Canada. L'office national du film présente Pauline Julien dans Fabienne sans son Jules. [Générique de fin] Ce film a été réalisé et écrit par Jacques Godbout avec la collaboration de Gilles Groulx et Patrick Straram joué et dialogué par Pauline Julien (Fabienne), François Cousineau (le pianiste), Patrick Straram (l'ami), Valentina (l'astronaute), Robert Hershorn (le journaliste), Joël Denis (Joël Denis), Pierre Beaudoin (Pierre Beaudoin), Claude-Luc Breuer (le champagne), Jean V. Dufresne (le journaliste), André Valois (le chauffeur). Photographié par Guy Borremans. Enregistré par Joseph Champagne. Monté par Jacques Godbout et Gilles Groulx. La chanson est de Pierre Létourneau. Au mixage : Ron Alexander. Direction : Jacques Bobet. Production : Office national du film. Fabienne sans son Jules. Canada. Fin. MCMLXIV.
Tournage : Du 15 juin au 6 juillet 1963, à Montréal
Coût : 19 828 $
Titre de travail : La femme et le travail, no 4 Pauline Julien
Copie : ONF archives, Cinémathèque municipale de
Montréal
Ce qu'on en a dit :
Jean Pierre Lefebvre : Je ne peux trouver les mots pour en exprimer la platitude, la nullité et la prétention. Je ne reproche pas à Godbout de s'être inspiré de Godard, mais bien de faire insulte à Godard, de le tourner en ridicule. Et c'est en fin de compte Godbout lui-même qui se tourne en ridicule. En d'autre temps, on aurait pardonné à Jacques Godbout de composer des sonnets ridicules et de les lire dans les salons; mais aujourd'hui, les mauvais poètes et les poètes prétentieux doivent être bottés au derrière, surtout s'ils gaspillent des sommes folles d'argent et de talent à confectionner leurs ´petits morceaux choisisª. Godbout n'aurait jamais lui-même déboursé un sou pour produire un film tel que Fabienne sans son Jules. (4, p. 10)
Robert-Claude Bérubé : [Godbout] a placé ses élucubrations sous le signe de Godard, réalisant l'exploit de copier tout ce qu'a d'irritant le pape de la Nouvelle vague sans partager aucunement ses moments d'intuition. Fabienne est chanteuse; elle répète, rencontre des amis, est interviewée à CKAC; c'est une journée ordinaire de sa vie qui se déroule. Ce n'est pas que le sujet manque d'intérêt mais le tout est apparemment bâti sur l'espérance qu'en présentant n'importe quoi de n'importe quelle façon, on arrivera, par le jeu du hasard, à un art intuitif plus proche de la vie que la construction systématique. Laissés à eux-mêmes, les interprètes ânonnent des dialogues insignifiants où la personnalité de Pauline Julien est réduite à néant. Oublions vite et passons à autre chose. (1, p. 48)
Yvan Patry : Godbout témoigne des contradictions de l'intellectuel d'ici par rapport à l'espace-temps québécois : comment s'insérer dialectiquement dans une durée historique et comment s'enraciner dans un espace, un lieu, pour participer à sa transformation? Il y a d'ailleurs dans les pirouettes de Godbout et celles de Jutra (A tout prendre, Wow ) la même prémisse de pudeur qui dénote le malaise du moi-créateur-statique devant le moi-social-dynamique.
Toujours dans ce jeu, on peut voir comment celui de Fabienne (Fabienne sans son Jules ) sonne faux; on se demande bien si sa petite quête de cinéma (tourner avec Godard) n'est pas impossible en partant. Outre le caractère ´happy fewª de la démarche (montrer les petits copains à l'oeuvre et à l'épreuve), Godbout se reflète dans son personnage comme il se divulgue dans l'écriture de Galarneau. En fait, peu importe qu'elle rejoigne Godard ou non à condition qu'elle étale son jeu. Pris à l'intérieur de ce mécanisme d'exhibition, Godbout rend les ficelles évidentes, tellement évidentes qu'elles nous avertissent de l'imposture du jeu, objet et surtout sujet d'un film mini-distancié. (5, p. 5)
Jacques Godbout : C'était la grande époque du Godard léger qui ressemblait plus à Guitry qu'à Sartre. C'était pour s'amuser. C'était un pastiche, un exercice de style, un travail en liberté pour l'utilisation des matériaux, une première approche de la dramatique. J'ai eu beaucoup de difficultés avec le documentaire, c'est-à-dire à m'en tenir à la réalité exclusivement. C'est peut-être un défaut de romancier sinon un défaut romanesque : à un certain moment la réalité comme telle m'ennuie un peu. J'aimerais bien lui tordre le cou. Or Fabienne sans son Jules a été une expérience dans cette direction-là. (2, p. 7)
Analyse
Résumé : Fabienne sans son Jules raconte une journée presque ordinaire dans la vie d'une jeune chanteuse qui est la vedette d'un grand gala ce soir-là : elle pratique avec son pianiste, va prendre un café à un comptoir proche où un inconnu essaie de la séduire, se fait interviewer à CKAC par deux insignifiants, répond à un journaliste dans sa loge et finalement va chanter. Parallèlement, elle essaie à maintes reprises de rejoindre Jean-Luc Godard à New York, avant qu'il ne quitte cette ville le même soir; un ami journaliste réussit à lui ménager une rencontre; elle va donc prendre l'avion pour New York.
Sujets et thèmes : Pauline Julien, chanson, cinéma, Godard, journalisme, télévision, radio, CKAC, vedettariat, voyage, féminisme, travail.
Traitement : Tout le récit se déroule en une douzaines d'heures, de façon linéaire. Mais cette suite chronologique, fournissant la structure de base, est le seul élément rigide du scénario. Pour le reste, le dossier de production du film nous apprend que le déroulement, le choix des scènes et les dialogues furent improvisés au fur et à mesure du tournage, ce qui correspondait au mandat qui était de ´demander à des personnages réels de fabriquer avec l'équipe de tournage un scénario plus ou moins fantaisiste par rapport à leur réalitéª (document non-signé). Cela se sent, surtout dans les dialogues où ni Pauline Julien ni Patrick Straram n'ont ni une formation de comédien ni le brio des improvisateurs des années 80.
A la manière de Godard, durée des plans, cadrages, rythme (usage d'accélérés, retour sur certaines images), fixation sur des éléments du décor ou des objets et montage nerveux veulent constamment surprendre le spectateur. Le film semble devenir avant tout un exercice de style, une expérimentation du langage cinématographique plutôt qu'un moyen de communiquer des idées. Godbout convient lui-même de ce fait.
Contenu : Dans les catalogues de l'ONF, ce film fait partie de la série ´La femme hors du foyerª, avec Il y eut un soir. Il y eut un matin de Pierre Patry, Caroline de Clément Perron et Georges Dufaux, Solange dans nos campagnes de Gilles Carle. Mais comme l'indique de titre de travail, le premier nom de la série était plutôt ´La femme et le travailª. Elle voulait, en quatre films, examiner l'impact sur les femmes de leur entrée dans le monde du travail extérieur à la maison. Le changement de titre est ici révélateur de la perception des films qui ont comme ´détournéª le mandat original. Quoique se voyant fixer des paramètres formels, différents pour chaque projet, les cinéastes participants (il semble que personne n'ait envisagé de faire tourner ces films par des femmes, et pourtant au moins Anne Claire Poirier et Monique Fortier, pour ne prendre que le personnel de l'ONF, ont déjà réalisé) ont libre choix du sujet et de l'orientation. Dans la tradition de l'ONF, on aurait pu s'attendre à de la sociologie, mais la série arrive à un moment où la majorité des cinéastes de la maison perçoivent les limites du direct et veulent explorer le langage de la fiction. Le producteur Jacques Bobet convient de laisser les réalisateurs tenter tout ce qu'ils veulent à condition que les personnages de femmes soient intéressants. Chacun profite de cette liberté à sa façon. Louise Carrière juge sévèrement le produit : ´Loin de nous présenter des portraits réels ou des approches vivantes, ces films ressemblent plutôt à des pastiches et s'apparentent aux mots d'esprit : plusieurs femmes vont réciter leurs boniments mais nous n'apprendrons rien sur elleª. (3, p. 56)
Godbout choisit de travailler avec Pauline Julien, artiste fort populaire, magnifique interprète des compositeurs plutôt intellectuels (Vian, Ferré, Vigneault). Dans sa vie comme dans sa carrière, elle n'est pas tellement la Fabienne du film, on le sait en voyant Québec, un peu beaucoup, passionnément (1989) que Dorothée Hénaut vient de consacrer à elle et Gérald Godin. Ensemble, avec Gilles Groulx et Patrick Straram, ils concoctent ce personnage ´amoureuxª de Godard et prêt à tout pour aller le rencontrer; le titre ne peut évidemment être, si le personnage s'appelle Fabienne, que Fabienne sans son Jules puisque le célèbre Jean-Luc a déjà fait Charlotte et son Jules ! Ajoutant à cela un ami qui s'appelle Patrick - Tous les garçons s'appellent Patrick titre un autre court métrage du réalisateur français - qui est aussi un ami de Godard (quelle jouissance ce dut être pour Patrick Straram d'interpréter ce rôle), quelques personnages clownesques et bien des citations filmiques, il ne reste plus qu'à tourner à la manière de Godard. Parce que Fabienne a bien chanté, selon Patrick, elle ´mériteª d'aller rencontrer son idole. On est un peu loin du thème original!
Au passage, Godbout en profite pour égratigner les intervieweurs insignifiants qui ne songent qu'à se mettre en vedette dans les radios-spectacles d'un poste comme CKAC et les journalistes en général dont les questions ne sont guère brillantes. Dans le contexte de la Révolution tranquille et compte tenu qu'il s'agit d'une première expérience élaborée pour aborder la question des femmes au cinéma québécois, ce choix de Godbout apparaît discutable. Il ne reflète au fond qu'un amour du cinéma décroché de la vie réelle. On n'y apprend même rien sur Pauline Julien ou sur la situation des jeunes chanteuses, nombreuses à entreprendre la carrière à ce moment. L'image anachronique de la femme qu'il propose n'a rien de progressiste.
Bibliographie:
1. BERUBE, Robert-Claude, ´La femme au travailª, Séquences, 40, février 1965, p. 47-49.
2. BONNEVILLE, Léo, entretien, Séquences, 78, octobre 1974, p. 4-12.
3. CARRIERE, Louise et autres, Femmes et cinéma québécois, 1983, p. 56.
4. LEFEBVRE, Jean Pierre, ´Petit éloge des grandeurs et des misères de la colonie française de l'Office national du filmª, Objectif, 28, août-septembre 1964, p. 10.
5. PATRY, Yvan, Jacques Godbout, Cinéastes du Québec, 9, 1971, p. 5
6. VERONNEAU, Pierre, Résistance et affirmation : la production francophone à l'ONF - 1939-1964, Dossier de la Cinémathèque 17, p. 48 et 88-89.