Pour la suite du monde

16 mm, n. & b., 105 minutes 22 secondes, 1962

Jusqu'en 1924, les habitants de l'Ile aux Coudres tendaient une pêche aux marsouins sur le fleuve Saint-Laurent. A l'instigation des cinéastes, les gens de l'île ont ´relevé la pêcheª en 1962 pour en perpétuer la mémoire. La Société Radio-Canada et l'Office national du film du Canada présentent Pour la suite du monde . Film de Pierre Perrault et de Michel Brault. [Générique de fin] Léopold Tremblay (marchand et président de la Nouvelle société de la pêche aux marsouins), Alexis Tremblay (cultivateur et politicien), Abel Harvey (capitaine et maître de pêche), Louis Harvey (cultivateur et chantre d'église), Joachim Harvey (capitaine du Nord de l'ile) et les gens de l'île aux Coudres ont vécu et joué les événements de ce film en 1962. Pierre Perrault, Michel Brault, Marcel Carrière ont fait ce film. Avec Werner Nold au montage, Bernard Gosselin, assistant à la caméra. Jean Cousineau : guitare. Jean Meunier : flûte. Pierre Lemelin, Ron Alexander, Roger Lamoureux à la sonorisation et au mixage. Enregistrement des voix de Belugas (marsouins) ou Delphinapterus leucas : William E. Schevill, Institut océanographique Woods Hole, Mass. USA. Directeur de la production : Fernand Dansereau. Pour la suite du monde. Office national du film. Canada. © 1962.

Tournage : En 1961 et 1962, à l'île aux Coudres et New-York.
Coût : 80 000 $
Titre de travail : Ile aux Coudres
Copie : ONF, Cinémathèque municipale de Montréal

Ce qu'on en a dit :

On a écrit des livres et des centaines d'articles au sujet de Perrault et Brault et de ce film, un des plus connus et des plus célébrés de tout le cinéma québécois. Cette documentation est facilement accessible. Les principales références se trouvent dans la bibliographie à la fin de ce texte. Je signale toutefois que Pour la suite du monde a suscité surtout de sérieuses réserves lors de sa sortie (sauf dans la critique française). Les deux revues de cinéma, Séquences et Objectif ont apprécié son approche documentaire et sa photographie, mais lui ont reproché son manque de progression dramatique et son bavardage. Par la suite, la critique et la sociologie ont surtout analysé son univers, le sens de sa mise en scène et sa signification politique.

Analyse

Résumé : Au printemps de 1962, les habitants de l'île aux Coudres reprennent, avec la technique ancienne, la pêche aux marsouins qu'ils avaient abandonnée depuis 37 ans. Léopold Tremblay, marchand général, dirige l'opération avec quelques vieux du village. Le film raconte cette pêche dans ses diverses étapes (consultation, annonce du projet à l'église, assemblée de fondation de la société, pose des harts, attente, prise du marsouin, son transport vers New York, attente de nouveau). Il entrecoupe le récit de séquences explorant quelques points de la vie et des coutumes locales (encan pour les ´âmes du purgatoireª, célébration de la ´mi-carêmeª, dimanche des rameaux, leçon de fabrication de ´pisse-dretteª par Léopold à ses enfants, cueillette et partage de l'´eau de Pâquesª, jeux des enfants, discussion sur l'histoire, bénédiction des barques).

Sujets et thèmes : Ile aux Coudres, pêche, goélette, marsouins (belugas), Léopold Tremblay, Alexis Tremblay, Louis Harvey, Jacques Cartier, Indiens, fleuve Saint-Laurent, New-York, encan, chevaux de trait, agriculture, histoire, mythe, tradition, folklore, gigue, chanson, langue, vieux français, superstitions, mi-carême, masques, politique, nationalisme, église, cantique, religion, prêtres, famille, jeunesse, femmes absentes, télévision, aquarium, scierie, tourisme.

Traitement : Ce film, souvent cité comme l'un des meilleurs exemples du cinéma direct, n'en est qu'en partie si l'on prend l'expression dans le sens de cinéma spontané. Il s'inscrit plutôt dans la tradition de Flaherty qui provoque des évènements, qu'il filme ensuite de l'intérieur, accordant sa ´mise en scèneª à l'essence même de son sujet. Le début du générique indique d'ailleurs très bien que les auteurs ont suscité le projet. Tout son déroulement révèle le travail de ´scénarisationª et ses artifices de mise en scène. Ce qui n'enlève rien à sa vérité, ni à la justesse de l'expression des principaux intéressés. Comme indiqué dans le résumé, la narration se déroule selon une structure linéaire pour ce qui concerne la pêche et elle est entrecoupée de longues séquences pour raconter les coutumes et traditions locales, lesquelles sont amenées par les évènements liés aux saisons (la mi-carême, Pâques, les semailles, etc.) ou provoqués (discussion dans la forge, fabrication des ´pisse-dretteª).
Composées de plans assez longs, toutes ces scènes durent assez longtemps pour bien faire saisir leur point et donnent un rythme lent à l'ensemble. Très mobile, la caméra participe d'une façon très naturelle à toutes les conversations et activités, aussi bien dans les cuisines que sur les battures. En général, on a un son synchrone (bruits ambiants, dialogues, musique des fêtes), mais la voix off d'Alexis Tremblay vient à plusieurs reprises commenter le montré ou y ajouter des informations. Quand il lit le journal de Jacques Cartier, il est amusant d'en voir le texte en vieux français reproduit en sous-titres. Des airs folkloriques interprétés surtout à la flute (instrument non traditionnel dans la tradition québécoise) ajoutent à quelques reprises un commentaire poétique à des séquences.
(On trouvera plusieurs autres points d'analyse du traitement dans la référence numéro 22)

Contenu : Oeuvre très dense et très éclatée, Pour la suite du monde a provoqué beaucoup de longues analyses thématiques et sociologiques qui le situent aussi dans l'ensemble de l'oeuvre de Perrault (plus rarement dans celle de Brault, dont on ne prend trop souvent en compte que le travail formel). Les plus intéressantes m'apparaissent celles de Michel Brûlé (développant et approfondissant le même type d'analyse que j'avais utilisé deux ans plus tôt dans Cinéma et société québécoise ) et de Michel Houle et Alain Julien dans leur Dictionnaire. Je ne résume ici que quelques éléments de synthèse thématique. La pêche aux marsouins, qui n'offre rien de spectaculaire lorsqu'on veut les conserver en vie, n'intéresse Perrault (initiateur du projet) que par l'occasion qu'elle fournit aux gens de se rencontrer, de témoigner de leur monde et de leur imaginaire, de s'unir dans une oeuvre commune. Le premier point à souligner, c'est que Pour la suite du monde constitue un inventaire de tout un monde traditionnel du Québec. Perrault et Brault recueillent cet inventaire pour en ´garder la traceª, pour que les nouvelles générations connaissent ce qui a existé. Mais il n'y a pas que vision passéiste dans leur regard. C'est Louis Harvey, disant spontanément que lui et ses collègues ressuscitent la pêche ´pour la suite du mondeª, qui invente un des plus beaux titres de tout le cinéma et qui fait éclater ce film vers l'avenir (même si lui-même n'a probablement jamais saisi le sens que les cinéastes lui ont donné).
Pour la suite du monde, mais de quel monde? L'ensemble du film montre bien comment c'est un univers proche de la nature, exubérant, sensuel même avec le récit de la mi-carême (équivalent de l'Halloween dans sa forme, mais situé en plein milieu du carême, répit officiel d'un jour dans cette période de pénitences), avec Louis Harvey, ses chansons et ses histoires où entrent toujours des notes sexuelles (sa course sur un cheval sans selle, le coq et sa ´botteª à la minute, etc.), avec ses dictons du genre ´s'il y a de la mi-carême en masse, les récoltes seront bonnesª, avec ses fêtes qui accompagnent tous les moments importants, etc. Un monde ´insulaireª, habitué à se débrouiller seul, un peu renfermé sur lui-même, où la solidarité a toujours été condition de survie, où l'autorité des curés, des ´ancêtresª et des gens âgés n'est jamais contestée. Un monde avec sa cosmologie bien unifiée où Dieu, les ´âmes du purgatoireª et la lune interviennent en faveur des vivants qui ont la foi, où le livre qui raconte l'histoire est aussi sacré que la Bible, où des prières et des rites magiques servent à marquer l'importance du moment significatif (les rameaux dans les champs, l'eau de Pâques, la bénédiction des barques, etc.) Pour la génération des Alexis Tremblay, Louis et Abel Harvey, la suite du monde réside dans la répétition de ce qui a été. On le voit bien avec la pêche où il s'agit de refaire exactement ce que les premiers ´géniesª ont fait la première fois et qui s'est révélé efficace; avec l'autorité qu'Alexis reconnaît au journal de Jacques Cartier, véritable récit de fondation pour lui. Ce monde, au fond, est mythique plutôt qu'historique. On le voit encore mieux dans la liaison de la fécondité et de la fête lors du récit de la mi-carême. Ce qui implique l'autorité absolue des détenteurs de la connaissance de ce récit des origines.
Mais cette suite du monde se révèle définitivement menacée. La pêche, geste collectif par excellence, a déjà été abandonnée depuis longtemps. La conquête spatiale (en 1962, le programme devant amener les premiers hommes sur la lune est en marche) désacralise la lune et le ciel. Au lieu de ´fêter la mi-carême en masseª, condition de bonnes récoltes, les gens regardent le hockey à la télévision. Les enfants s'intéressent davantage aux jouets modernes qu'aux petits bateaux (symboles du métier paternel) et le ´pisse-dretteª offert par Léopold ne tient plus la vague; ils font la grimace devant l'eau de Pâques et ne participent plus aux liturgies collectives. Léopold conteste l'histoire telle que racontée par son père et ne croit plus à l'autorité des livres. Les jeunes de 20 à 30 ans ont quitté l'île pour la grande ville. (En fait, c'est Entre la mer et l'eau douce de Michel Brault [1967], complément fictionnel à ce film en quelque sorte, qui nous apprend ce qu'ils deviennent.) La solution? Retrouver un sens communautaire en se donnant un projet commun. Décaper l'histoire de ses scories et y retrouver surtout la vie des gens ordinaires (les Alexis Tremblay et Louis Harvey, etc.) et un langage savoureux. Se réapproprier le fleuve et ce qu'il peut contenir de richesses. Laisser remonter dans les désirs ´ce qui donne le plus de passion à l'hommeª. Pour la suite du monde ne va guère plus loin que ces beaux principes, mais les films suivants de Perrault (Le règne du jour, Les voitures d'eau et Un pays sans bon sens ) en fixeront des modalités culturelles, économiques et politiques.
Considéré seul, Pour la suite du monde, malgré son langage cinématographique des plus modernes, prendrait un accent anachronique à côté des films ´urbainsª de Jutra, Groulx ou Lefebvre, car c'est surtout à la description d'un monde en train de disparaître qu'il s'attache. Mais il en fait une rigoureuse analyse qui révèle son caractère de société évolutive et, par delà son imaginaire mythique, son entrée dans une histoire nouvelle (la reprise de possession du fleuve avec son symbolisme nationaliste, les étrangers vont venir de plus en plus à l'île, le marsouin va ´parler de nous autres à toute l'Amériqueª, dit Léopold - ce qui, à cause du film, s'est révélé plus vrai qu'il ne l'aurait jamais soupçonné!). Sa finale, attente vaine malgré l'appel au Tout-Puissant, désacralise tout le rituel de la pêche et indique l'entrée dans un monde sécularisé (malgré toute la foi de ses personnages, ce film est profondément athée dans son regard). Le film constitue surtout un geste fondamental de revalorisation culturelle : les gens de la campagne avec leur langue, leurs habits de semaine, leur folklore et leurs coutumes deviennent filmables sans restriction et dans leur meilleur naturel. Ils entrent de plein pied dans l'´albumª, notion que Perrault est d'ailleurs le premier à formuler. Comme, de plus, le film va se promener au festival de Cannes dans sa prestigieuse compétition officielle et que la critique française ne tarit pas d'éloges à son sujet, la reconnaissance dépasse non seulement les frontières du village, mais aussi celle du pays. On comprend alors que Pour la suite du monde soit devenu, pour le meilleur et pour le pire, une véritable référence mythique chez certains cinéastes et théoriciens du cinéma québécois.

Bibliographie