Louis-Joseph Papineau, le demi-dieu

16 mm, n. & b., 26 minutes 8 secondes, 1961, série ´Les artisans de notre histoireª

Louis-Joseph Papineau, le demi-dieu. [Générique de fin] Réalisation : Louis-Georges Carrier. Direction : Julian Biggs. Distribution : Louis-Joseph Papineau (Guy Provost), Henriette Marett Bédard (Denise Provost), Elzéar Bédard (Jean-Louis Paris), James Finlay (Yvon Dufour), Louis Bourdages (Jean Duceppe), Louis-Hippolyte Lafontaine (Pierre Boucher), Robert Rodier (Jean Lajeunesse), Lord Aylmer (Jean Gascon), Madame Larue (Mia Riddez), l'ordonnance (Louis Turenne). Conseillers : Guy Frégault, Litt. L. Ph.D., directeur du Département d'histoire, Université d'Ottawa; Maurice Careless, B.A., A.M., Ph. D., directeur du Département d'histoire, Université de Toronto. Images : Georges Dufaux. Son : Joseph Champagne. Décors : Earl Preston. Régie : Robert Bayliss. Assistant réalisateur : Jean Dansereau. Costumes : Philippa Wingfield. Maquillages : Robert Rybka. Script-girl : Lucie Thivierge. Montage : David Mayerovitch. Montage du son : Pierre Lemelin. Musique : Joan Edward. Mixage : Ron Alexander. Direction générale : Guy Glover. Production : Office national du film du Canada. MCMLXI.

Note : N'apparaît pas au générique : Narrateur: Albert Millaire

Tournage : Août 1960
Coût : 37 959 $
Titre de travail : Papineau
Copie : ONF archives, Cinémathèque municipale de Montréal

Ce qu'on en a dit :

Pierre Véronneau : Dans les deux cas [Louis-Joseph Papineau et Louis-Hippolyte Lafontaine ], les films illustrent une certaine tendance de voir l'histoire comme le fait de grands hommes qui en illustrent le cours. En en demeurant principalement à ce niveau, ce à quoi personne ne les contraint, cela leur permet de secondariser les dimensions sociales, politiques, économiques et idéologiques des évènements qui en expliqueraient les enjeux et les contradictions. Qui plus est, on double cette personnalisation de l'histoire d'une tendance au portrait psychologique des héros. L'explication des évènements tient presque alors du conflit de personnalité.
Les deux films donnent une vision partielle de l'histoire susceptible d'engendrer de la confusion. On peut y voir le résultat d'un manque de perspective globale dans l'articulation des différents films de la série - ce qui confirme d'après nous le rôle secondaire des historiens-conseils dans la définition de ces objectifs. On peut y voir également le signe d'un refoulement de la problématique et de la lecture nationaliste canadienne-française de l'histoire du Canada; on la maintient au minimum afin d'éviter toute controverse. Les réalisateurs de ces deux films semblent d'ailleurs être plus enthousiasmés par la réalisation d'une fiction historique que par la compréhension de l'histoire par la fiction. (2, p. 103)

Analyse

Résumé : Une journée d'hiver 1835, Louis-Joseph Papineau (1786-1871), député et ´orateurª de la chambre (aujourd'hui : président de l'assemblée nationale) refuse, à l'instar de ses collègues du parti Patriotes, d'aller sièger au gouvernement, faisant ainsi une ´grèveª de députation et empêchant la chambre de fonctionner. Ils invoquent la raison que le parlement est factice et que le conseil législatif, dominé par les riches marchands anglais renverse les décisions des élus et dicte ses volontés au gouverneur Aylmer. On voit un riche marchand demander à Aylmer de sommer Papineau de se présenter. Celui-ci déchire la convocation. Chez Elzéar Bédard, maire de Québec et député, les collègues de Papineau discutent de leur appui. On les retrouve ensuite avec le héros et c'est l'occasion pour lui d'exposer ses idées importantes. Mais Bédard décide de se dissocier du groupe et Papineau doit plier devant le gouverneur : la session aura lieu.

Sujets et thèmes : Politique, histoire, parlement, députés, Louis-Hippolyte Lafontaine, féminisme, gouvernement responsable, indépendance, libre échange, analphabétisme, commerce, anticléricalisme, conflit Montréal-Québec, rébellion de 1837-1838.

Traitement : Comme pour les autres films de la série, la fiction ne doit présenter le personnage historique qu'à travers un évènement-clé. Pour Papineau, tout se passe en ce jour de 1835 où, trahi par un des siens, il doit plier devant le gouverneur anglais, perdant espoir de réformer démocratiquement les institutions. Pendant plus de la moitié du film, on ne le voit qu'en des plans rapides, réfléchissant dans son bureau ou regardant par la fenêtre, alors que le riche Finlay s'agite chez le gouverneur et que ses amis parlent de lui. La dernière séquence lui est consacrée : en plan rapproché et en contre-plongée, il énonce avec vigueur ses principales idées à ses collèges réunis chez lui. Tout le film ne comporte que trois grandes séquences, les deux touchant la rencontre des amis de Papineau et la finale chez celui-ci, montées en parallèle avec celle qui se passe chez le gouverneur. Le rythme reste vivant à cause d'une bonne variété de plans, d'une caméra mobile et d'une excellente interprétation. Le suspense créé par le silence du Papineau apporte un joli effet et ajoute à sa présence lorsqu'enfin il se met à discourir.

Contenu : C'est dans le but de préparer les célébrations du centenaire de la Confédération que l'ONF met en chantier cette série de portraits de grands hommes politiques ayant jeté d'abord les bases d'un gouvernement responsable et finalement celles de la nouvelle fédération de 1867 .
Le choix de Papineau dans cette série peut sembler paradoxal : artisan de l'indépendance du Bas-Canada, fondateur du regroupement des Patriotes, provocateur des troubles de 1837-1838, opposé à l'Acte d'Union, il se fait le propagateur de l'annexion aux Etats-Unis plutôt qu'avec les autres colonies britanniques. Sa lutte pour la démocratie, pour un gouvernement vraiment responsable devant les élus du peuple et l'importance qu'a prise historiquement sa figure justifient toutefois sa présence. En se limitant à un seul événement, fut-il primordial, de la vie de Papineau, les auteurs se condamnaient à des simplifications et à des réductions plus ou moins déplorables, d'autant plus que tout doit se jouer en 27 minutes, durée imposée par la télévision. En situant en 1835 leur moment-clé de sa vie, les auteurs ne pouvaient évidemment évoquer son exil à cause de 1837-1838, son opposition à Lafontaine, sa campagne pour faire des Québécois des Américains et la fin de sa vie. Ils pouvaient toutefois lui faire exprimer, ou faire évoquer par ses amis, son idéal d'indépendantisme, son anticléricalisme, son incitation à fabriquer chez nous tout ce dont on a besoin, sa fascination pour les Américains ´qui ont pris en main leur destinª, son désir de ´donner à ceux qui ont fait ce pays le moyen de l'exploiter à leur profitª, son affirmation que ´l'époque est aux réformesª. Ces idées et ces citations, tirées du discours de Papineau en finale du film, ne sont pas très loin de ce que Jean Lesage et René Lévesque profèrent sur toutes les tribunes au moment où se film se fait. Bien des intellectuels peuvent se sentir à l'aise dans ce ´mythe-Papineauª. Les nouveaux ´Patriotesª des années 60 et des Evé;nements d'octobre 70 en feront bientôt une idole pour les mêmes idées. Peu après, Léandre Bergeron, reflétant l'opinion de tout un milieu contestataire, en fera une grande vedette de son Petit manuel d'histoire du Québec. De plus, en donnant à Henriette Marett Bédard, la femme d'Elzéar Bédard une rôle très important - elle domine vraiment toute la séquence de la discussion en l'absence de Papineau - le réalisateur montre un personnage de femme intellectuelle, intelligente, lucide (même si une partie de ses idées politiques peuvent sembler réactionnaires), impliquée politiquement, volontaire, discutant à égalité avec des sommités comme Papineau et Lafontaine, même presque dominatrice de son mari maire et député, un modèle de femme encore inédit dans le contexte de 1960. On nous dit qu'elle est fille d'Anglais, mais on oublie rapidement ce trait puisque selon la volonté du metteur en scène, elle parle français comme n'importe quelle fille de Québec. Qu'elle corresponde ou non à ce que fut vraiment l'épouse d'Elzéar Bédard n'a aucune importance : le réalisateur Carrier lancait à travers elle un message d'auto-affirmation à toutes les Québécoises des années 60.
Dans son analyse de ce film historique et de Louis-Hippolyte Lafontaine, Pierre Véronneau souligne à juste titre qu'ils personnalisent trop les rapports de force et qu'ils manquent de contextualisation. On peut même ajouter qu'ils restent confus pour qui ne disposent pas déjà d'une bonne connaissance de la biographie des héros (dont ils ne mentionnent même pas les dates de naissance et de mort, ce qui a tout de même son importance quand on sait que Papineau était l'aîné de Lafontaine par plus de vingt ans) et de l'histoire politique du XIXe siècle. Il sous-estime toutefois le rapport de ce film avec l'histoire contemporaine de sa mise en oeuvre et de sa diffusion, rapport qui me semble plus important que la perception que l'on a du travail historique à l'époque - bien loin de la rigueur à laquelle on s'attend aujourd'hui - qui entend faire servir les leçons de l'histoire aux engagements dans le présent.
Car ce qui me semble le plus important dans Louis-Joseph Papineau le demi-dieu, c'est précisément qu'il reflète une grande partie des idéologies des intellectuels progressistes au début de la Révolution tranquille : une démocratie sans démagogie, la prise en main de l'économie par les Québécois, une réforme du parlement et de l'administration (le fameux Conseil législatif éliminé dans les années 60), une incitation à l'indépendance politique, et pour les plus avant-gardistes, une place révolutionnaire accordée au femmes. En ce sens, ce film apparaît comme un des plus intéressants reflets, agents et ´historiensª de la Révolution tranquille.

Bibliographie

1. VERONNEAU, Pierre, La production canadienne-française à l'Office national du film du Canada de 1939 à 1964, thèse de 3e cycle, Université du Québec à Montréal, 1986, p. 382-385.
2. VERONNEAU, Pierre, Résistance et affirmation : la production francophone à l'ONF, 1939-1964, Dossiers de la Cinémathèque, 17, 1987, p. 44, 102-103.