Canada. L'Office national du film présente Dubois et fils . [Générique de fin] Images : Robert Humble, c.s.c., Georges Dufaux, c.s.c. Son : Jos Champagne. Montage : Raymond Le Boursier. Sonorisation : Norman Bigras, Pierre Lemelin. Régisseur : Léo Ewaschuk. Mixage : Ron Alexander. Ameublement de bureau : gracieuseté de Bilrite Furniture Inc., P.K. Johl Inc. Réalisation : Bernard Devlin, Raymond Le Boursier. Directeur de production : Léonard Forest. Directeur adjoint : Victor Jobin. Production de l'Office national du film. Canada. MCMLXI.
Note : N'apparaît pas au générique : Recherchiste et scénariste : Hubert Aquin. Interprètes : Ovila Légaré, Jean Duceppe, Roger Lebel, Jean Lajeunesse, Denise Pelletier, Monique Miller, Jeannette Bertrand, L. Poitras, Béatrice Picard, Henri Poulin, Claude Préfontaine, Réal Giguère, Paul Guèvremont, Paul Hébert, Rolland Bédard, Denis Drouin, Roger Garceau, Pierre Thériault, A. Léonard, G. Toupin. Narrateur : Roland Chenail.
Tournage : Du 3 au 19 décembre 1960, quelques jours en février 1961, à Montréal et Victoriaville
Coût : 39 229 $
Titre de travail : Entreprise familiale
Copie : ONF archives
Ce qu'on en a dit :
Pierre Véronneau : Contrairement aux pistes dégagées par les recherches préliminaires (les dimensions nationalistes et anti-colonialistes, la mise en perspective socio-historique), l'analyse de la pluralité des causes structurelles qui expliquent les problèmes de l'entreprise familiale sont mises de côté dans Dubois et fils au profit de la personnalisation des problèmes : l'entreprise souffre de conflits de caractères! En jouant cette carte humaine, le film veut donc provoquer une adhésion aux thèses gestionnaires et souligner que le retard qu'a pris le Québec est dû principalement à lui-même puisqu'il est incapable de sortir, même au plan des affaires, de sa structure familiale étouffante; il indique donc une voie économique qui coïncide avec certaines orientations de développement prises par le gouvernement libéral, qui secondarisent les explications nationalistes traditionnelles. (1, p. 80)
Analyse
Résumé : Convalescent après une crise cardiaque, Emile Dubois veut organiser la succession de son entreprise familiale de fabrication de scies mécaniques. Celle-ci éprouve d'ailleurs des difficultés dues à la concurrence de nouveaux fabricants d'un produit plus moderne et au vieillissement de ses moyens de production. Dubois veut bien vendre une partie des actions, mais garder le contrôle dans la famille, ce que souhaitent aussi une partie de ses enfants qui veulent jouer au patron, contrairement au fils bon administrateur et au bon gendre. On assiste à des réunions de famille où tout cela se discute, aux magouilles des fils incompétents et finalement à la mort du patriarche sans qu'une décision finale ait été prise. Les enfants hériteront de l'entreprise, mais l'impôt sur les successions en diminuera la valeur de 35 % et elle ne pourra sans doute survivre.
Sujets et thèmes : Entreprise familiale, société à action, capitalisation, héritage, impôts sur les successions, famille, incompétence, nationalisme, développement économique.
Traitement : Seule une fiction pouvait traiter adéquatement de ce genre de problème. Sur un long travelling de l'arrivée dans la petite ville de Sainte-Emilie, un narrateur ouvre le film en nous invitant à assister au drame d'Emile Dubois, fondateur de l'entreprise locale qui lui a donné naissance. On pense à l'ouverture de Citizen Kane . On assiste ensuite aux dernières semaines de vie du héros. Un grand nombre de courtes séquences nous le montrent chez lui, au bureau, lors de rencontres diverses; d'autres révèlent tout ce qui se magouille dans son dos. Leur nombre et leur mise en scène bien travaillée (éclairages, cadrages divers) aident à oublier qu'on n'y fait presque rien d'autre que parler! La caméra se permet même des plongées assez audacieuses dans le décolleté des chic robes de ces dames, position de caméra ne correspondant au regard d'aucun des personnages et destinée seulement au spectateur! La direction de comédiens s'y montre très efficace pour donner toute la prestance nécessaire à Ovila Légaré, tout ce qu'il faut de fourberie à Jean Duceppe ou à Monique Miller et pour rendre tous les comédiens convaincants . Une musique de film orchestrale traditionnelle vient souligner les moments les plus émotifs.
Contenu : A la fin des années 50, beaucoup d'analystes prévoient que le développement économique du Québec ne pourra se faire que par une modernisation de toute la structure industrielle. Jusqu'à ce jour, les Canadiens français n'ont excellé que dans les petites et moyennes entreprises de propriété familiale, pendant que la grande industrie, exploitant surtout les ressources naturelles (papier, mines) et l'administration (banques) appartient à des Américains ou à des Anglo-Canadiens. Mais ce modèle n'apparaît plus viable. D'une part, les jeunes Canadiens français ne veulent plus se contenter de rôles subalternes dans des entreprises contrôlées par d'autres (voir à ce sujet Les administrateurs ) et rêvent de se retrouver au premier plan dans les ´grandes liguesª. D'autre part, même la moyenne entreprise canadienne-française a de plus en plus de difficulté à survivre, car elle doit affronter de plus en plus de concurrence venant souvent de l'étranger, en plus des problèmes de capitalisation qui accroissent les difficultés de la modernisation des équipements. Le documentaire La grande aventure industrielle racontée par Edouard Simard renvoie directement à ces problèmes. Dubois et fils les traite aussi, mais en insistant sur l'aspect ´entreprise familialeª.
Emile Dubois a bâti une entreprise qui domine le marché de la scie mécanique. C'est même elle, la Duco, qui a amené la fondation de Sainte-Emilie (Dubois a sans doute féminisé son prénom pour mieux dominer la ville...). Mais elle n'est plus la seule à fabriquer le produit. Même qu'avec leur machinerie nouvelle, les concurrents (aux noms anglophones) fabriquent un meilleur produit. Malgré ses huit enfants (cinq garçons, trois filles), Dubois a déjà dû aller engager à l'extérieur des cadres supérieurs compétents. Un seul des garçons fonctionne bien dans l'entreprise et peut remplacer le père; un autre est prêtre et les trois autres font ´fils déchus de race surhumaineª : deux multiplient les gaffes dans l'entreprise à cause de leur incompétence et le dernier, peintre abstrait, a toutes les allures d'un homosexuel maniéré! Quant aux filles, elle ne s'intéressent à rien d'autre qu'aux frivolités.
Voilà pourquoi Véronneau peut dire que Dubois et fils n'aborde le problème de l'évolution de l'entreprise que sous l'angle des conflits de personnalités et du renfermement sur soi de la structure familiale qui n'aboutit qu'à la stérilité. C'est juste, mais le film n'en pose pas moins très bien la nécessité de sortir des cadres familiaux, si bons soient-ils, pour aller chercher de nouvelles compétences et pour trouver le financement nécessaire à la modernisation. L'occasion est bonne pour fustiger la loi de l'impôt sur les successions qui ne peut que favoriser la vente des entreprises autochtones à des étrangers. Il soutient que l'entreprise familiale ne peut grossir que jusqu'à un certain point et qu'ensuite elle doit aller sur le marché des actions, ce qui est d'ailleurs une façon d'impliquer un plus grand nombre de gens d'ici dans le développement. Quant à la famille, elle en prend ici pour son rhume en devenant le lieu des pires mesquineries et des tactiques antisociales.
A l'aube de la Révolution tranquille, ce genre de films représente un courant minoritaire dans la production cinématographique des Québécois. Peu d'entre eux se sentaient intéressés par ces oeuvres de commande, moins stimulantes intellectuellement que la discussion sur l'art amérindien ou les idées de Lionel Groulx. Il s'y écrit toutefois des pages passionnantes sur les thèmes qui vont dominer le débat social et économique durant les deux décennies suivantes.
Bibliographie
1. VERONNEAU, Pierre, La production canadienne-française à l'Office national du film du Canada de 1939 à 1964, thèse de 3e cycle, Université du Québec à Montréal, 1986, p. 392-398; voir aussi dans Résistance et affirmation : la production francophone à l'ONF - 1939-1964, Dossiers de la Cinémathèque, 17, p. 79-80.