nous faisons donc état d'une réflexion élaborée (relativement); essayer d'en montrer l'évolution nous apparaît impossible parce qu'elle s'est effectuée de façon anarchique et dans toutes les directions à la fois.

     La plus grande partie des pointes de cette problématique concernait, au dire des analystes du temps, la protection de l'enfance. Cependant, on reprenait à peu près les mêmes arguments quand il s'agissait des adultes.

52
D'ailleurs, on voit souvent très mal comment certains aspects touchent plus particulièrement les enfants. De toutes façons, la problématique n'exprimait qu'une vision d'adultes sur le phénomène. C'est pourquoi, sauf exceptions, nous ne dégagerons pas ce qui devrait s'appliquer uniquement aux enfants.

     La distinction entre forme et contenu en art n'est quíun artifice d'analyse et ne rend jamais compte de l'expérience esthétique. Cependant, elle servait beaucoup dans la compréhension que l'on avait du cinéma à l'époque. C'est pourquoi nous l'utiliserons ici pour mieux rendre compte de ce qui s'est passé: on s'attaquait au cinéma en tant que forme de spectacle, indépendamment des images filmiques, et en tant que contenu, c'est-à-dire messages et propagande.

a. En tant que forme de spectacle, le cinéma constituait un danger pour les raisons suivantes:

1) Santé physique. Tout d'abord à cause des salles publiques: «un rassemblement d'enfants dans ces trappes à feu présentera toujours un danger réel»7; elles sont «un lieu de propagation des maladies contagieuses», «une injure continuelle à l'hygiène,... surchauffées l'hiver et rafraîchies l'été par des éventails électriques qui soulèvent les microbes empoisonneurs de tant de poitrines humaines»8; il y a là des «sombres climats qui rendent

53

le teint blême»9; «les séances consécutives rendent impossible l'aération des salles»10 ; et, selon la Société Médicale de Montréal, «les conditions qui y existent sont antiphysiologistes»11.

     Pour les spectateurs eux-mêmes, on parle surtout de «fatigue nerveuse» parce que «l'enfant force son cerveau pour saisir des choses qui dépassent son entendement», et de fatigue des yeux12. On cite des «éminents professeurs»:

Voici ce que dit le professeur Barnabei à la page 284 de Cinéma et Enseignement, publication de l'Institut International du Cinéma Educatif: Même si l'on fait abstraction de son contenu, moral ou immoral, le film, au-delà de certaines limites, est un stupéfiant. Il est inexact de croire que de regarder un film à l'écran ne fatigue pas; le plaisir qu'on en éprouve dissimule, au contraire, la plus épuisante de toutes les fatigues, celle des centres cérébraux optiques, situés dans une position très délicate, dans la partie postérieure du cerveau».
54.
Et le professeur Pennaci dit: «Le plaisir intense use nos ressources cérébrales beaucoup plus que n'importe quelle fatigue, et le cinéma est, de fait, un plaisir si intense qu'il est raisonnable de s'en défier»13.
     Ces opinions de «savants» ne convainquent cependant pas tout le monde. En 1927, les syndicalistes ne croient pas à ce genre d'affirmations; plutôt, ils disent trouver anormal le fait qu'un gouvernement permette à des jeunes de travailler en usine à partir de 14 ans et qu'il leur interdise le cinéma14. De même, en 1933, après l'incendie de l'église St-Louis-de-France, LíAutorité ne manque pas de souligner que si le sinistre s'était produit pendant un office «et eut de ce fait occasionné une hécatombe de vies humaines, serait-il logique, aujourd'hui, pour éviter le retour d'un pareil désastre, d'interdire au public l'entrée de nos églises?»15

2) Il nuit à l'école. Parce qu'il est «école d'immoralité», expression qui revient souvent, le cinéma est perçu comme une école parallèle qui ne saurait être tolérée. Mais gardons l'immoralité pour un paragraphe suivant. En plus d'être école parallèle, le cinéma se montre un ennemi du système scolaire tel qu'existant.

     D'abord, il diminue le rendement des élèves. Il en fait des «dormeurs éveillés... instables et inconsistants, à l'attention

55
dispersée»16, de sorte que «le lendemain d'une séance de cinéma, la rêverie tient nos enfants complètement en dehors de la classe»17.

     De plus, il ne vaut pas comme méthode pédagogique «les expériences montrent que le film, comme tel est un procédé d'enseignement passif, et que les lecons de formation morale, ou les renseignements que 1'on voudrait donner aux enfants de cette façon n'ont presque pas de portée pratique: l'enfant se perd dans la multitude des images. Il lui faut un guide, qui sache provoquer son activité intellectuelle en face du film, et ce guide, il ne le trouve pas dans les salles publiques». C'est le Conseil pédagogique de la Commission des Ecoles catholiques de Montréal qui parle18. De son côté, un éducateur de Québec déclare avec une «haute compétence»:

L'école s'efforce de développer toutes les facultés intellectuelles de l'enfant avec harmonie, en maintenant l'équilibre entre elles: gradation dans la perception des idées, exercices de réflexion, de jugement et de raisonnement sur des notions à la portée de l'enfant, développement normal de l'imagination et culture modérée de la mémoire.

Le cinéma, par ses fins synthétiques qui ramassent en quelques minutes tout un drame ou un monde de faits qui se succèdent souvent d'une facon vertigineuse, met en branle avec violence toutes les facultés intellectuelles, surtout l'imagination au détriment des autres facultés. (soulignés de l'auteur)19

56

     Plus grave encore, il ne fournit pas de bons contenus, mais plutôt une série d'erreurs. Les paragraphes suivants expliciteront cet aspect sur lequel le Conseil Pédagogique a une opinion très claire:

Nous tenons à préciser que les films présentés au grand public et dits éducatifs parce que portant sur des sujet historiques sont pour nos enfants d'un âge scolaire des sources d'erreur et peut-être de déformation plutôt que d'instruction et d'éducation. En effet, l'histoire, dans le film, est toujours plus ou moins romancée. L'assistance prend, dans de tels films, beaucoup plus d'intérêt au roman qu'au fond historique. Nos enfants seraient facilement entrainés à confondre l'erreur avec la vérité et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il n'est pas pédagogique de leur présenter ainsi l'histoire sous de fausses couleurs20.
     À la place de contenus corrects, il propose aux jeunes le «dévergondage de l'imagination»21 et le rêve. Cela apparait très dangereux pour Mme C. Dareau dans Ecole et liberté: «Un jeune me disait: "Nous demandons au cinéma de nous plonger en pleine fiction, en pleine convention. A chaque image de l'écran, c'est tout un rêve qui se déclenche automatiquement". Inutile de commenter ce terrible aveu»22. De son côté, une directrice d'un refuge du Bon Pasteur pour jeunes filles doit condamner ces «pièces souvent voilées, mystérieuses (qui) exercent l'imagination de la jeune fille surtout à chercher à comprendre ce que, pour son bien, elle devrait ignorer»23.

57
    On maintient cependant que le film «peut fournir une aide précieuse à la cause de l'éducation et de l'enseignement. Il faut toutefois pour cela en user avec de multiples précautions dont seule l'école est capable. Or, ces précautions donnent nécessairement un certain aspect d'austérité aux séances tenues à l'école. L'enfant se verrait-il offrir au cinéma public d'autres séances plus récréatives, qu'il perdrait intérêt aux représentations scolaires; l'école serait par là frustrée d'un puissant moyen d'éducation, résultat absolument opposé à celui que mettent de líavant les propagandistes de la réforme de la loi actuelle.»24  Pour cela, il faut une bonne préparation:

a) Par des leçons préparées à cet effet, qui les mettent en état de remarquer ce que précisément l'on veut leur enseigner;
b) par des explications vraiment pédagogiques données au cours de la présentation du film;
c) par un effort de réflexion exigé de l'enfant après la présentation du film25.
     Plus tard, on dira que le film scolaire type serait «une courte bande destinée à souligner et éventuellement à compléter telle leçon déterminée dans tel degré déterminé de l'enseignement, à côté d'autres moyens didactiques»26.

     Mais il ne servirait à rien de s'occuper de la période scolaire si on néglige celle qui la précède. Pour Hermas Bastien, la présence des

58
bébés et même des foetus (!) dans les salles est un scandale:

Des mamans y trainent leurs bébés au biberon. Pauvres petits, il en est d'autres dont l'éducation prénatale s'est faite en partie devant l'écran lumineux! À une période de la vie où il faut mettre en son âme des semences d'héroïsme, on met des germes de lâcheté. Allons ensuite nous étonner que les bouibouis de quartier soient des écoles de crétinisme.27
    Donc, si l'on veut que les enfants accèdent à l'école pas trop déformés, ils ne doivent jamais être mis en présence des films.

3) Obscurité et promiscuité. En 1937, le cardinal Yilleneuve, dans sa conférence radiodiffusée, aimerait que la loi soit amendée pour imposer l'écran «demi-clarté» afin d'éviter les promiscuités trop faciles. Plus tôt, en 1933, on avait dans plusieurs pays reclamé l'emploi d'écrans «en pleine lumière»; ce procédé venait d'être inventé par un Français (Creuset). On le voulait, disait-on, «pour l'hygiène des salles puisqu'on pourrait laisser les fenêtre ouvertes à la bonne saison, et ensuite pour l'hygiène de l'oeil».28  Par tout le contexte de ces justifications, personne ne doute que c'est à l'obscurité qu'on en voulait surtout.

     Depuis longtemps, beaucoup de nos rédacteurs avaient senti le besoin d'ajouter des paragraphes spéciaux pour s'élever contre l'obscurité des salles.

59
     Tout d'abord, l'obscurité accentue le caractère immoral des films: «Le mal est encore aggravé par les conditions dans lesquelles se déroulent les vues cinématographiques. Elles ont lieu dans des salles à demi éclairées...».29 Elles ajoutent au scandale pour le père Papin Archambeault: «Quand on songe que c'est dans l'obscurité complice que se délivrent de si troublantes ]econs...».30

 Pour un magistrat, elle fait des salles un lieu propice aux attentats à la pudeur contre les enfants:

Je signale ensuite un très grave danger moral, qui vient de l'obscurité de la salle. Ici le juge des enfants n'a qu'à consulter ses souvenirs professionnels. L'ombre complice favorise tous les attentats contre l'enfant. Attentats perpétrés par des misérables adultes sans moeurs, qui trouvent ici des victimes sans expérience et mal défendues, attentats du compagnon pervers et corrupteur, qui initie la bonne volonté du néophyte. Faiblesses coupables de malheureuses fillettes et jeunes filles, qui, à l'heure des confidences et des aveux, dévoileront, dans les regrets et parfois les larmes, leurs imprudences, leurs légèretés, des fautes plus graves parfois, que la complicité d'une salle hospitalière facilita et favorisa.31
     À cause du manque de surveillance, impossible à cause de l'obscurité, les salles favorisent l'initiation au mal pour la jeunesse: «La jeunesse des deux sexes s'entasse sans surveillance, et transforme trop souvent

60
ces endroits en un lieu malpropre, digne de toute réprobation», dit le cardinal Villeneuve32. Et le père Archambault précise: «Quand on songe... qu'enfants, jeunes gens et jeunes filles sont à la merci de voisinages inquiétants, imprévus ou délibérément choisis; que le mal, enfin, se passe de maître ou qu'il suffit d'un tour de main pour l'enseigner à qui l'ignore, peut-on calculer la somme de ruines morales que représente un de ces spectacles d'où émanent comme des effluves de luxure?».33

     De plus, beaucoup ne pénètrent pas dans ces salles pour voir des films! Ou pas seulement pour les films! Les salles de cinéma comme lieux de rendez-vous étaient un phénomène universel et le Québec n'y échappait pas. Il y échappait d'autant moins que les places publiques ne permettaient pas facilement aux garçons et filles de se rencontrer au grand jour.

Au cours de ces enquêtes, il a été aussi constaté, maintes et maintes fois, qu'à la faveur de l'obscurité, il y a dans les coins, le long des murs, aux dernières rangées et dans les galeries de certains théâtres, plus que du laisser aller, de véritables désordres parfois.

Tel théâtre de Québec mal éclairé était connu comme le rendez-vous des jeunes couples; tel autre, - au cinéma et au vaudeville de bas étage, - comme celui des jeunes gens et des jeunes garcons.

Plusieurs fois, encore récemment, on a entendu des jeunes gens, au guet près d'un théâtre, dire tout à coup: «En voilà deux» et entrer immédiatement derrière deux filles à l'air plutôt léger. On a vu des femmes voilées, se déplacer et aller s'asseoir près d'hommes seuls dans le milieu d'une rangée.

61
Un des enquêteurs à dû changer de place afin d'éviter les familiarités de sa voisine, voilée elle aussi.
Que de fois j'ai vu moi-même, dans les théâtres peu éclairés, et quelque fois aussi dans les autres, même dans les grands théâtres de Montréal, surtout aux dernières banquettes, un jeune homme et une jeune fille appuyés langoureusement l'un contre l'autre, joue contre joue, ou l'un serrant l'autre par le cou.

Dans tel de ces théâtres québécois, certains de ces couples étaient littéralement affalés sur leur siège au point de disparaître complètement aux regards, derrière le dossier, d'ailleurs plutôt bas.34

     Le magistrat déjà cité affirme que cela ne tient pas du hasard et qu'il y a là une sorte de conspiration:
Nous ne pouvons pas nous étendre sur un sujet aussi délicat, mais nous n'étonnerons personne en insistant sur le grave danger que présente pour la morale publique l'obscurité enveloppante des cinémas, dont les distributions architecturales ont parfois été inspirées par le souci de favoriser les intentions impures de certains spectateurs et de certaines spectatrices qui s'y réfugient.35
4) Dépravation de l'instinct esthétique. Il faut dire d'abord qu'il est fort peu question d'esthétique dans toute la «critique» de cinéma de cette époque au Québec. En Europe, il a fallu une bonne vingtaine d'années pour que les intellectuels cessent de considérer le cinéma comme un divertissement d'illettrés assez minable à côté du théâtre, de la musique et de la danse. Seuls quelques fanatiques comme Delluc, Epstein et Canudo

62
parlaient de Septième Art (on doit le baptême à Canudo). Fait assez significatif, je n'ai jamais rencontré cette expression dans nos textes de l'époque.

     Ici comme dans tous les milieux catholiques en général, l'esthétique ne pouvait jamais être séparé de la morale. C'est d'ailleurs un des présupposés de Vigilanti Cura. On comprend alors qu'il ne saurait y avoir beaucoup de beaux films puisque l'ensemble de la production était jugé immoral. Une belle Passion ou La Passion de Jennne d'Arc ne suffisaient pas pour faire évoluer la réflexion esthétique.

     Dès 1918, dans une conférence au Monument National, l'abbé Lionel Groulx donnait le ton définitif sur la question:

Jamais à aucune période de notre histoire, notre peuple ne s'est aussi inconsciemment gavé du pire exotisme. Le cinéma est devenu le premier et l'unique livre, le roman, le feuilleton, le théâtre, le catéchisme de la déformation populaire. Dans la masse de nos familles, on en vit et on en rêve. Quelle tristesse d'y songer! Nos petites gens, nos enfants, notre dernière réserve,.. qui ignorent les héros et la noblesse de notre histoire, se passionnent à coeur d'année pour des bandits illustres, pour des cabotins de bas étage, pour des drames de pistolet et de cours d'assises, pour un art vulgaire et bouffon, pour les tristes héros des magazines américains ou du mélodrame étranger. Il y a là quelque chose de très grave... N'en doutons pas: une morale désastreuse entre dans les âmes avec ces histoires louches et cet art criard; l'échelle des valeurs se renverse; nos instincts artistiques se dépravent; peu à peu le fond de nos vieilles traditions familiales s'altère... N'est-il pas grand temps que l'on s'avise de ce danger et que l'on reforme le cinéma? S'il devait rester ce qu'il est, peut-être faudrait-il commencer bientôt contre ce fléau ravageur, le pire agent de la dénationalisation, une campagne méthodique comme celle qui a été faite contre l'alcool.36
63
     Bien d'autres préoccupations que l'esthétique hantaient Groulx (nous y reviendrons), mais tous reprendront à peu près la même critique. Certains concéderont volontiers qu'on trouve parfois au cinéma des «oeuvres belles», mais le plus souvent, on parlera de «bouffonneries», de «stupidités» et de «scènes contre le bon goût». Une affirmation qui revient souvent, «les barbares sont dans nos murs» est fort révélatrice à ce sujet. Le chanoine Harbour exprime une pensée générale en 1927 quand il écrit:
Or, si les vues animées ne sont pas un commerce et souvent vulgaire je voudrais être détrompé. La tendance à tout mercantiliser n'a pas attendu longtemps pour s'emparer du cinéma dès qu'il a été prouvé que cela rapportait. J'espère, pour l'honneur du sens commun, que personne ne va prétendre que c'est de l'art que nous offre le cinéma ordinaire. C'est de la pacotille d'art, c'est du camouflé, c'est moins que cela, surtout quand il s'agit des films américains.37
     Quoiqu'elle ne soit jamais explicitée clairement, on retrouve cette même idée de «dépravation esthétique» dans les discussions sur la valeur éducative ou non du cinéma. On comprend alors pourquoi l'école doit s'en méfier.

5. Mauvaise éducation économique. À coup de dix et de vingt-cinq cents, les salles engouffraient déjà plusieurs millions de dollars par an. En pure perte pour la société québécoise parce que cet argent, consacré à des divertissements aussi nuisibles qu'inutiles allait enrichir davantage certains «Juifs» américains. À plusieurs reprises à cette époque, l'Eglise vient

64
insister sur le fait que 85% des compagnies de cinéma sont contrôlées par des «Judéo-Américains» dont la «soif de l'or» explique en bonne partie l'immoralité et la dénationalisation opérées par les vues animées.38  Le premier objectif de la dénonciation est avant tout moral, mais on en profite pour dénoncer ces marchands qui «drainent devers eux nos capitaux». À l'antisémitisme, très fort à l'époque même dans les milieux ecclésiastiques catholiques, s'ajoute un souci de l'éducation économique, car il est navrant de constater que tant d'argent est siphonné dans une société pauvre pour aller enrichir davantage de riches étrangers. Rappelons que nous sommes à l'époque des fondations de Caisses populaires et des vastes campagnes publiques pour l'épargne. C'est pourquoi, dès 1916, l'Action Sociale Catholique de Québec demandait que «dans l'intérêt de l'épargne populaire, indispensable au bien-être des familles, la ville prenne les mesures nécessaires pour limiter le nombre des théâtres de vues animées».39

     Par la suite on parlera souvent de censurer ou de limiter le cinéma dans un but de «prospérité nationale», expression comprenant beaucoup plus que le simple aspect économique, mais dont celui-ci fait partie.

     Mais, comme pour les autres raisons de lutter contre le cinéma, c'est dans le contexte de l'éducation des enfants surtout qu'on a touché cet aspect. Dans tous nos principaux textes contre le cinéma pour les enfants, on cite des témoignages de juges, d'éducateurs ou de parents affirmant que

65
l'attrait des vues animées pousse les enfants à voler pour se procurer les dix sous de l'admission. C'est une mauvaise habitude qui déborde dans d'autres domaines:

L'expérience de la Cour juvénile m'a appris qu'au lieu d'aller à l'école (les enfants) vont au théâtre... Ils apprennent aussi à voler un dix sous dans la bourse familiale, pour aller au cinéma. Et cela dure parfois deux mois avant que les parents s'en aperçoivent. La mère met alors l'argent en lieu sûr et l'enfant commence à voler, très souvent du charbon ou des épiceries. L'habitude du vol se prend; les montants volés augmentent, tout reste d'honnêteté disparaît.40
     Il faut donc une censure sévère contre ce spectacle qui "vide les foyers et les bourses".41

6) L'habitude du cinéma est un esclavage. Aucun chapitre ou paragraphe des écrits de l'époque ne théorise longuement sur l'habitude du cinéma en tant que créant une accoutumance comme à une drogue. Mais le vocabulaire de la toxicomanie se retrouve souvent dans les définitions du spectacle et surtout, ses effets sont continuellement comparés à celui des drogues. Pour Harbour et quelques autres, il est un «commerce de stupéfiants» ou un «poison»; «plus retoutable que le fléau alcoolique», prévient la Semaine Religieuse de Québec. Le père P. Archambault parle «d'intoxication sociale». Pour G. Thuot, c'est «un esclavage plus pernicieux que le jeu, l'alcool ou l'opium... Que deviendra le filmomane incoercible? Désiquilibré (sic),

66
blasé, neurasthénique».42  Le juge Lacroix dit que pour les enfants, il devient une «passion telle qu'ils ne peuvent plus s'en passer».43

     Ajoutons à cela que le cinéma est aussi «dévergondage de l'imagination» et il s'apparente alors aux drogues hallucinogènes. L'aspect important est toutefois l'espèce d'habitude qu'il crée et dont il faut se méfier.

b. Les contenus des films apparaissent encore plus corrupteurs parce qu'ils s'attaquent à un univers conscient et fortement délimité, d'autant plus qu'entrant d'abord par le subconscient, ils viennent le miner de l'intérieur. Ils charrient symboles, idées et valeurs le plus souvent incompatibles avec l'univers religieux.

7) Contre la foi. En plus des scènes immorales, les enquêtes de l'époque parlent de «scènes anti-religieuses»; cela signifie que la religion catholique ou protestante est «moquée» ou «tournée en ridicule».44

     Sans fournir plus de précision, G. Thuot affirme que les films enseignent «l'indifférence et la neutralité religieuse... et par ailleurs la superstition au moyen des scènes de spiritisme».  En parlant de ses élèves, la Supérieure du Bon Pasteur révèle qu'«après une séance de vues

67
animées..., les petites filles s'ennuient d'entendre parler de religion... leur piété diminue».45  Négativement, les films détournent donc de la foi, puisqu'ils distraient alors que toute la vie devrait être orientée vers elle. C'est pourquoi, selon le Cardinal Villeneuve,

.. la fréquentation du cinéma est. une de ces habitudes que l'ascétique déplore, pour toutes sortes de motifs, évidents à quiconque y réfléchit. Pareille habitude détourne de la piété, évapore l'esprit intérieur, dissipe les facultés, détourne du sacrifice, développe la sensualité. Comment le familier du cinéma, surtout s'il est jeune, aurait-il les instincts surnaturels, le recueillement de l'esprit, la paix de l'âme, le goût du sacrifice, la chasteté angélique qui marquent la vertu chrétienne?46
     Non seulement ont-ils cette action négative de détournement, ils attaquent positivement Dieu. Car la majorité des films se font le lieu d'une bataille entre Dieu et le Diable, presque toujours remportée par ce dernier:
Une fois de plus, nous voyons se manifester, sous une forme renouvellée, l'éternel conflit entre les forces spirituelles et morales et les forces matérielles et égoïstes, aidées par les puissances d'argent. Le Veau d'or se porte toujours bien... 47
 Dans les salles, on respire «cet air méphitique où s'empoisonne l'âme de nos enfants.»48 De son côté, le père Chossegros invite les ligueurs

68
du Sacré-Coeur à fuir

l'antre où les démons dissimulent leurs sièges,
Où déployant leurs films comme un panorama
Ils enlacent les coeurs qu'ils ont pris en leurs pièges.49
     Selon une enquête citée par le Cardinal Villeneuve, ces «ennemis» attaquaient même ce qu'il y a de plus sacré pour le croyant, car dans certains films on trouve «profanation de la figure et du rôle du Christ, singerie blasphématoire de sujets religieux ou travestissement du culte chrétien».50

     Il faut croire que ces scènes n'étaient pas trop exceptionnelles, puisque les règlements donnés au Bureau de censure en 193151  demandaient de couper de telles scènes. Le Production Code américain comprenait aussi plusieurs paragraphes sur le sujet.

8) Contre la morale. Une lecture superficielle des textes de l'époque peut laisser croire que la préoccupation morale serait la seule de l'époque, tellement ils en parlent. Ce n'est pas le cas, comme on peut le voir avec les autres paragraphes de cette section, mais elle domine très largement. Presque aucun texte qui ne qualifie le cinéma d'immoral, ou démoralisateur, corrupteur, dépravateur, déformateur, «mort des bonnes moeurs», dégradation morale, un des maux de l'heure présente, scènes réprouvées par le code criminel et la morale chrétienne, séduction du vice, purulence, etc. Ce

69
sont là des qualificatifs assez généraux, mais une série de points particuliers soutenaient ces affirmations. Les premières enquêtes nous en fournissent des grilles. Citons celle d'un groupe dí«éminents citoyens» de Québec mandatés par 1íhôtel de ville en 1917 (rapport remis en 1919) pour vérifier les données de l'enquête de líACJC (1916). Deux cent vingt-quatre films furent examinés et ils classifièrent ainsi les «scènes» immorales:

Amour libre: 58; concubinage: 3; adultère: 6; adultère justifié: 4; divorce: 5; mariage malheureux: 24; séduction et tentative de séduction: 28; rapt et tentative de rapt: 48; mariage ridiculisé: 10; passion justifiée: 11; mauvaises filles et actrices données comme héroïnes: 28; scènes de mauvais lieux: 28; scènes de "bars": 29; scènes d'ivrognerie sans but antialcoolique: 28; bagarres au révolver: 2; meurtres: 29; suicides: 8; duels: 8; vols de grand chemin ou Arsène Lupin: 45; montrer comment voler: 2; montrer comment éviter la justice: 5; incendie criminel: 6; crimes impunis: 2; parents joués: 34; patrons méprisés: 6; maîtres moqués: 10; grève injuste: 1; autorité civile moquée: 10; justice attaquée: 1; magistrature bafouée: 1; police bafouée: 33.52
     Dans les années suivantes, on ajoutera les bagarres de toutes sortes, la nudité, les costumes transparents, déshonnêtes ou suggestifs, le vandalisme, les démonstrations passionnées, le mépris de la propriété et de la vie, la prostitution, les baisers "à pleines bouches", les effluves de luxure, le rousseauisme, etc.

     Ces scènes sont extraites de films aux titres plutôt suggestifs.

70
En 1919 étaient projetés à Québec, selon la Semaine Religieuse de Québec: Le péché impardonnable, La vampire, L'ïle du désir, Les âmes à la dérive, Le marché aux âmes, Lorsque les hommes désirent, Les péchés de société, La femme à l'essai, Les péchés splendides, Les occasions de chute dans une grande ville (titres traduits littéralement de l'anglais par le rédacteur de la revue).53 D'octobre à décembre 1927, ce n'était guère mieux, selon le notaire Hamel. On projetait à ce moment là Slaves of Beauty (Esclaves de la beauté), The Girl in the Pullmann (La jeune fille dans le pullmann), Adam and Evil (Adam et le mal), The Fair Co-Ed (La belle co-étudiante), Body and Soul (Corps et âme), The Stolen Bride (La mariée volée), Gipsy Love (Amour de bohémien), After Midnight (Après minuit), No Control (Sans contrôle), Paid to love (Payée pour aimer), Madame Pompadour, Ladies of Leisure (Dames de loisir), The Way of all Flesh (La voie de toute chair), Lovers (Amants), Ten Modern Commendments (Dix commendements modernes) The secret
Studio (Le studio secret), etc. (C'est le notaire Hamel qui traduit librement les titres).

     On le remarque immédiatement, la majorité de ces «désordres» tournent autour de la morale sexuelle. Le notaire Hamel le souligne:

Remarquons-le: tout dans ces titres se rapporte à la chair, à la femme, à la sensation, à la fièvre, au frisson de l'amour, à la passion, au mal; à des scènes de coulisses, de Follies, de cabarets, de danse, d'apaches, la nuit, à minuit, ou après minuit; à des filles de cirque, des demi-mondaines, des nageuses, des bathing beauties, des vampires, professionnelles
71
ou non, des mariées volées, des nuits díamour, en un mot, à ce qui est louche ou prête à suggestion charnelle. N'y a-t-il pas dans ce sale dépotoir, jusqu'à une évocation vraiment sacrilège de la Vierge sainte et de l'Enfant Jésus en voisinage avec une Salomé en costume infâme?54
     Cela n'est pas surprenant, dit un article de La Tempérance reproduit par la Semaine Peligieuse de Québec, car «l'impureté est, aujourd'hui comme toujours le péché mignon du monde; les amuseurs publics le savent bien, et c'est sans doute pourquoi ils en font une matière à succès».55 Du même acabit, les placards publicitaires et les réclames de journaux méritent les mêmes condamnations.

     La censure se raffinant (voir annexe 1: les directives au Bureau provincial), ces scènes explicites et ces titres tendirent à disparaître. Mais le danger n'en demeurait pas moins réel. Comme le fait remarquer le cardinal Villeneuve, «il faudrait se souvenir que l'immoralité des pièces consiste souvent plus dans l'idée qui est en dessous, par exemple le droit au plaisir, la liberté de suivre son amour, et le reste, que dans les nudités et les actes extérieurs».56 L'implicite, les suggestions au niveau de l'inconscient, les modèles de vie sous-jacents aux actions recèlent: une propagande plus efficace et à long terme. Hermas Bastien le souligne avec force:

72

L'intelligence ne se gave pas en vain d'histoires de tripots sans qu'une morale épicurienne entre dans les âmes. Baisse de la natalité, criminalité croissante, malhonnêteté publique, dévergondage, sont les fruits d'une telle morale. Sous une pareille influence, rien d'étonnant si les danses orgiaques, les modes avilissantes, les attitudes débraillées se propagent si rapidement en dépit des mises en garde de l'Église. C'est que le cinéma s'oppose à tout l'esprit d'ordre, qu'il vienne de la famille, de l'école ou de l'Église. L'oeuvre de ces organismes, - moraliser l'homme - est par le cinéma compromise.

Il développe le tyne de l'homme-brute qui se débarrasse du poids trop lourd de son âme pour se confier aux poussées de l'instinct.57

     En langage religieux de l'époque, ce non-respect de la morale síappelle péché. Sous cet aspect, nous assistons à un raffinement progressif. En 1916, dans la rubrique «Liturgie et discipline» de la Semaine Religieuse de Québec, une simple mise en garde: «Question: que faut-il penser des cinémas? Réponse: les cinémas, au moins ceux de Québec sont des occasions prochaines de péché pour un grand nombre. Il faut donc en penser ce que pensent les théologiens: des occasions prochaines de péché. Les pasteurs et directeurs d'âmes ont donc raison de répéter cet avertissement solennel de l'Esprit-Saint: Celui qui aime le péril y périra».59 Ce n'est donc pas encore trop grave. Sept ans plus tard, le Synode de Québec se montre plus sévère: «Que les pasteurs des âmes aient donc soin d'avertir leurs ouailles du danger grave et trop souvent prochain de péche mortel qui

73
s'attache aujourd'hui la plupart du temps aux vues animées».59 Finalement, en 1929, selon le cardinal Villeneuve,

si donc on assiste à une représentation notablement indécente pour le plaisir que cette représentation peut occasionner, il est hors de doute que l'on commet un péché mortel. Ainsi parle saint Alphonse de Liguori (Théol. Morale, liv.III,p. 427), et tous les théologiens avec lui.60
     Le péché mortel devient donc presque automatique, puisque presque tous les films sont classés immoraux. Dans un monde où le plaisir, tout plaisir, est a priori suspect d'immoralisme, le cinéma ne peut apparattre qu'immoral puisque c'est son dynanisme propre que d'apporter un plaisir le plus fort possible.

9) Anticléricalisme. Films contre la foi et contre la morale: pour compléter le tableau, il ne manque plus aux films que d'être contre l'Église (sous-entendu contre les clercs). Eh bien, même rares, ils existent ces films anticléricaux. Même si les cinéastes et les compagnies de production exercent une prudence extrême pour ne pas choquer directement ceux qui ont le mot le plus important à dire pour ce qui regarde la censure (le Production Code contient un article à cet effet), l'anticléricalisme revient quand même souvent comme motif d'attaque contre le cinéma. «On verra même le cinéma traîner dans la boue la cornette de la religieuse et la bure du

74
religieux», se scandalise Léo Pelland en 1926.61

    Si, en 1931, les Directives du Bureau de censure provincial précisent

Aucun prêtre, ministre de quelque religion que ce soit ne devra être tourné en ridicule ni placé dans une situation compromettante.
Les prêtres et les ministres de la religion ne devront pas être présentés dans un film dans les rôles de comiques ou de traîtres.
Cíest que plusieurs cas de ce genre avaient été rencontrés dans les années précédentes. Le plus célèbre fut sans aucun doute celui de La Passion de Jeanne d'Arc. Refusé en avril 1930 par le Bureau de censure, après avoir été projeté à l'autorité ecclésiastigue, ce film obtint son visa de sortie le 9 juin de la même année, mais avec onze minutes de coupures dont voici les principales:
I. Interrogatoire sur St-Michel: "Do you think that God has nothing to dress him?"
Face de moine bouffie
Face de moine vicieux

II. Moine gras à outrance
Tête de moine révoltante
Líévêque regardant par la petite fenêtre

III. Moine avec deux cornes faites avec ses cheveux
Figure de l'évêque révoltante
Moine avec deux cornes avec ses cheveux
Tête féroce de l'évêque
Tête de brute de l'évêque

IV. Assemblée des archévêques, moines, etc.
 

75
Figure rageuse du moine
Toute la scène de la couronne et de la flèche
Vue des instruments de supplice
Toute la vue de la communion
Couronne jetée par terre
Toute vue pendant le supplice exprimant les contorsions et atroces douleurs de Jeanne.62
     Presque tous ces plans concernent l'image publique des autorités religieuses. Quand on les voit aujourd'hui, on est frappé par leur force de suggestion et l'art avec lequel Dreyer a pu évoquer le pouvoir discriminatoire des clercs qui ont condamné Jeanne d'Arc. On ne s'étonne pas du fait que ces images aient paru anticléricales, car elles le sont et doivent l'être pour exprimer la vérité historique recherchée. Mais les clercs d'ici redoutaient ce genre de discrédit de membres du clergé. On voulait bien proposer Jeanne d'Arc comme modèle de vertu, de mysticisme, de courage et de martyre chrétien, mais on n'aimait pas voir insister sur le fait que ce sont des clercs qui l'ont condamnée à mort.

     L'aspect anticlérical du cinéma se retrouve aussi dans la désobéissance au clergé qu'il entraîne. Sur des questions touchant de près la morale et la religion (dont le cinéma dominical), seuls les évêques et leurs porte-paroles ont autorité, rappelle-t-on souvent en 1927. Après consultations, le Rapport Boyer déclare tout simplement que «le cinéma généralement parlant n'est pas immoral» et que «les spectacles du dimanche ne devraient pas être interdits». Cela fut senti comme une provocation. Les milieux ecclésiastiques n'allèrent pas jusqu'à taxer le juge Boyer et

76
les opposants d'anticléricalisme, mais ils insistaient beaucoup sur le fait que ceux-ci sortaient du domaine de leur compétence et refusaient de reconnaltre les autorités responsables.63 À travers leurs déclarations, on peut sentir un agacement considérable à voir des gens s'opposer à leurs paroles. Le monopole clérical de la parole sur la religion et le religieux commençait à s'effriter dans cette contestation sur le cinéma. C'était peut-être la principale facette anticléricale du septième art.

10) La réalité et le rêve. En parlant de l'école, nous citions un article de École et liberté où Mme Dareau considérait comme un «terrible aveu» cette parole d'un jeune: «À chaque image, c'est tout un rêve qui se déclenche automatiquement». Cette méfiance extrême contre le rêve et les pouvoirs de l'imagination est constante dans la littérature de l'époque. Tous constatent, comme Harry Bernard, que le cinéma «développe, chez les adultes comme chez les jeunes, l'imagination la plus exaltée. Il tournera les têtes, excitera aux aventures romanesques ou violentes».64 Paul Vergnet dit de son côté que «c'est le grand tentateur, le grand animateur de l'imagination, c'est 1a perpétuelle «invitation au voyage».65  Des expressions comme «dévergondage de l'imagination» ou «folles rêveries» reviennent souvent et prennent toujours dans le contexte une connotation très péjorative. Il

77
faut aussi considérer comme immoral «tout ce qui fait vivre d'une vie factice» affirme catégoriquement le notaire Hamel.66

     Cette irruption du rêve et de l'irréel dans la sensibilité des jeunes (à laquelle il faut assimiler «l'âme des foules») comporte un grave danger de déséquilibre mental. Faiblesse de la volonté, soumission aveugle aux impulsions et à l'émotivité, dérèglement passionnel, mimétisme irréfléchi, s'ensuivront. On ne devra pas se surprendre de voir les jeunes se livrer aux pires extravagances et se lancer dans les aventures criminelles les plus insolites: l'écran leur en a fourni des modèles ou a stimulé leur imagination pour en inventer des nouveaux.

     En plus de ce danger propre, le rêve au cinéma en comporte un plus grand encore dans son rapport avec la vie quotidienne et ses «devoirs». Dès 1923, G. Thuot souligne que «l'imagination ainsi gavée d'irréel, le spectateur retourne dans la vie désenchanté, car, avec sa monotonie et ses petitesses, celle-ci - l'austère devoir seul la couronne - ne peut pas répondre à ces goûts factices de création récente».67 Le principe du sacrifice, du devoir quotidien, de l'acceptation des limites ordinaires, en prend un coup devant ces images qui glorifient le plaisir et l'émergence de vies nouvelles. Plus tard, en 1937, le cardinal Villeneuve verra que

les mauvais films poussent la jeunesse dans les voies du mal, parce qu'ils glorifient les passions et les rendent enchanteresses, parce qu' ils montrent la vie

78
sous un faux jour, parce qu'ils détruisent l'amour pur et fidèle, le respect du mariage, l'affection pour la famille, et qu'ils suggestionnent l'ambition, l'éblouissement de la richesse, l'habileté dans le crime, la faiblesse dans l'amour, l'oubli et le mépris des liens les plus sacrés, la légèreté de la vie au lieu d'enseigner le devoir. Hors les films insignifiants qui déshabituent le peuple de tout effort de réflexion et dissolvent les instincts natifs de l'esprit, les autres sont presque toujours d'un irréalisme qui trompe, et qui dégoûte du monde vrai dans lequel chacun doit évoluer chaque jour.68

     Dégoût du «monde vrai» dans lequel il n'est peut-être pas vrai que chacun doit vivre chaque jour, désenchantement de sa monotonie et de ses petitesses, perte du sens de la réalité, désaffection de l'«austère devoir», tels sont les fruits du dévergondage de l'imagination au cinéma. Tel est l'impact réel de l'univers filmique, des utopies «imagi-nées». On comprend alors que pour ceux qui ont pour mission d'«enseigner le devoir», cette «légèreté» apparaisse condamnable.

11) Nouveau panthéon d'idoles. Pendant cette période, les noms les plus connus du grand public n'appartiennent pas à l'aristocratie, au monde politique, économique et culturel (au sens traditionnel), ni aux arènes sportives, ni aux forces militaires. Ils se nomment Douglas Fairbanks et Mary Pickford, Charlie Chaplin, William Hart, Rudolf Valentino, Buster Keaton, etc., et multiplient leur présence pour se retrouver simultanément dans toutes les villes de quelque importance du monde. Qu'ils fassent rire aux larmes ou pleurer d'émotion, qu'ils jouent à tour de rôle les amoureux

79
transis, les valeureux sergents, les criminels notoires, les saintes pucelles ou les prostituées au grand coeur, même les héros bibliques ou les grands noms de l'hagiographie, ils commencent à devenir les principales étoiles vers lesquelles se tournent tous les yeux. En plus de l'écran qui magnifie leur visage pour les faire briller davantage, ces étoiles se retrouvent sur les pages couvertures de milliers de magazines, même sérieux, et des millions de pages imprimées vantent chaque semaine leurs qualités et défauts. Jeunes et moins jeunes ne rêvent plus unanimement de conduire le camion-chef des pompiers ou d'aller évangéliser les petits Chinois, mais de vivre les aventures comiques ou romanesques de leurs étoiles.

     Pour les clercs et les nationalistes, il est dangereux que ces étoiles des salles obscures (où il est plus facile de briller) prennent la place de l'étoile de Nazareth ou de celles de manuels d'histoire. Déjà, en 1918, dans sa conférence au Monument National, l'abbé Groulx remarque avec tristesse: «Nos petites gens, nos enfants, notre dernière réserve, (...) qui ignorent les héros et la noblesse de notre histoire, se passionnent à coeur d'année pour des bandits illustres, pour des cabotins de bas étage, pour des drames de pistolets et de cours d'assise, pour un art vulgaire et bouffon, pour les tristes héros des magazines américains ou du mélodrame étranger». Les nouveaux héros chassant les anciens, une symbolique nouvelle et des mythologies plus séduisantes commencent à définir la vie d'une autre façon. Le passage est trop brusque pour que la tradition n'en souffre pas.

     Neuf ans plus tard, en 1927, la situation s'est plus détériorée qu'améliorée. Entre-temps, la presse cinématographique et les journaux

80
«jaunes» de W.R. Hearst ont commencé à diffuser partout les «vies cachées» des vedettes et les scandales hollywoodiens.69 Hermas Bastien lance un nouveau cri d'alarme: «Nos gens qui ignorent la beauté de notre histoire et la noblesse de ses héros se passionnent assidûment pour des pitres et des gourgandines. Les dates historiques, les voici remplacées par le quantième des multiples divorces de telles vedettes».70 Mais la situation était là pour rester. Même si Oscar Hamel considère immorales «ces vues où l'on montre la conversion en étoiles de première grandeur, au cirque, au cinéma, au théâtre, au studio, dans le grand monde, ou le demi-monde, voire en épouses de millionnaires, de toutes ces jeunes filles de petits fermiers et de petits boutiquiers»71, elles répondent à un tel besoin d'identification créé et alimenté auparavant par les idoles religieuses et les pères fondateurs que les gens, les «petites gens» comme on dit, ne veulent pas se passer de ces quelques heures où ils peuvent être tous ces personnages que l'environnement quotidien ne leur permet pas de devenir.

     Le phénomène apparaît d'autant plus dangereux que ces nouvelles étoiles ne se situent pas très haut dans le ciel catholique. Dans leur vie privée comme dans leurs rôles, les plus grandes vedettes accomplissent des gestes que ne se seraient pas permis les étoiles de l'hagiographie ou les

81
personnages historiques. Il y a là un signe de grave décadence, selon le cardinal Villeneuve:

Malgré leur dehors et leurs pompes, les individus présentés au film sont, dans la proportion de plus de deux-tiers, des anormaux ou des criminels. Et voilà bien ce qui décèle la décadence de la civilisation moderne, que tant d'étoiles tombées soulèvent I'enthousiasme populaire. A-t-on tort ou raison de prétendre que ce sont principalement les primaires qui fréquentent les cinémas?72
     Même tombées - et peut-être parce qu'elles tombent aussi - les étoiles n'en suscitent que plus d'admiration parce qu'elles apparaissent plus humaines, plus "comme tout le monde" et par conséquent plus imitables dans leur échappée vers le firmament. Leur immanence n'en met que mieux en relief leur transcendance. Ce n'était pas le cas pour les trop éthérés et "séparés" héros religieux et nationalistes. On comprend alors la préférence populaire pour les idoles du cinéma.

12) Dénationalisation et acculturation américaine. Dès 1918 il est question au Québec du cinéma conme d'un «agent de dénationalisation» (Chanoine Groulx). Ce thème d'attaque reviendra régulièrement pendant toute la période. Rappelons que nos écrans n'offrent presque exclusivement que du cinéma américain, muet díabord, puis après líapparition du parlant, en anglais seulement (très peu de doublages français). Rappelons aussi que nous sommes à la période où les Henri Bourrassa, Lionel Groulx et compagnie bataillent ferme contre la séduction de modèles culturels américains et anglo-saxons.

82
    Quoiquíil revienne souvent, ce thème de la dénationalisation ne se précise guère. Il comporte un peu l'aspect économique, comme nous l'avons déjà vu et un courant mythologique par le biais du nouveau panthéon. Mais il n'est jamais facile de préciser comment une série de nouveaux contenus culturels met en péril une culture installée. Au moment où l'acculturation se produit, les affirmations relèvent plus de l'intuition que de líanalyse. Bien que mal définis et jamais explicités longuement, plusieurs lieux de transformation étaient quand même perçus par nos essayistes.

     Quand un auteur anonyme de la Semaine religieuse de Québec affirme en 1917 que le cinéma est en train de «faire disparaître les saines coutumes ancestrales»,73 c'est parce qu'il perçoit qu'à plus ou moins long terme, le cinéma changera les rapports familiaux: «le plus grand crime dont on peut charger la plupart d'entre eux (les films), quels que soient leurs qualités ou leurs défauts, c'est de ruiner l'esprit de famille». Dans quelques autres textes (dont ceux du chanoine Harbour), quand il sera question de coutunes ancestrales, de traditions, de «vitalité nationale», les auteurs pensent à la vie familiale avant tout, vie qu'ils voient menacée par les mauvais exemples cinématographiques de divorces faciles, d' adultères et d'abandon du foyer pour partir à l' aventure.

     Négativement encore, aux yeux d'un nationaliste, les films ne peuvent qu'apparaître nocifs, car les petits Québécois n'y retrouvent point leur histoire-épopée ni les «fleurons glorieux» dont s'ornent le front de

83
ses héros. Comme le souligne Harry Bernard, les jeunes n'y apprennent point à «s'ennorgueillir de leur race. Il nous rend en quelque sorte le même mauvais service que Maria Chapdelaine».74 Impossible, bien entendu de savoir à quoi au juste renvoyait à l'époque ce «même mauvais service que Maria Chapdelaine», mais aujourd'hui, la lecture de ce livre s'attache aux aspects de soumission aveugle devant le destin, d'attente passive, díacceptation résignée d'une condition misérable, de resignation devant les puissances de mort. Au moment ou L'Action Française, les sociétés Saint-Jean-Baptiste, les cercles de 1'ACJC s'efforçaient de revigorer quelque peu Les «héros» d'une histoire remplie de défaites pour stimuler aux luttes présentes, elles ne pouvaient accepter sans réagir qu'un monde imaginaire étranger vienne remplir les esprits d'ici et distraire des préoccupations importantes et vitales.

     La réaction se fait d'autant plus forte que les nationalistes sentent bien que les contenus des films ne sont jamais neutres idéologiquement. Direct ou implicite, il y est toujours question d'un patriotisme ou l'autre. Quant aux films, «leurs leçons de patriotisme sont des lecons díun patriotisme exotique, données très souvent sous le déploiement d'un drapeau étranger».75 Forcément, puisqu'il ne se fait pas de production locale.

84
     Ce drapeau étranger s'identifie d'autant plus facilement que plusieurs entrées de salle le pavoisent et s'en glorifient. Le cinéma n'est d'ailleurs quíun des champs où il se déploie. L'économique et le politique en subissent une influence encore plus considérable, même si on ne le percoit pas tellement à ce moment-là. Pas aussi facilement, en tous cas, que les placards publicitaires sur la rue et les 24 images/seconde sur l'écran qui définissent et délimitent un champ culturel identifiable au premier regard. Ce qui fait dire au cardinal Villeneuve que «pour une part, notre américanisation vient du cinéma».76

     Au delà (ou en deçà) du patriotisme, la transformation de l'«âme nationale» et des réflexes articulant la vie quotidienne paraît plus importante. Cela, Georges Thuot l'avait très bien compris dès 1923: «À nous mettre exclusivement à l'école de cette pensée américaine, de cette philosophie américaine, de cette esthétique américaine, de ces gestes yankees, nous n'avons pas grand chose à gagner et sûrement beaucoup à perdre».77 Il ne précise pas comment, mais s'il est vrai que «le cinéma est devenu le premier et l'unique livre, le roman, le feuilleton, le catéchisme» (Groulx) líacculturation américaine ne peut que suivre. Or, les Américains n'apportent chez nous que ce qu'ils ont de «moins noble». Hermas Bastien accuse carrément: «Il développe le type de l'homme-brute qui se débarrasse du poids trop lourd de son âme pour se confier aux poussées de l'instinct.

85
Tel que conçu et exploité par les cinégistes (sic) américains, le cinéma représente pour la société qui en fait ses délices, un esclavage plus pernicieux que le jeu, l'alcool ou l'opium».78 Et le père Papin Archambault termine son tract en dramatisant à l'extrême la situation: «L'avenir même de la race est en jeu. Au cinéma, jamais!»79

     On comprend alors pourquoi tous les nationalistes félicitent le gouvernement Taschereau pour sa résistance devant les menaces de boycottage des distributeurs américains en 1926. L'ACJC va même, dans son zèle un peu juvénile, jusqu'à souhaiter qu'ils exécutent leurs menaces:

Que le cinéma américain reste outre-frontière. Nous ne voulons pas de ses films pour pervertir l'âme de notre jeunesse, déformer sa mentalité, corrompre ses moeurs. Si les producteurs de pellicules cinématographiques mettent leurs menaces à exécution, nous nous en réjouirons.80
     Cela signifierait, à toutes fins utiles, la fermeture de la majorité des salles puisqu'elles n'auraient plus rien à offrir et qu'il faudrait beaucoup de temps pour faire venir les productions européennes. Mais mieux vaudrait le vide que les influences néfastes.

     Malgré une censure de plus en plus sévère, ce boycottage n'eut jamais lieu, de sorte que la lutte nationaliste dut se poursuivre. Dans les années trente, l'action des propriétaires de salles (presque tous

86
américains) consiste à provoquer de plus en plus d'exceptions à la loi du seize ans en obtenant des permis speciaux pour la présentation de films faits pour les enfants. Ils espèrent ainsi rendre petit à petit la loi inopérante. Ils allèguent comme raison explicite les bienfaits du cinéma en éducation (la vraie raison est évidemment le désir de majorer les profits). Le Comité des Oeuvres Catholiques de Montréal riposte sur les deux plans:

Remarquons aussitôt qu'il est assez piquant de voir ce souci du développement intellectuel de la jeunesse canadienne-française chez les propriétaires de cinéma. Car la plupart ne sont pas des nôtres, ce sont même des étrangers. Leurs plaintes sont-elles bien désintéressées? N'est-ce pas surtout l'appât du gain qui les inspire? Un document récent adressé par eux aux autorités provinciales et qui établit en chiffres sonnants ce que rapporterait la levée de l'interdiction en est une preuve.

Et puis, disons-le en passant, est-ce bien à ces étrangers qu'il faut avoir recours pour fournir à nos jeunes gens le supplément d'éducation dont ils auraient besoin? Grave imprudence pour le moins. Une expérience vient de montrer qu'ils ne savaient pas choisir ce qui convient aux nôtres, qu'ils ne comprenaient pas notre mentalité catholique et française. Ne serait-ce pas une contre-éducation qu'ils donneraient, une formation à rebours de nos traditions?81

     À la suite des articles de revues et journaux et des campagnes d'opinion, les propriétaires n'atteindront pas leur objectif. Le gouvernement ne change pas la loi et le Bureau de censure doit se faire plus parcimonieux dans l'octroi de permis speciaux.

87
     La vraie solution à ce problème de l'acculturation américaine résiderait dans la création d'une industrie de production locale. On líavait deviné dès cette époque. Harry Bernard le mentionne en 1924 dans L'Action Française en recommendant de «mettre sur pieds et encourager une oeuvre de cinéma catholique». De son côté, líACJC ne faisait pas que réagir contre le cinéma américain, elle réclamait aussi une action positive: «Nous souhaitons de plus que l'on étudie les moyens à prendre pour développer et fortifier le cinéma canadien», écrit-elle au premier ministre du Québec82. Mais il faudra attendre un quart de siècle avant que ces voeux ne se réalisent.

13) Une doctrine subversive: le communisme. Nous sommes à l'époque d'une extrême violence cléricale envers les idées de socialisme et de communisme. Il faut veiller à ne pas laisser síiluminer sur les écrans ce que l'on n'accepte pas dans les livres. En 1932, la Semaine Religieuse de Montréal publie une «mise en garde contre le film russe», reproduite d'une revue belge:

Si 1'on songe que la production russe envahit méthodiquement et progressivement les salles, même les plus «bourgeoises», on ne peut rester indifférent à l'effort coordonné poursuivi sans relâche dans le domaine du cinéma comme dans tant d'autres, sous l'inspiration de Moscou en vue de désagréger, petit à petit, les traditions spirituelles et morales qui forment dans nos pays occidentaux la trame de1'âme des foules et constitue, en quelque sorte, sa principale défense contre la pénétration des doctrines subversives d'un communisme négateur et destructeur.83
88
     S'agit-il d'une simple mise en garde contre une situation qui pourrait se passer ici, ou bien d'un danger réel venant de la projection de films russes au Québec? Il m'a été impossible de trouver confirmation de la deuxième hypothèse. On sait seulement que certaines productions européennes commencent à pénétrer; peut-être quelques films russes anodins se glissent-ils dans l'ensemble, car la Russie, à la suite des directives de Lénine, a bâti très vite une large industrie de cinéma dont la plus grande partie appartient aux genres traditionnels. Il faudra attendre encore longtemps avant que les films révolutionnaires d'Eisenstein n'obtiennent leur visa du Bureau de censure.

C. Bilan de ces interventions

     Presque toutes les interventions ecclésiales furent suivies à plus ou moins brève échéance d'une législation civile accordant précisément ce qu'elles réclamaient. Nous pouvons donc dire que les objectifs avoués, interdiction des salles pour tous les moins de 16 ans, extension et plus grande sévérité de la censure, furent atteints. Seule la requête pour la fermeture des salles payantes le dimanche ne trouva pas d'écho favorable, mais la réalisation des autres objectifs pouvait compenser en grande partie.

     L'objectif réel - faire le vide dans les salles jusqu'à la disparition complète du cinéma - ne fut jamais atteint. Au contraire, année après année, les assistances augmentent et le réseau de salles ne cesse de s'étendre pour atteindre les petites villes et les campagnes. Un «ennemi dans la place» selon une chronique de LAction Française où on le retrouve en bonne place, et un ennemi importé à gros frais, le cinéma devrait être refoulé à l'extérieur ou au moins, sévèrement contrôlé. En vérité, après

89
constatation de son «immoralité» totale, il n'y avait aucune alternative: l'impossibilité physique de le réformer par une action sur la production (Hollywood est trop loin et soumis à d'autres lois) ne laissait place qu'à l'empêchement de sa diffusion. L'Église québécoise s'y est employée de toutes ses forces, mais les intérêts économiques en jeu, la séduction de la nouvelle forme de spectacle et un changement des mentalités dans le milieu en faisaient une bataille perdue d'avance.

     Nous le comprenons mieux en interprétant la problématique reconnue (les raisons de s'abstenir du cinéma), en dégageant l'essentiel d'une problématique méconnue et en critiquant le choix des objectifs. L'intérêt de cette analyse débouchera sur une meilleure compréhension du cinéma en lui-même et dans sa relation avec un milieu donné.

La problématique reconnue

     Une lecture superficielle des documents ne retient que les accusations d'immoralaté lancées à tout moment par les ecclésiastiques ou par les personnes et sociétés par eux contrôlées. Une réaction spontanée: ces gens n'ont rien compris au cinéma! La réalité n'est pas si simple: tout au contraire, c'est parce qu'ils comprenaient, ou du moins intuitionnaient, très bien l'essence du cinéma et son pouvoir qu'ils se devaient de s'opposer, compte tenu de leur cohérence interne et de leur fonction sociale reconnue à l'époque.

     On rigole aujourd'hui devant la série d'arguments concernant la santé physique. Et on a bien raison, car de très sérieuses enquêtes ont montré depuis leur non-pertinence. Qu'il s'agisse de la fatigue nerveuse

90
ou oculaire, on sait gue le cinéma n'a qu'une influence insignifiante à côté de la pollution sonore ou à côté de l'exposition massive à la télévision (elle-même non considérable du point de vue nerveux) que tous les jeunes adultes d'aujourd'hui ont connues depuis la prime enfance, parfois même avant de commencer à parler. Avec l'aspect de la mauvaise éducation économique, qu'une insistance sur l'exploitation des pauvres par les riches aurait rendu plus percutant, ce sont les deux seuls points faibles de l'exposé.

     Quand l'Eglise réagit contre le cinéma antireligieux, anticlérical et communiste (par définition, athée et anticatholique à l'époque), elle ne fait que répondre, avec les armes dont elle dispose, aux attaques directes qu'on lui porte. Droit de légitime défense en quelque sorte, comme celui du gouvernement italien de dénoncer l'image que beaucoup de films américains donnaient des Italiens (les rôles d'antipathiques et les gros méchants) autour de 1930. Le cinéma n'était d'ailleurs qu'un des fronts de cette petite guerre d'influence, et un front assez étroit à côté de celui de la littérature. Sous ce chapitre, les clercs ont l'épiderme plutôt sensible et la susceptibilité à fleur de discours, car c'est la première fois qu'ils voient ces idées se répandre dans un large public, en dehors des milieux intellectuels. Le contexte général de l'époque ne justifie rien, mais du moins, il aide à comprendre ces réactions.

     Si l'on considère tous les autres lieux de réactions et le langage à travers lequel ils exprimaient leurs critiques du cinéma, on voit que les responsables religieux avaient très bien discerné les principales coordonnées de la vraie nature du cinéma.

91
     Très tôt, en effet, on en parla comme d'une école d'immoralité, de criminalité, de luxure, etc.; on s'en méfia comme instrument pédagogique; on décrivit ou imagina son impact sur le système scolaire et on s'efforça de soustraire les enfants à son influence. On percevait alors qu'une école parallèle tentait de s'implanter en marge du système scolaire. Ecole parallèle sous un double point de vue: d'abord une forme différente d'acquisition des connaissances et díapprentissage à l'organisation du monde, forme que l'on croyait passive et suspecte de soi car elle niait la notion d'effort; elle dégoûtait de plus des traditionnelles techniques magistrales d'enseignement et rendait les maîtres ennuyeux. Ensuite, une série de contenus différents, certains perçus comme entachés d'erreurs, les autres comme non-pertinents et que, «pour leur bien», les jeunes devraient ignorer. En apportant ou provoquant une appréhension du monde différente, le cinéma venait donc bousculer les notions de vérité et d'effort, semer le doute et le soupçon, contester un système d'éducation centenaire et suggérer d'autres fagons de penser.

     Serait-il demeuré, dans la perspective des frères Lumière, instrument de laboratoire et technique de plus large visionnement (visualisation et organisation) objectif du monde, le cinéma aurait pu s'intégrer dans le système scolaire ou servir à l'éducation des adultes (ce qu'il a aussi fait). Mais Meliès et 1a plupart des créateurs après lui en ont fait l'instrument privilégié de l'exploration du rêve, du merveilleux, du fantastique, de la science-fiction. Il lui faut d'abord, et il provoque ensuite, le «dévergondage de l'imagination», le déblocage de l'imaginaire, la démesure, la plongée dans l'irrationnel, le surréalisme, 1a démence, la folie. Cela,

92
c'est l'essence même du cinéma et on l'avait très bien perçu. Mais qu'advient-il alors du sens de la réalité si tout le monde se met à rêver? Quíadvient-i1 du merveilleux déjà en place, codifié et statufié (panthéon hagiographique, miracles de la Bible, héros historiques, sportifs et militaires)? ne risque-t-il pas de se banaliser au point de ne plus rien signifier? Qu'advient-il du sain réalisme et de «l'austère devoir» qui couronne la vie quotidienne? Quelles sortes de comportements surgiront de ces exemples où le «jeu des passions» I'emporte sur le raisonnable? Qu'advient-il si tout le monde se fait lancer continuellement des «invitations au voyage»? Que sortira-t-il de bon de cette «intoxication sociale»? Etc..

     Autant de questions pour lesquelles il est impossible d'avoir des réponses claires et précises. On doit s'atterdre à tout, et dans ce tout, aux surprises les plus désagréables. Et cíest précisément parce qu'elle veut éviter ces surprises qu'elle pressent désagréables (pour elle), que l'Eglise québécoise veut les prévenir et les désamorcer dans l'oeuf. Car du dévergondage de l'imagination au dévergondage des sens dans les coins sombres ou dans la rue, le pas se franchit rapidement. Déjà, on croit pouvoir attribuer aux mauvais exemples de l'écran les «dérèglements» sexuels de certains spectateurs et spectatrices, les cas de prostitution juvénile, les diverses formes de criminalité enfantine. Ne trouvant pas, et ne cherchant pas d'autres causes, il était facile de faire du cinéma le grand responsable, même si l'on ne pouvait rien prouver. De fait, dans d'autres milieux, des enquêtes sérieuses inciteront plutôt à penser le contraire:la catharsis opérée par le rituel du spectacle filmique violent soulageraît plutôt qu'exacerberait l'agressivité, de sorte que bien des éclatements y

93
trouvent un exutoire inoffensif.

     Incontrôlable dans sa facture rituelle (il se joue dans l'obscurité quasi totale, la promiscuité multiplie les sensations) et imprévisible dans ses effets, le cinéma ouvre un champ de non contrôlable par qui que ce soit. Cela aussi fait partie de l'essence du cinéma. L'avaient bien senti ceux qui poussaient la recherche en vue de créer des écrans demi-clarté ou pleine lumière comme une des meilleures façons de désamorcer le «happening» possible, non pas surtout, je crois, celui des salles de cinéma, mais celui qui risquerait de se produire dans ln tête des spectateurs pendant et après la représentation. Par définition, le «happening» ne se prête à aucune codification ou règlementation, ne supporte aucune autorité, cherche à faire éclater toutes limites, laisse anarchiquement sourdre la vie. L'attaque contre l'obscurité des salles et la promiscuité s'appuyait sur un désir explicite de sauvegarder la morale publique, mais le langage même dans lequel elle se formulait dépassait le souci moral pour exprimer la peur séculaire de tout pouvoir envers l'obscur (l'ombre, la nuit, le ténébreux..), lieu de l'inconnu incontrôlable et de tous les maléfices possibles.

     L'abbé Groulx parlait explicitement de «dégradation du sens esthétique» et cette conception se retrouvait sous la plume de plusieurs autres critiques. Pressés de préciser, ils auraient sans doute comparé le spectacle cinématographique avec les grandes réalisations du théâtre, de la pantomime et de la littérature, mais ils n'auraient de fait rien démontré sinon que le cinéma imposait des critères différents d'appréciation. Dans les milieux officiels de la «culture», on portait d'ailleurs à l'époque le même type de jugement sur les nouveaux peintres, Picasso et autres.

94
«Monstre» que Charlie Chaplin en regard du ballet, produits «faisandés» que ces mauvaises imitations de pièces de théâtre, drames «vulgaires» que ces histoires de truands et de cowboys regardés à travers la grille de la dramaturgie cornélienne. Mais comment y aurait-il «dégradation du sens esthétique» chez eux qui n'ont encore jamais acquis ce sens, (tel que compris par les «élites» de l'époque), privilège de la classe possédante et instruite? Ceux qui n'ont encore rencontré «l'art» qu'à travers les tableaux, reproductions et statues saint-sulpiciennes des églises ou à travers les photographies de paysages ou d'animaux reproduites par milliers d'exemplaires sur les calendriers ou les couvertures de revues ?

     Ce que ces jugements pointaient finalement, c'était la création en cours d'une esthétique différente émergeant en marge et en opposition avec les conceptions traditionnelles, articulée différemment et séduisant même les illettrés. On a interprété la difference en termes de dégradation parce que le cinéma plaisait à tous les exclus des collèges classiques et de l'université. L'eût-on projeté dans les salles de concert de l'ouest de la ville au lieu des cafés de la «Main»84 et du bas de la ville que peut-être une tout autre interprétation aurait été fournie.

     Quant à la position nationaliste, elle va de soi pour l'ensemble des milieux cléricaux. Depuis longtemps déjà règne la théorie de la langue gardienne de la foi et de la foi rempart contre l'invasion culturelle

95
anglophone. Forcément, puisque les anglo-Canadiens et les Américains qui commencent à pénétrer au Québec avec leurs capitaux appartiennent tous à des confessionnalités différentes. Pour l'Eglise catholique, il s'agit de sauver la religion avant tout, c'est sa mission propre, mais il lui est impossible de l'accomplir si les «fidèles» s'anglicisent et prennent des moeurs étrangères. L'«infidèle» dans sa culture devient rapidement un «infidèle» dans sa foi et vice-versa. Ainsi, la position nationaliste ne peut être interprétée comme un simple opportunisme politique, mais plutôt comme un pôle fondamental d'une dynamique culturelle enracinée. Devant le cinéma américain qui s'infiltre partout et répand à haute dose l'idéologie de ses fabricants et de ses gouverneurs banquiers, elle ne peut que mettre en garde contre les façons de penser et la way of life particulières qu'ils veulent imposer partout. Beaucoup plus tard seulement, (à la fin des années soixante), on parlera d'«impérialisme culturel» et d'«aliénation» véhiculés subtilement par les centaines de films originant chaque année d'Hollywood. Mais ce travail idéologique avait commencé dès la première guerre mondiale quand la recherche d'efficacité dans la propagande avait mis en relief la valeur du cinéma comme «arme psychologique». Même les films les plus anodins préparaient le terrain à l'invasion économique et politique en diffusant des images d'un peuple bon, sympathique, respectueux des personnes et «sauveur» de la terre.

     En contexte québécois, un problème particulier se posait à la suite des efforts américains de séduction: l'émigration de nombreux jeunes campagnards (surtout) et citadins parmi les meilleurs forces vives vers les usines et chantiers d'outre-frontière. Jusqu'à quel point le cinéma

96
contribuait-il à nourrir les désirs de migration? Nul ne le sait, mais l'esprit d'aventure qu'il insufflait et ses images de vie facile et de confort donnaient sûrement des idées à quelques-uns. Nos nationalistes catholiques étaient alors les seuls à mettre en garde contre ces dangers d'élimination par le vide de la «race» et de la culture canadienne-française. À l'analyste d'aujourd'hui, l'acculturation américaine de l'époque présentait en germes beaucoup de points positifs (oecuménisme racial, esprit revendicateur et même révolutionnaire communisant de certains films sur la classe ouvrière, critique sociale, respect des individus, morale libérée), mais en ce temps-là apparaissait plus importante la sauvegarde de l'identité nationale.

     «Que deviendra le filmomane incoercible? Désiquilibré (sic), blasé, neurasthénique» (G. Thuot). Voilà qui peut résumer toute la problématique reconnue par l'Église québécoise. Physiquement, psychologiquement et spirituellement, l'expérience cinématographique «déséquilibre» l'homme québécois. Mais un déséquilibre ne se comprend que par rapport à un équilibre défini, comme la maladie ne se définit que par rapport à la santé. Nous pouvons préciser en passant à un autre niveau de problématique et dégager les véritables enjeux.
 

La problématique méconnue, ou les véritables enjeux

    Les transformations culturelles importantes ne se découvrent dans toute leur ampleur que des décennies après l'apparition des premiers symptômes. La problématique reconnue à la suite du premier quart de siècle de vie publique du cinéma recouvrait la somme des principaux symptômes,

97
mais n'en interprétait pas l'ensemble. Il faut passer à un autre niveau pour découvrir comment cet ensemble contenait en germes une mutation culturelle profonde. Au moment des premières manifestations, seuls des visionnaires ou des prophètes peuvent s'en distancier suffisamment pour percevoir les véritables enjeux. LíÉglise québécoise, comme la société en général, a manqué de ces prophètes et si elle a bien su identifier et nommer les phénomènes cinématographiques, elle n'a pas su en tirer les conséquences qui s'imposaient pour sa vie interne et pour le milieu. Reprenons les principales pointes de l'observation pour dégager quatre crises profondes qu'on quíon nía pas su percevoir à l'époque: une contestation de l'humanisme classique, une «dislocation» des esprits, la non-pertinence de l'éducation à la foi et un conflit d'autorités.

     1) les disputes concernant le cinéma et le monde scolaire dépassaient de loin la question de l'opérationnalisation technique de la transmission du savoir. Le savoir même était questionné dans sa pertinence.

     Disons d'abord que c'était manifester une singulière non-confiance en l'école existante que de croire qu'une couple d'heures hebdomadaires passées devant l'écran pouvaient avoir plus d'impact que les cinq ou six heures quotidiennes d'encadrement scolaire. Si l'on avait eu davantage confiance en la valeur de 1'enseignement, on n'eût pas paniqué devant l'école parallèle, somme toute fort inarticulée et faible en moyens, comparée à l'autre.

     On a assez bien perçu que la «bataille» entre le cinéma et l'école en était une de «l'image contre le mot» et du «film contre le livre»

98
(J. Epstein).85 On sentait assez bien qu'un nouveau mode de connaissance tentait de s'imposer, on saisissait même qu'il faisait davantage appel au «quotient d'émotivité» qu'au quotient intellectuel. Mais on n'en a pas compris la radicale nouveauté ni le nouveau type de rapport au monde qu'il impliquait. En effet, «l'image contre le mot», c'est la globalité contre l'atomisation, la composition précédant le découpage, l'ensemble avant la partie, la fixation sur le cadre plutôt que sur les objets, l'effet sans recherche de cause, la synthèse sans analyse. Le «film contre le livre», c'est l'induction instinctive contre la déduction rationnelle, l'interprétation sans effort de logique, l'implication plutôt que la distanciation, 1'a posteriori sans position d'a priori, le mouvement sans principe moteur, l'avenir (l'à-venir) sans retour possible vers le passé, la fluidité du temps et de l'espace contre l'immobilité des définitions, le devenir s'opposant à la permanence, l'esprit contre la lettre, le sens à faire plutôt qu'à trouver.

     L'école se trouve donc mise en question de trois façons. Tout d'abord, le principe sur lequel elle s'appuie - la transmission de la connaissance par les maîtres aux nouvelles générations par définition ignorantes - s'effrite. Le maitre ne fait plus face à des enfants qui ne savent rien ou si peu, mais à des personnes qui arrivent avec déjà tout un bagage d'éléments de savoir, inarticulés il est vrai, mais occupant un large domaine de l'espace mental. Ce n'est plus la «tête vide» qu'il faut remplir,

99
mais une tête déjà à moitié pleine et qui ne laisse plus facilement entrer n'importe quoi n'importe comment. Ensuite, cet autre principe qui veut que la connaissance n'arrive qu' au terme d'un long apprentissage à base d'efforts et de sacrifices se trouve contredit: sans efforts particuliers, avec intérêt et plaisir, le spectateur accroche et retient des informations sur à peu près n'importe quoi. Enfin, les contenus mêmes de la nouvelle école se situent en marge, et souvent en contradiction, avec ceux du système établi. Ils stimulent davantage l'imagination désordonnée que le raisonnement pour la mise en place des choses. Au contraire du dicton «toute chose a une place et chaque chose à sa place», ils affirment qu'il y a bien des places possibles pour toutes choses. Cette irruption de l'«étranger» contient en germe une relativisation de tous les modèles culturels et une réévaluation du système de valeurs en cours.

     En contexte québécois, cela signifie que l'humanisme classique, organisé en un corpus de connaissances bien codifiées et transmises selon des règles de pédagogie s'échelonnant de l'école élémentaire à l'université en passant par le cours classique, se voit menacé. Bien sûr, cet humanisme n'est encore accessible qu'à la classe possédante et dirigeante, mais les clercs qui le dispensent en font l'idéal à transmettre à tout le monde (ils ouvrent de peine et de misère des collèges classiques dans des régions éloignées comme la Gaspésie et l'Abitibi). Les conditions socio-économiques rendent impossible l'accession de tous à cet idéal de «la tête bien faite», mais la formation d'«élites» dans chaque milieu devrait faire rejaillir cet humanisme sur tout le monde. Appareil idéologique des élites gouvernantes, donc ideologie dominante, et symbole de changement de

100
classe sociale dont personne (théoriquement) ne doit être privé, l'humanisme classique risque de perdre son cachet de séduction sous l'influence du cinéma. Ses oeuvres «immortelles», ses critères d'esthétique, ses belles vérités, sa codification des savoirs, ses principes d'organisation sociale, sa philosophie morale et sa théologie, auxquels les masses participaient en singeant maladroitement quelques activités des élites et en répétant leur «catéchisme» global, séduisent déjà beaucoup moins que les films faits spécialement pour elles et provoquant le débridement de leur imagination propre. Stimulées par les films, les masses ne recréeront plus Le Cid de Corneille ni n'apprendront le latin liturgique, mais des histoires de cowboys ou des mélodrames. Des comportements individuels et sociaux s'ensuivront inévitablement. Ceci nous amène au deuxième enjeu.

     2) En decà du savoir structurant la vie intellectuelle et insérant dans une tradition culturelle se trouve le savoir pratique organisateur de la vie quotidienne, le savoir-réagir à un environnement donné. À ce niveau se joue, sous l'influence du cinéma, une dislocation (au sens strict: changement de lieu, de «location») des esprits.

     Dislocation des esprits par l'acquisition d'un nouveau panthéon. Les héros changent, les regards ne se portent plus vers les mêmes idoles. Même, les idoles perdent leurs noms propres (tel saint, tel grand personnage historique) pour devenir des types (le policier, l'amoureuse naïve et romantique, la good-bad girl, le malchanceux sympathique, le cowboy, etc.). On aime Charlot d'abord; puis les cancans sur Charlie Chaplin, non Charlie Chaplin lui-même. Charlot n'a pas à briller intellectuellement, ni à être proposé comme modèle à imiter: il doit simplement émouvoir ou faire

101
rire, peu importe ce qui s'est passé avant la projection et ce qui se passera après.

     Dislocation des esprits par le transport mental en des lieux étrangers (et parfois étranges), en de nouvelles «locations» (terme technique au cinéma, signifiant les lieux de tournage hors studio). La promenade des caméras en des lieux exotiques ne signifie pas seulement líarrivée d'autres horizons, mais aussi la certitude que l'horizon local puisse devenir autre, car les techniques d'enregistrement et de reproduction de l'image (ralenti et accéléré surtout) dégagent l'environnement de sa fixité apparente et le montrent en mouvement. En disloquant les limites de son regard, l'esprit disloque son propre mouvement: il ne s'agit plus pour lui de se promener dans un cadre restreint du visible et d'en interpréter les signes, mais plutôt d'en localiser les éléments à transformer. Le «normal» de toute situation et de l'agir n'apparaît plus avec la même évidence devant les modèles venus d'ailleurs et, quoique différents, tout aussi «normaux». Dans le «faites ça et vous vivrez» de son milieu, le «ça» ne possède plus le même caractère impératif, car d'autres «ça» semblent contenir autant de pertinence.

     Ainsi, la dislocation des esprits provoquée ou accélérée par ces visions de nouvelles «locations» peut se faire contestation du quotidien. Dans la sociéte fermée du Québec d'alors, l'irruption massive du cinéma américain en liberté (surtout celui d'avant le Production Code venait montrer díautres formes de quotidien, d'autres moyens d'aménager l'espace, d'autres mystères dans l'âme, d'autres moyens de façonner concrètement son avenir. Surtout, il déclenche l'imagination et excite au vagabondage,

102
premier signe de l'insatisfaction des situations présentes (dans l'espace comme dans 1e temps).

     De cette problématique de dislocation peut surgir le meilleur comme le moins bon. Il m'apparaît, comme il sera développé dans la conclusion, que le lieu de l'expérience spirituelle de l'homme ne peut que s'élargir au cours de cette contestation. De toutes façons, il ne pouvait demeurer stationnaire. Dans l'ensemble, l'Eglise québécoise sentait que seul un moins bon pouvait advenir du changement de lieu et elle en a eu peur. Ne définissant pas elle-même la place qu'elle pourrait y occuper, elle craignait quíon ne lui en fasse pas une suffisante, ce qui serait une perte considérable par rapport à celle qu'on lui avait octroyée jusqu'alors dans les esprits et sur la place publique. C'était pourtant, avant tout, une invitation à se repenser et à se réévaluer comme lieu d'expérience. Mais sa «location» qu'elle croyait toujours assurée, lui fit méconnaître cette problématique.

     3) Dans son champ propre, celui de l'évangélisation, elle a aussi méconnu une problématique primordiale, celle de la non-pertinence de ses techniques pastorales.

     Un exemple est fort significatif sur ce point. Quant le chanoine Harbour nous dit «Savez-vous qu'un grand nombre de nos catholiques donnent à peine une demi-heure ou trois quarts d'heure à Dieu le dimanche? Oui, une petite messe basse écourtée par les deux bouts et c'est tout sur vingt-quatre heures. Et puis l'assiduité à l'église n'est pas une règle d'or», il pose un problème capital à la vie chrétienne: plusieurs personnes

103
ne viennent pas à la messe tous les dimanches et beaucoup choisissent la plus courte qu'ils écourtent encore par les deux bouts, alors que pour le monde adulte, la messe dominicale doit constituer «l'aliment de base» de la vie spirituelle. Mais quand il cherche la cause de cet état de fait, il n'interroge nullement le contenu de la prédication ni la facture rituelle de la messe, il pointe simplement le cinéma comme bouc émissaire. Sans regarder s'il níy aurait pas quelque cause interne, il accuse immédiatement un «ennemi» extérieur qui n'a peut-être, au fond, rien à voir avec le problème.

     De même, devant les contenus «antireligieux», «immoraux» et «anticléricaux» des fi1ms, les clercs ne questionnent nullement la pertinence de leur enseignement religieux et moral, ni celle du rôle du clergé, mais paniquent devant la moindre contradiction. Comme pour l'école, ils manifestent une singulière non-confiance dans leur travail passé d'évangélisation en le croyant si fragile que la moindre allusion d'athéisme pourrait tout jeter par terre. Si la tradition religieuse était bien vivante, ce ne sont pas quelques exemples d'immoralité qui viendraient faire chavirer tout un langage et une série de coutumes. Si les valeurs transmises étaient réellement reconnues comme valeurs et profondément vécues, ce n'est pas Rudolf Valentino ou Pola Négri qui viendraient bouleverser líexistence. Et si tel était le cas, il faudrait lucidement établir un constat d'échec sur les efforts pastoraux du passé.

     Ce qui commence à se dessiner subtilement à travers la désaffection de la messe du dimanche, à travers le désintéressement de la jeunesse pour l'enseignement religieux et à travers les nouveaux comportements moraux,

104
c'est la non-pertinence d'une série de techniques pastorales. Elles perdent leur efficacité du passé. Un certain nombre de personnes décrochent totalement ou en partie de líunivers religieux chrétien parce qu'il n'apparaît plus comme exigence vitale. Les responsables de la pastorale blâment le cinéma, mais au fond, celui-ci n'a aucun lien de cause à effet avec le phénomène; il ne sert, un peu par hasard, que de révélateur pour l'expression de la crise. Sa séduction ne fait que mieux mettre en relief dans la conscience populaire le peu de séduction de la liturgie et du langage catéchétique et moralisateur. Il révélait aux gens d'Eglise la nécessité d'une autocritique profonde et de réalignements pastoraux, mais ils n'écoutèrent pas ce message.

     4) Un fait brut: malgré les demandes incessantes aux catholiques de síabstenir du cinéma, le nombre de spectateurs augmente continuellement dans les salles. Quand les autorités religieuses interdisaient la danse en dehors de certains cas précis, ils obtenaient généralement satisfaction. Il n'en est pas de même pour le cinéma. Certains prêtres même osent passer outre aux requêtes des évêques réunis en concile. Comment interpréter cela, sinon par une contestation profonde des autorités religieuses?

     Au moment de l'enquête sur la tragédie du Laurier Palace, la contestation se fait même très explicite et très directe. Les syndicats mettent ouvertement en doute les affirmations du clergé et font des contrepropositions au nom des ouvriers dont la «mentalité» a besoin du cinéma pour s'épanouir. Pour eux, i1 faudrait tenir compte davantage de líopinion de la majorité. C'est aussi l'avis du juge Boyer et il en tient compte dans le prononcsé de son jugement après enquête. Il ose même parler de

105
l'«influence indue» du clergé sur les sociétés qu'il dirige et contrôle et sur les signataires de nombreuses requêtes. La presse catholique rugit d'indignation. Jules Dorion dans L'Action catholique, le chanoine Harbour dans la Semaine Religieuse de Montréal et l'abbé Antonio Huot dans la Semaine Religieuse de Québec 86 affirment que tous les catholiques marchent derrière leurs évêques et que, «en ce faisant, ils ont nettement conscience de suivre fidèlement les directives des Papes et de Sa Sainteté Pie XI, en particulier, qui n'ont cessé, depuis cinquante ans et plus, díexhorter les fidèles catholiques à soutenir de leurs efforts l'action religieuse publique de leurs Évêques» (Antonio Huot)87. Mais en plus des témoignages exprimant l'inverse de cette position, l'insistance même avec laquelle elle est répétée montre qu'elle ne fait plus l'unanimité.

     Devant cette problématique de la crise d'autorité, le clerge réagit de la même façon que devant le problème scolaire et pastoral: il attaque les contradicteurs plutôt que de s'interroger sur le modèle d'autorité qu'il veut entretenir. Quand on l'accuse d'«influence indue», il ne se demande pas síil y a quelque vérité là-dessous, mais contre-attaque l'accusateur ou tente de le ridiculiser: «Franchement, on se croirait revenu cinquante ans en arrière, au pays des vieilles lunes, quand on trouve sous la plume d'un commissaire enquêteur royal ces formules démodées et qui dans la bouche des malins peuvent si facilement redevenir

106
pernicieuses»88. À ceux qui affirment leur droit de se prononcer sur des matières religieuses, le chanoine Harbour ne ménage pas ses sarcasmes «À soutenir des inepties comme celle-là nous allons passer non pas pour un "peuple gai" comme on a dit, mais pour des ignorants et des farceurs»89.

     Ce genre de propos ne contribue en rien à rapprocher les parties. Les autorités religieuses commencent à perdre leur monopole de la parole sur les questions religieuses et surtout sur les questions mixtes (celles où les autorités civiles ont aussi un mot à dire). Elles voudraient bien conserver une autorité morale absolue, mais elles ne pourront plus désormais le faire que sur des petits groupes et au prix d'une coupure avec les masses.

107
Conclusion de 1a première partie

     De par sa mission propre, l'Église doit faire connaître à tous les hommes le message du salut (la Bonne Nouvelle) annoncé par Jésus-Christ et réalisé en lui et pour tous par sa mort et sa résurrection. Pour ce faire, elle doit mettre en oeuvre et/ou favoriser toutes actions concourant à la réalisation concrète de líincarnation de ce salut, de ce «royaume de Dieu». C'est à la lumière de cet objectif fondamental qu'il faut juger ses interventions dans quelque domaine que ce soit. Il faut donc nous demander si líobjectif des interventions dans le domaine du cinéma - faire le vide dans les salles - pouvait contribuer à la réalisation du salut en Jésus-Christ.

     Par rapport à l'objectif ultime, une réponse négative saute aux yeux: ce salut s'obtient par une surabondance de vie, non par le vide!

     Négativement, on a cru qu'une libération de l'influence du cinéma («nettoyage par le vide») créerait de meilleures conditions préalables pour la diffusion du message, quíelle déblaierait un espace pour la construction du royaume. Avec, comme arrière-pensée que si le cinéma disparaissait, les gens viendraient davantage à l'église, vivraient mieux le christianisme. Le cinéma étant jugé puissance de mort, il fallait líéliminer pour faire de la place aux puissances de vie. En premier lieu, simple logique, si des expériences (usage de drogues, assistance au cinéma) apparaissent comme destructrices de la santé physique, l'homme doit nécessairement s'en priver: la vie spirituelle commence par la vie tout court. Ensuite, comme l'identité nationale est condition de survie pour la «race», il faut

108
fermer la frontière aux agents de «dénationalisation» et d'acculturation américaine. Puis, il fallait écarter absolument les films s'attaquant directement à Dieu et à la religion ou tendant à discréditer le bon «service des nouvelles»: simple logique encore, que de vouloir se débarrasser des agents de contre-propagande.

     Que les autres motifs d'interdiction (immoralité, bouleversement scolaire, promiscuité, rêve, etc.) appartiennent aussi aux «puissances de mort» n'est cependant plus affaire logique, mais d'interprétation et de choix. Ne tenant pas compte de son «lieu» d'interprétation, l'agent peut méconnaître complètement plusieurs éléments importants de la problématique. Avec un autre regard, par exemple, ne pourrait-on pas considérer le «dévergondage de l'imagination», le déblocage de l'imaginaire, le sens du merveilleux, la contestation de l'humanisme classique et des autorités (même religieuses), la dislocation de l'esprit, comme des éléments essentiels de l'expérience religieuse, et partant, comme des conditions de libération préalables à la réception du message chrétien? Si tel était le cas, ne pourrait-on pas dire qu'en s'opposant au cinéma, l'Eglise se prive d'un instrument de libération utile à la poursuite de sa mission?

     Sans tenir compte de leur lieu d'interprétation (celui d'une autorité qui regarde de loin) et ne considérant aucunement les autres interprétations possibles du phénomène cinématographique (pourquoi le faire quand on est sûr d'avance d'être dans la vérité?), les autorités religieuses québécoises n'ont eu comme objectif que de vider les salles, sinon complètement parce que c'était impossible, au moins d'une partie importante de la clientèle. Elles réussirent à en faire bannir tous les moins de 16 ans,

109
résultat partiel, mais jugé très important. Mais qu'avaient-elles gagné au fond? Ne parlons pas de la mission propre où le gain est nul, mais seulement de l'objectif médiateur de libération. Fort peu, en vérité, à part le fait de garder les enfants un peu plus longtemps sous leur influence, ce qui ne veut pas dire du tout qu'ils devenaient plus facilement christianisables, ou qu'ils vivaient plus moralement. Quant aux films projetés en salle publique, ils n'en conservent pas moins, malgré une censure plus sévère, leur pouvoir essentiel de provocation, de suggestion et d'évocation d'une vie autre. La pire censure ne réussit jamais à banaliser complètement le cinéma.

     Par ailleurs, les pertes ont probablement dépassé les gains. Même si la hiérarchie a gagné la bataille des juridictions, elle en sort avec l'autorité morale pas mal amochée. En en faisant une question d'autorité plutôt que de raisonnement et de conviction intérieure, elle prêta flanc à l'accusation d'influence indue et d'abus de pouvoir; elle mit un peu tout le monde en situation de désobéissance (vécue sans culpabilité aucune par la plupart), perdit de sa crédibilité notamment auprès des travailleurs organisés, apparut comme un ennemi du progrès, une force réactionnaire et appeurée, et se coupa un peu plus des masses. Chez les jeunes, surtout les travailleurs, la loi obtenue incitait à la tricherie (changer son âge pour entrer aux représentations) et créait l'idée que toute jouissance est antichrétienne. Elle perdait son mot à dire sur l'imaginaire collectif et risquait à moyen terme de ne plus rassembler d'auditoire à qui proposer son message. Finalement, la communauté sortait divisée de cette lutte.

110
    Les objectifs fixés ne pouvaient donc pas servir d'objectifs médiateurs pour le travail ecclésial proprement dit. Les interventions n'ont pas transformé líhomme dans le sens escompté ultimement ni níont contribué à augmenter son espérance. En 1940 le cinéma américain continuait à prospérer au Québec, pour le meilleur et pour le pire.

Pour la suite (Deuxième partie)


1. ler mai 1911, p. 303.
2. Semaine religieuse de Québec, 13 avril 1916, p. 495
3. 22 mars 1917, pp. 463-464
4. Le cinéma et l' adolescent, p. 90
5. Léo Pelland, Comment lutter contre le mauvais cinéma, p. 12.
6. Semaine religieuse de Montréal, 10 novembre 1913, p. 299.
7. P. Archambault , s.j., Parents chrétiens, sauvez vos enfants du cinéma meurtrier, Oeuvre des Tracts, no 91, p. 3
8. Perrier, P. ìContre le cinéma, tousî, Action Française, février 1927, p. 82-83
9. Chossegros, A. Messager Canadien du Sacré-Coeur, juillet 1927, p. 304
10. Semaine Religieuse de Québec, 13 avril 1916, p. 496
11. La place des enfants n'est pas au cinéma, Ecole Sociale Populaire (E.S.P ) 1933, no 228, p. 30
12. Semaine Religieuse de Montréal, 18 avril 1921, pp. 247-248
13. Doit-on laisser entrer les enfants au cinéma?, Oeuvre des Tracts, no 236, (1939), par le Comité des Oeuvres Catholiques de Montréal, pp. 11-12
14. Dupont, A, loc. cit., p. 137.
15. 21 janvier, 1933
16. P. Archambault, s.j., Parents chrétiens, sauvez vos enfants du cinéma meurtrier, p. 3-4.
17. Doit-on laisser les enfants entrer au cinéma, p. 13
18. id, p. 13
19. La place des enfants n'est pas au cinéma, École Sociale Populaire, no 228, p. 27
20. Doit-on laisser les enfants entrer au cinéma, p. 13
21. Chanoine Harbour, Dimanche vs Cinéma, p. 10
22. Reproduit dans la Semaine Religieuse de Montréal, 22 avril 1936, p. 270.
23. Hamel, O., Le cinéma, Ecole Sociale Populaire, no 170, p. 5.
24. Doit-on laisser les enfants entrer au cinéma, p. 13
25. id, p. 15
26. La Semaine religieuse de Montréal,  28 févr