Huit témoins

16 mm, n. & b., 58 minutes 5 secondes, 1964

´Le Canada est reconnu comme un des pays où les tribunaux sont les plus sévères au monde. Et la moitié des jeunes de moins de vingt-et-un ans incarcérés au Canada l'est dans les pénitenciers du Québec.ª Dr Bruno M. Cormier, psychiatre. Canada. L'Office national du film présente Huit témoins . Réalisation de Jacques Godbout. Images de Bernard Gosselin assisté de Jacques Leduc. Enregistrement du son : Claude Pelletier. Mixage : Ron Alexander et Roger Lamoureux. Musique : Maurice Blackburn. Chanson de Guy Glover interprétée par Kathy Kasper. Johnny Hallyday était sur disque Philips. Production : André Belleau. Huit témoins . Office national du film du Canada. © MCMLXIV.

Tournage : Du 11 mai au 5 juin 1964, à Montréal
Coût : 31 371 $
Titre de travail : Les délinquants
Copie : ONF, Cinémathèque municipale de Montréal

Ce qu'on en a dit :

Robert Daudelin : Insaisissable parce que toujours fuyant, accablant à force de pitrerie, l'oeuvre de Jacques Godbout n'en finit plus de commencer. Un bon ´téléfilmª comme Huit témoins permet même de penser que cet éclectisme pourrait devenir une qualité très appréciable si l'intelligence ne devenait presque toujours cabotinage. A trop vouloir jouer pour la galerie, Godbout renonce peut-être à un talent de touche-à-tout qui aurait bien trouvé sa place dans notre cinéma. (2, p. 50)

Léo Bonneville : Vous semblez avoir une certaine prédilection pour les jeunes. Qu'est-ce qui vous a poussé à faire Huit témoins et Kid Sentiment ?
Jacques Godbout : J'ai fait ces deux films avec beaucoup de passion. Huit témoins est venu après Saint-Henri. J'ai rencontré là un bonhomme qui s'appelait Maurice Nadeau et qui travaillait beaucoup dans le quartier. Je me suis lié d'amitié avec lui et, progressivement, je me suis rendu compte que nous avions fait un film abstrait sur Saint-Henri, plutôt qu'un film sur les gens qui habitaient le coin. Comme Maurice Nadeau s'intéressait aux gars du quartier, j'ai choisi, avec son aide, un certain nombre de témoins et nous avons essayé de rendre compte de ce qui se passait dans le quartier. C'était très loin d'une approche scientifique. C'était plutôt une approche existentielle. Nous voulions que, dans les différentes rencontres ou colloques où l'on parle de la délinquance avec un grand D, les gens puissent peut-être observer un gars dans une salle de billard... Plutôt que de concevoir le film comme un film de cinéma - car là aussi je faisais mes classes et j'avais appris qu'il y avait une différence entre un film pour le cinéma en ville et un documentaire - je me suis dit : je fais un téléfilm, je vais le faire avec des gens qui vont regarder en face la caméra, je vais le faire à très bon marché, le plus vite possible pour qu'il ait la plus large diffusion possible. Effectivement, c'est ce qui est arrivé. (1, p. 7-8)

Pierre Véronneau : Huit témoins explore l'univers de la délinquance avec la participation de huit jeunes gens ayant déjà commis des délits. Ce film permet de suivre l'évolution morale, sentimentale et sociale de ces jeunes gens qui ne demandaient qu'à être traités avec justice pour devenir des citoyens. Comme toujours avec les films de Godbout, la facilité, la brillance ou le clinquant masquent la faiblesse de l'énoncé ou du point de vue. Heureusement que souvent, de toute cette rhétorique, demeure l'humour. (6, p. 29)

Analyse

Résumé : Jacques Godbout interview huit jeunes hommes du quartier Saint-Henri au sujet du chômage et de la délinquance. Certains d'entre eux ont déjà commis des délits. Tous rêvent d'un monde qui satisferait les aspirations des jeunes.

Sujets et thèmes : Jeunes défavorisés, Saint-Henri, quartier ouvrier, délinquance, justice, crèche, orphelinat, chômage, Maurice Nadeau, culturisme, système d'éducation, école, milieu bourgeois, policiers, Boscoville, réhabilitation, mariage, religion, procession religieuse, anticléricalisme, bordel, cour juvénile.

Traitement : Ce documentaire reproduit huit interviews que Godbout réalise lui-même avec des jeunes dans des contextes différents. L'un répond aux questions tout en jouant au billard, un autre est dans une auto décapotable roulant sur une grande artère commerciale, etc. L'image reste généralement statique, variant les plans sur les interviewés, mais ne montrant par leur interlocuteur. Quelques petites mises en scène reconstituent des faits réels survenus aux interviewés ou faisant partie de leur imaginaire (séance de culturisme, dévalisage d'un livreur, vol d'une sacoche, scène western). Des plans d'un quartier riche contrastent fortement avec la rue ´Des-Fleursª - tout en béton - de Saint-Henri; une procession religieuse dans la rue devient objet de moquerie dans le regard indifférent des jeunes en retrait de l'évènement . Un peu de musique rock (en anglais) n'est là que pour montrer que le genre fait partie de l'univers familier des jeunes du quartier.

Contenu : Les huit jeunes témoins de la délinquance réelle ou potentielle ne sont là que pour expliciter les liens nécessaires entre un système d'éducation inadéquat, la pauvreté des milieux défavorisés, les rêves de consommation et la délinquance. Ils n'ont pas tous commis des crimes, mais vivent tous dans un monde qui y porte presque irrésistiblement en accumulant les frustrations de tous ordres. Pour l'un, c'est l'impossibilité de trouver un emploi dans le domaine où il a étudié; pour un autre, c'est le chômage; pour un troisième, c'est un mariage précoce - à 19 ans et déjà père deux fois - qui a peu d'avenir, etc. Dans tous les cas, la délinquance surgit de l'inadaptation à la société telle qu'elle existe, et ce n'est jamais la faute exclusive de l'un ou de l'autre. Les questions de Godbout évitent la complaisance et essaient d'amener chacun à faire et à dire sa vérité sans fard. Les deux derniers témoins résident à Boscoville, centre de rééducation. Ils en font un éloge sans nuance. Ce sont eux qui relient le plus directement la délinquance juvénile aux conditions sociales et qui expriment le plus ouvertement qu'on peut s'en sortir, car la vie n'est pas un western (parodié dans une petite mise en scène). Ayant montré que les jeunes coupables de crimes légers et occasionnels ne sont pas des monstres (tous les ´huit témoinsª sont plutôt sympathiques et chaleureux), ce film se conclut ainsi sur un espoir. En plein milieu de la Révolution tranquille, Huit témoins viennent dire à tous que seules l'amélioration des conditions sociales et une meilleure préparation à la vie, entre autres moyens par une scolarisation plus ancrée dans les nouvelles réalités, pourront éliminer une bonne partie des situations de délinquance chez les jeunes. Ils prennent aussi place dans l'´albumª, même si certains en souhaiteraient l'exclusion pour cause de non-conformisme aux normes établies. Avec eux, Godbout force la tenue de débats importants pour toute la société.

Bibliographie

1. BONNEVILLE, Léo, entretien, Séquences, 78, octobre 1974, p. 4-12.
2. DAUDELIN, Robert, Vingt ans de cinéma au Canada français, 1967, p. 50.
3. MARSOLAIS, Gilles, L'Aventure du cinéma direct, 1974, p. 132.
4. PATRY, Yvan, Jacques Godbout, Montréal, Cinéastes du Québec, 9, 1971, p. 6.
5. RENAUD, André, ´Jacques Godbout, romancier et cinéasteª, dans ´Littérature québécoise et cinémaª, sous la coordination de Laurent Maillot et de Benoît Melançon, Revue d'histoire littéraire du Québec et du Canada français, 1986, p. 76-77.
6. VERONNEAU, Pierre et autres, ´40 ans de cinéma à l'Office national du filmª, Copie Zéro, 2, 1979, p. 29.