Canada. L'Office national du film présente L'immigré. Un film de Bernard Devlin d'après un scénario de Clément Perron. [Générique de fin] Interprètes : Uriel Luft, Lucien Watier, Monique Miller, Monique Joly, Georges Bouvier, Madeleine Sicotte, Lucie Mitchell, Edgar Fruitier, Germaine Giroux, Serge Deyglun. Images : F. Séguillon. Montage : Marc Beaudet. Montage sonore : Bernard Bordeleau, Malca Gillson. Son : André Hourlier. Mixage : Ron Alexander, Roger Lamoureux. Réalisation : Bernard Devlin. Directeur de production : Léonard Forest. Directeurs adjoints : Victor Jobin, Jean Roy. Une production de l'Office national du film du Canada. © MCMLIX.
Tournage : Du 4 au 14 juin 1959, à Saint-Georges de Beauce
Coût : 24 429 $
Titres de travail : L'immigré
Copie : ONF archives, Cinémathèque municipale de Montréal
Ce qu'on en a dit :
René Chicoine : Je ne crois pas forcer la pensée de l'auteur du film, Clément Perron (sic ), en disant qu'il ressortait de la pièce que nous avons besoin des Européens et de leurs idées, et que nous aurions tout intérêt à savoir mieux établir un rapprochement avec eux plutôt que de les regarder comme des ´étrangesª. (...) une excellente étude sur un problème sociologique très réel. (1)
Analyse
Résumé : Dans une petite ville fictive (aucun nom ne lui est donné), Karl, un immigré, vit en solitaire et attire la sympathie de la fille sage (car il y en a aussi une frivole) du patron, lequel l'apprécie pour sa discipline dans le travail et son ingéniosité à proposer des améliorations. Il devient alors doublement rival de Raoul, jeune contremaître qui s'intéresse aussi à cette fille. La bataille est inévitable et Karl la gagne. Mais il perd quand même son emploi parce que Raoul est ´un gars de la place, vous comprenezª. Il prend le train pour aller chercher de l'emploi ailleurs, mais Madeleine viendra bientôt le rejoindre.
Sujets et thèmes : Intolérance, petite ville, immigration, étranger, survenant, xénophobie, esprit de clocher, Allemagne, amour, jeunesse, scierie, folklore, Pauline Julien, train.
Traitement : Cette courte fiction est joliment réalisée et fait bien sentir son point. Bien qu'elle ait été tournée pour la télévision, son traitement ressort nettement d'une esthétique pour le grand écran. On le perçoit surtout dans les séquences extérieures où les plans vastes sur le paysage naturel et le contexte urbain définissent efficacement le cadre du drame. De courtes scènes (une douzaine) se succèdent sur un bon rythme. La mise en scène, jouant habilement de la variation des plans et des champs et contrechamps, établit bien les rivalités. Les gros plans des rencontres amoureuses et des baisers entre Karl et Madeleine sont d'une belle sensualité. Filmée de trop près, la bagarre manque toutefois d'un peu de conviction. L'interprétation de Monique Miller et de Monique Joly, ainsi que leurs costumes, mettent bien en relief l'opposition de leur caractère. L'idée de reprendre la séquence initiale avec seulement quelques petits changements pour clôturer le film rend le message du film très clair. La musique d'accompagnement est du type traditionnel, mais une séquence au restaurant oppose significativement un air rock 'n roll à une chanson nostalgique de Pauline Julien.
Contenu : A travers ce drame de l'immigré, c'est avant tout l'intolérance de certains milieux québécois que Devlin et Perron dénoncent.
Du thème de l'immigration, rien de bien nouveau n'est apporté, si ce n'est l'ironie féroce que les auteurs exercent sur la femme du patron et sa ´charité chrétienneª pour avoir accueilli un étranger, tout en trouvant normal que son mari l'exploite en le payant moins que les gens de la place. Ou encore le gentil conseil que donne Madeleine à Karl de s'habiller comme tout le monde et de prendre les gens comme ils sont. L'aspect ´voleur de jobª n'est toutefois pas traité ici. La ciné-fiche dit que c'est un film sur ´l'adaptation des immigrants au paysª, mais le sujet principal est ailleurs.
Car le statut d'´immigréª de Karl est au fond moins important que son aspect de ´survenantª qui vient agir comme révélateur de la peur de l'étranger et de la xénophobie qui s'ensuit. Venant d'Allemagne, Karl a vu d'autre coins du monde, il peut raconter à Madeleine comment on vit à Heidelberg, il possède toute une banque de mots nouveaux pour faire rêver les filles, il représente l'attrait du lointain, il ouvre des horizons vastes et mystérieux. Comme dans toute la tradition cinématographique, les femmes sont les premières sensibles à cette ouverture vers l'ailleurs alors que les hommes la repoussent. D'autre part, s'habillant un peu différemment, parlant avec accent, écoutant une autre musique, Karl marque son altérité et un certain refus de faire comme tout le monde, de s'intégrer. Pour les jeunes hommes de la place, il devient rapidement un rival à éliminer, soit en le rendant semblable à soi, soit en l'humiliant, soit en le chassant tout simplement.
Karl gagne sa bataille aux poings avec son plus sérieux rival, mais la ville triomphe malgré tout de lui. Le patron qui l'aime bien cède à sa femme - et à son réseau de commères - et doit garder ´le gars de la placeª. Après son départ, la séquence finale reprend celle du début : ´Quoi de neuf?ª demande Raoul en arrivant au centre de la petite ville dans sa cadillac décapotable. ´Rien! ª répond le copain Marc. En effet, ´rien de neufª, la ville ne doit pas changer. On s'y ennuie ferme, mais son immobilisme est gage de sécurité. Cette scène résume et fustige admirablement bien l'immobilisme et l'intolérance de toute une partie de la société québécoise de l'époque duplessiste.
L'immigré reflète la recherche sociale et l'engagement de beaucoup d'intellectuels à l'orée de la Révolution tranquille. Son traitement relève d'une esthétique traditionnelle mais efficace. Dans son réalisme, cette petite histoire ne peut qu'éveiller les esprits au changement, car tout spectateur voit bien que ce monde ne peut durer.
Bibliographie
1. CHICOINE, René, Le Petit Journal, 20 décembre 1959.