Le maître du Pérou

16 mm, n & b, 50 minutes, 1958, (Montage de trois parties de la série télévisée ´Panoramiqueª)

Canada. L'Office national du film présente Le maître du Pérou. Ecrit et réalisé par Fernand Dansereau. Interprètes : Edmond Beauchamp, Fernande Larivière, Albert Millaire, Gilbert Chénier, André de Bellefeuille et Maurice Beaupré, Jacques Bilodeau, Monique Chabot, Victor Désy, Lucie Ranger, Jean Yale. Images : Michel Brault. Montage : Camil Adam. Ingénieur du son : Marcel Carrière. Trame sonore : Bernard Bordeleau, Malca Gilson. Mixage : Ron Alexander. Direction générale : Guy Glover, Léonard Forest. Directeur du montage : Victor Jobin. Une production de l'Office national du film. Canada. [Générique de fin] Fin. Une production de l'Office national du film. Canada. MCMLVIII. Tournage : Du 20 août au 16 septembre 1957, à Sainte-Sophie (Saint-Jérôme)
Coût : 45 840 $
Titre de travail : Agriculture
Copie : ONF archives

Ce qu'on en a dit :

Fernand Dansereau : Mes préoccupations dites sociales sont revenues quand on a commencé la série ´Temps présentª, c'est-à-dire l'année 58 ou 59, l'année où Devlin a fait Les brûlés et où moi j'ai scénarisé Mains nettes, où j'ai tourné le Maître du Pérou, Pays neuf. Ca été un élan important qui a duré 3 ou 4 ans. Il y avait toutes sortes d'appétits dans cet élan, mais il y avait surtout le besoin de faire une espèce d'inventaire permanent (du milieu québécois). C'était une recherche sociologique sans connaissance sociologique : on regardait beaucoup. On regardait tout. Ce qui valait le plus, c'était notre interrogation. Je pense que c'était le meilleur service que nous pouvions nous rendre et rendre au milieu québécois à ce moment-là. (1, p. 21)

Fernand Dansereau : On essayait de contourner la réalité de l'Office du film, mais on n'arrivait pas à le faire. Dans Le maître du Pérou par exemple, Guy Glover qui était mon producteur m'avait concédé que je pouvais essayer de faire un long métrage avec ça, à condition que le deuxième épisode traite de la mise en marché de la pomme de terre. Alors j'ai fait des entourloupettes pas possibles pour réussir à réaliser la mise en marché de la pomme de terre pour que ce soit intéressant d'abord, puis ensuite pour que ce ne soit pas en rupture avec tous les personnages que je dessinais et toute la dramatique fondamentale que je voulais donner au film. (2, p. 101-102)

Analyse

Résumé : Gervais Bolduc, agriculteur, se fait vieux. Déjà un de ses fils s'est établi sur une terre; un autre étudie pour devenir prêtre missionnaire; les deux autres sont attirés par les chantiers où on gagne de bons salaires. Qui prendra ´le Pérouª, nom donné, par moquerie, à sa terre? C'est aussi le temps de moderniser l'équipement. Finalement, le plus jeune décide de rester et trouve en même temps l'amour d'une jeune et jolie voisine.

Sujets et thèmes : Agriculture, héritage, campagne, habitant, ferme, animaux, culture, élevage, succession, modernisation, cheval, tracteur, colonisation, chantiers, mariage, séparation (divorce), missionnaire, religion, alcool-refuge.

Traitement : Comme pour les autres films de la série Panoramique, ce film est un remontage d'une mini-série de trois demi-heures et c'est cette version qui est analysée. Tout se passe ici sur la ferme de Gervais Bolduc et chez un voisin, surtout en extérieurs et avec quelques scènes dans les cuisines pour les repas. La caméra s'attarde souvent à des larges panoramiques dans les champs, faisant vraiment un éloge de la terre. L'action se déroule sur trois saisons depuis l'automne, mais seuls quelques plans rapides illustrent un peu les activités d'hiver. Le scénario multiplie les scènes courtes (surtout au début pour illustrer le début de la journée à la ferme et en montrer toutes les facettes) et la caméra bouge lors des nombreuses conversations, donnant un rythme assez enlevé à l'ensemble.

Contenu : Dans le remontage analysé, le deuxième épisode, devant traiter de la mise en marché de la pomme de terre, est presque complètement disparu; n'en demeure que l'évocation de ce ´syndicat spécialiséª, enfin fondé, par le maître du Pérou, Gervais Bolduc. Ce ´Pérouª vient de ce que le père de Gervais aimait faire sonner les quelques sous dans sa poche lorsqu'il est arrivé de l'Acadie pour s'établir dans la région; on s'en est moqué en disant qu'il venait sans doute du Pérou et lui-même s'est mis à nommer ainsi sa terre; par dérision, car même à la troisième génération, elle n'a encore rien de riche.
Comme trame anecdotique, le scénario se centre surtout sur le problème de la succession. Qui va devenir le nouveau ´maître du Pérouª, car Gervais se fait vieux et le temps est venu, selon la tradition, de ´se donnerª à un fils qui le fera maintenant vivre? L'aîné, Marcel, est déjà établi sur une autre terre, qui ne rapporte toutefois pas et qui le force à s'exiler aussi dans les chantiers, ce qui cause de gros problèmes familiaux, même une séparation provisoire; il part à la fin pour une terre de colonisation en Abitibi. Le second, Théo [sic ] étudie pour devenir prêtre missionnaire et la famille se priverait encore davantage pour ne pas qu'il lâche ses études. Le suivant, Ti-Rat [sic ] est irrémédiablement attiré par les chantiers et les bons salaires. Il faut dire que selon la tradition ´un garçon doit travailler sur la terre, sans salaire, jusqu'à 21 ans pour payer son élevageª. C'est le cadet, Kiki, lui aussi tenté de partir, mais à qui on attribue une jolie amoureuse et à qui le père, à la suggestion de Théo, consent un petit salaire, qui prendra la succession.
Malgré tout, le film avance la nécessité de la modernisation des petites fermes dans les années 50. Le contraste entre le labourage avec le cheval ou avec le tracteur est toujours saisissant. Mais où trouver l'argent pour le nouvel équipement? Dans le travail d'hiver aux chantiers, mais alors les jeunes y perdent le goût du travail, plus exigeant et plus régulier, de la terre; de plus, comme dit la mère, ils en reviennent ´en sacrant et avec des démangeaisons dans les poingsª. Il fait clairement dire, par un jeune agronome, que les terres de cette région ne seront jamais bonnes pour l'agriculture; tout au plus pourra-t-on cultiver des patates dans ce sol sablonneux; le reste de la terre devrait être reconverti en exploitation forestière, malgré le drame que peut causer chez l'habitant le reboisement de la terre si durement défrichée. Il y a là une critique historique de la façon non planifiée dont on a ouvert de nouvelles terres au Québec.
De plus, le réalisateur moralise sur cette manie qu'ont beaucoup de Québécois de se réfugier dans l'alcool dès qu'arrivent les problèmes sérieux (ce thème se retrouve dans presque tous les ´Panoramiquesª). Il exprime toutefois beaucoup de compréhension pour Raymonde qui se sépare provisoirement de son instable Marcel et qui l'avait peut-être trompé quand il était parti aux chantiers. C'est avec humour qu'il fait dire à la bonne mère de famille que ´la Providence ne fait jamais rien pour rienª lorsque Marcel se casse une jambe. Avec la jeune fille qui a fini sa dixième année, il souligne l'importance de la scolarisation prolongée des femmes. Film des années 50, Le maître du Pérou se révèle assez conservateur à la fois dans son orientation principale et dans son traitement. Il n'en manifeste pas moins une liberté de critique sociale et un sens historique que seuls les intellectuels progressistes mettaient de l'avant dans la période pré-Révolution tranquille. C'est avant tout un film-constat, mais une bonne animation lors de son utilisation pouvait le transformer en un instrument de changement efficace.

Bibliographie

1. DANSEREAU, Fernand, dans HAMELIN, Lucien et Michel HOULE, Fernand Dansereau, Cinéastes du Québec, 10, 1972, p. 21.
2. DANSEREAU, Fernand, dans LAFRANCE, André avec la collaboration de Gilles MARSOLAIS, Cinéma d'ici, 1973, p. 101-102.
3. HOULE, Michel et Alain JULIEN, Dictionnaire du cinéma québécois, 1978, p. 69, 226-230.