De mère en fille . Un film de : Anne Claire Poirier. Avec : Liette Desjardins. [Générique de fin] Scénario : Anne Claire Poirier. Images : François Séguillon C.S.C., Jean-Claude Labrecque. Montage : Marc Hébert. Texte et dialogues : Michèle Lalonde. Musique : Pierre F. Brault. Costumes : Jacques de Montjoye. Avec : Liette, Clément, Josée et... Francis Desjardins. Ainsi que : Monique Chabot, Hubert Loiselle, Victor Désy. Régie : Jean Savard, Masa Charouzdova. Assistants à la caméra : Réo Grégoire, Claude Larue, David Devolpi, Vladimir Vizner. Eclairage : Séraphin Bouchard, Miroslav Duzil, Mort Frackt. Prise de son : Claude Pelletier. Montage du son : Sidney Pearson. Mixage : Ron Alexander, Roger Lamoureux. Avec la participation des Studios de films documentaires tchèques et la collaboration des docteurs Lise Fortier, Hôpital Notre-Dame, Vladimir Brotaneck, Hôpital Podoli-Prague. Production : Guy L. Côté. Office national du film du Canada. © Office national du film du Canada. MCMLXVII.
Tournage : D'août à décembre 1966 en discontinuité, à Montréal et à Prague
Coût : 107 066 $
Titre de travail : Maternité
Copie : ONF, Cinémathèque municipale de Montréal
Ce qu'on en a dit :
Claude Daigneault : Anne Claire Poirier attaque de front plusieurs préoccupations contemporaines mais n'en approfondit aucune; c'est ainsi que le spectateur subit successivement la confrontation au problème de l'accouchement naturel, des relations mère-enfants et épouse-mari, de l'accouchement par césarienne, de la mère au travail, des garderies, de la conception moderne de la femme, sans avoir vraiment l'occasion de s'interroger. (...)
On nous avait promis un ´film dramatique vécu... dont l'engagement se situe sur un plan plus près de l'humain, sur le plan de la sensibilité mêmeª. On découvre une oeuvre fondée sur un compromis entre la peinture des problèmes profonds vécus par les bourgeois et la description d'un état d'âme commun à toutes les femmes mais qui se reconnaîtront difficilement sous ces visages faussement préoccupés.(3)
Michèle Favreau : De mère en fille n'est pas un ´mauvaisª film. Mais la quantité d'éloges, et surtout les significations et prolongements que trop de commentateurs et de journalistes lui ont prêtés, me paraissent bien abusifs. Je cite : ´Film poétique, mais aussi film à portée féminine, médicale, psychologique, pédagogique, sociale, politique, économique...ª
C'est effectivement ce qu'on attendait d'un film comme celui-là, réalisé, on le sait, avec beaucoup de temps, et des moyens assez considérables. Et par une femme. (...)
Anne Claire Poirier ne voulait peut-être pas, justement, faire ce film à portée sociale, politique, économique etc... qu'on lui prête. Elle voulait peut-être faire un film ´existentielª sur la maternité? Mais l'expérience de la maternité, même d'un point de vue existentiel, ne peut être vécue de la même façon par une petite bourgeoise, une intellectuelle, une employée, une ouvrière. On ne peut pas séparer les choses ainsi. Aussi, Anne Claire Poirier en est-elle venue à poser obligatoirement certaines questions. Mais sans les approfondir. Son film se trouve donc assis entre deux chaises.
Elle a, me semble-t-il, des qualités de réalisatrice, des préoccupations surtout formelles, le souci d'un ´styleª, plutôt expressionniste d'ailleurs, et même baroque, qu'impressionniste. Elle ne résiste pas toujours à la tentation du maniérisme et de la ´cultureª cinématographique (les escaliers d'Odessa, Seigneur!).
Entre Marienbad et le film-enquête, il faut choisir. (4)
Francine Prévost : Ne voulant rien omettre de ce qui la touche de près, Poirier bâtit ce film comme une mosaïque où les pièces détachées, de tons différents, s'harmonisent avec plus ou moins de contrastes. Le style qui perce à jour dans De mère en fille se retrouvera dans Les Filles du Roy et Mourir à tue-tête. Ces trois films ne relèvent pas d'un cinéma narratif de type linéaire dont le montage suivrait les règles hollywoodiennes de la continuité. Ils appartiennent à un cinéma qui engendre au contraire des ruptures à différents niveaux et introduit l'idée d'une réalité complexe. Dans De mère en fille, le direct, le fictif, le rêve s'entremêlent et créent une tension. Le fictif a des allures de direct, la comédienne étant une femme réellement enceinte; par ailleurs, le direct est parfois dramatique et fait partie de la fiction, ainsi la séquence des femmes qui font les exercices prénatals de respiration, et la séquence de la césarienne que subit Liette Desjardins. A d'autres moments, le direct est documentaire et vient compléter la réalité de la fiction, ainsi l'accouchement naturel par une femme [sic ] dans un hôpital en Tchécoslovaquie, les séquences touchant les garderies et les usines en ce pays. Mais voilà que le personnage de la fiction fait partie du documentaire et ce dernier prend des allures de dramatique lorsque Liette Desjardins se promène parmi les machines des usines en Tchécoslovaquie. A cela s'ajoutent d'autres images fictives qui nous font pénétrer l'inconscient et l'imaginaire du personnage central, un aspect auquel s'était intéressée Anne Claire Poirier dans La fin des étés mais qui, cette fois, s'inscrira véritablement dans un rêve. Il s'agit de la séquence de la plage où Liette Desjardins regarde à travers une clôture de broche les mannequins et les femmes qu'elle imagine enceintes comme elle; puis celle où elle pénètre dans une pièce délabrée, poussant un landeau d'enfant qu'elle projette finalement en bas d'un long escalier. La mode des citations cinématographiques n'étant pas arrivée, on reprochera à la réalisatrice ces clins d'oeil à Fellini et Eisenstein.
Al'enchevêtrement des niveaux d'images s'ajoute celui des voix, tantôt directes sous forme d'entrevues, tantôt intérieures en voix off, tantôt sous forme de dialogues entre les personnages de la fiction. Les paroles s'entrechoquent, poétiques et quotidiennes, révélant les dehors et les dedans de la maternité. (7, p. 17-18)
Analyse
Résumé : Enceinte de son deuxième enfant, Liette, une jeune décoratrice s'interroge sur les transformations que subit sa vie. On la voit expliquer la naissance à sa fille, en divers moments avec son mari Clément, à un party, lors de ses exercices prénatals, préparer la layette et sa valise pour l'hôpital, vivre deux fantasmes cauchemardesques, accoucher par césarienne, revenir à la maison, retrouver une certaine tendresse avec son mari, rencontrer des amis qui discutent de fidélité, travailler un soir jusqu'à minuit. Parallèlement à cette narration ´personnelleª, on la voit à diverses reprises dans Prague visiter des garderies, rencontrer des enfants et des mères à l'usine et on assiste à un accouchement naturel dans un hôpital de cette ville.
Sujets et thèmes : Maternité, paternité, accouchement naturel, Tchécoslovaquie, Prague, Montréal, césarienne, féminisme, psychologie, médecine, gymnastique, couple, enfants, mariage, amour, garderie, éducation, même prénom : acteur-personnage.
Traitement : Les analystes ont souvent de la difficulté à classer ce film : s'agit-il d'une fiction ou d'un documentaire? La plus grande partie de la mise en scène renvoie indéniablement à la fiction, de même que le métier différent pratiqué par Liette (mannequin dans sa vraie vie, elle est décoratrice dans le film), la dramatisation dans la relation avec son mari, ses fantasmes felliniens (scène de la plage et du manège à la fin) et eisensteinien (le landeau dans l'escalier). Le long monologue intérieur est de la poète Michèle Lalonde avec comme point de départ des textes de Poirier. D'autre part, comme Liette est réellement enceinte, elle et Clément jouent des rôles évidemment très près de leur vécu; ils ne sont d'ailleurs comédiens ni l'un ni l'autre et conservent leur prénom; rien n'indique que les scènes ´familialesª se déroulent dans leur maison, mais elle ont une allure documentaire. Le reportage en Tchécoslovaquie sur l'accouchement naturel, sur les garderies et les relations mère-enfants relève du direct.
Francine Prévost a bien décrit les rapports entre les divers genres (voir la citation plus haut). Il y a peu à ajouter sinon que le montage reste toujours limpide et manifeste un vrai souci de didactisme. On peut mentionner aussi que le rythme, créé par un très grand nombre de courtes scènes, reste très vivant. Que le travail de la caméra, souvent présente dans des pièces exiguës ou dans des situations délicates, s'avère toujours efficace. Que les éclairages lors des fantasmes créent bien le caractère onirique. Qu'un panoramique de 360 degrés, du sommet d'un édifice, procure de très belles images de Montréal. Que le monologue off de Liette retient continuellement l'attention. Qu'une musique d'accompagnement, présente dans quelques séquences seulement, se fait très discrète, au point de se faire presque oublier... et que c'est très bien ainsi.
Contenu : Comme l'indique le titre de travail, Poirier veut aborder avec ce film l'ensemble des phénomènes et problèmes relatifs à la maternité. En effet, on les retrouve presque tous : ce qui se passe dans l'utérus et dans tout le corps de la femme, le développement du foetus, la relation avec le mari (y compris dans ses aspects sexuels) et avec l'enfant déjà là, l'expérience très corporelle de l'accouchement et de sa forme dite ´naturelleª (qui est à la mode), la vie psychologique de la femme enceinte, la question des garderies quand les enfants sont là (exemple étranger - avec la connotation qu'il s'agit d'un pays socialiste en plus - à l'appui), problème de gardiennage d'un bébé, culpabilité du manque de présence à la famille surtout quand le travail impose de rentrer tard le soir (on ne parle pas encore de ´super-womanª, mais tous les symptômes sont déjà présents), besoin de redéfinir la paternité, éducation des enfants à la liberté, les raisons de l'échec de bien des mariages. Sans compter le problème fondamental de l'absence du père, discrètement montré seulement. Dans sa critique, Michèle Favreau, qui prend bien soin de préciser qu'elle aussi vient de mettre au monde un enfant, lui reproche d'aborder, superficiellement, trop de sujets; ce qui ne l'empêche pas d'ajouter qu'elle aurait dû parler en plus de la contraception, thème fort à la mode au moment où vient de sortir l'encyclique Humanae vitae de Paul VI qui l'interdit! C'est la critique de Favreau qui revient d'ailleurs le plus souvent, que son auteur soit homme ou femme. On pourrait ajouter ici que le thème de la relation mère-fille annoncé par le titre est aussi absent.
Presque vingt-cinq ans plus tard, l'intérêt très grand de De mère en fille vient précisément de son ouverture très large à tous les problèmes vécus par les femmes du Québec. Ce qu'il raconte ne concerne peut-être encore - sur le plan anecdotique - qu'une minorité de femmes, celles des milieux bourgeois et intellectuels - élément souligné dans beaucoup de critiques -, mais il deviendra bientôt le vécu de la majorité des femmes, non seulement d'ici mais de tous les pays. Certains aspects paraissent maintenant dépassés (luttes pour l'accouchement naturel, fascination pour les pays socialistes d'Europe de l'Est), mais la recherche sur la psychologie de la femme enceinte, la nécessité d'une redéfinition des rapports avec le père, la sensibilité aux transformations du corps de la femme, la question des garderies et l'organisation des horaires de travail demeurent tout à fait actuels.
Réalisé au milieu de années 60, De mère en fille se révèle en parfaite symbiose aves les courants féministes les plus modernes. Il leur donne une voix publique exceptionnelle avec sa grande première à la télévision de Radio-Canada (une deuxième projection aura lieu quelques mois plus tard à cause d'une grande demande) et sa diffusion dans le réseau communautaire. La critique est mitigée, reconnaissant son intérêt mais lui reprochant surtout de trop vouloir en dire à la fois et de situer ses personnages dans un milieu bourgeois. Des lettres ouvertes aux journaux dénoncent la nudité de l'héroïne dans une scène du début (comme si ce n'était pas naturel d'être nue dans sa salle de bain!) et la crudité de la représentation de l'accouchement. Ces critiques n'ont que peu d'impact et n'empêchent pas une très large diffusion du film. Avec lui, c'est la première voix féministe articulée qui se fait entendre avec clarté et vigueur au cinéma québécois. De plus, son amalgame de la fiction et du documentaire demeure une des plus intéressantes synthèses des genres cinématographiques.
Bibliographie
1. BONNEVILLE, Léo, entretien, Séquences, 81, juillet 1975, p. 7-8.
2. COULOMBE, Michel et Marcel JEAN, Dictionnaire du cinéma québécois, 1988, p. 388.
3. DAIGNEAULT, Claude, ´De mère en fille n'est pas à la hauteur de son sujetª, Le Soleil, 28 septembre 1968.
4. FAVREAU, Michèle, ´L'art de ne pas poser les vrais problèmesª, La Presse, 5 octobre 1968.
5. HOULE, Michel et Alain JULIEN, Dictionnaire du cinéma québécois, 1978, p. 249.
6. MORRIS, Peter, The Film Companion, 1984, p. 85.
7. PREVOST, Francine, ´L'itinéraire cinématographique d'Anne Claire Poirierª, Séquences, 116, avril 1984, p. 16-18.
8. VERONNEAU, Pierre, Pierre JUTRAS et autres, ´Anne-Claire Poirierª, Montréal, 1985, Copie Zéro, 23, p. 6-8, 27-28.
9. VERONNEAU, Pierre, et autres, ´40 ans de cinéma à l'Office national du filmª, 1979, Copie Zéro, 2, p. 28.
10. TURNER, D. John, Index des films canadiens de long métrage, 1913-1985, 1986, p. 66.
11. WALSER, Lise, Répertoire des longs métrages produits au Québec, 1960-1970, p. 55 (bibliographie).