La chaîne

16 mm, n. & b., 29 minutes 13 secondes, 1958, séries ´Le Monde du travailª, ´Temps présentª

Canada. L'Office national du film présente Le monde du travail : une étude en cinq chapitres sur l'homme et le travail dans l'entreprise industrielle. 1. La Chaîne . [Générique de fin] Réalisation : Morten Parker assisté de Guy Cormier. Interprètes : Raymond Poulin, Hélène Fortin, André de Bellefeuille, Gaëtan Labrèche, Roland Jetté, Raymond Royer. Animateur et conseiller technique : Roger Chartier. Scénario : Morten Parker. Adaptation : Renée Normand. Images : John Spotton. Son : Claude Pelletier. Montage : Patrick Dauphin, Gilles Groulx, E. Davidovici. Effets sonores : Kathleen Keene. Mixage : George Croll.

Note : N'apparaît pas au générique : Avec : Hélène Périer, Gérard Hains, Jacques Bilodeau, J. Léo Gagnon, Marcel Gagnon, Raymond Guilbeault, Pat Gagnon.

Tournage : Du 14 février au 3 mars 1957, à Oshawa et à Montréal (studio)
Coût : 5 515 $ (pour l'adaptation)
Titres de travail : Homme à la chaîne
Copie : ONF archives, Cinémathèque municipale de Montréal

Analyse

Résumé : On assiste d'abord à la présentation de la série ´Le Monde du travailª par l'animateur et conseiller technique Roger Chartier. Puis c'est le sketch La Chaîne . Ce mercredi-là, Rodrigue Caron, travailleur sur la chaîne de montage d'automobiles, n'est pas dans son assiette. Au petit déjeuner, il exprime son dégoût de la chaîne à sa femme. Au travail, il a une petite prise de bec avec le contremaître parce qu'il se moque du carnet de bienvenue remis à tout nouveau travailleur; justement il y en a un ce matin-là. L'après-midi, le contremaître ne lui envoie pas le remplaçant promis pour qu'il puisse aller téléphoner avant 3 heures; c'est la goutte qui fait déborder le vase : il arrête de travailler, forçant l'arrêt de la chaîne du même coup, fait une scène contre le travail déshumanisant devant un groupe de visiteurs. Il est chassé de l'usine. Fin. Comme d'habitude dans cette série, l'animateur cause durant quelques minutes avec le comédien principal au sujet de son personnage et tire quelques leçons.

Sujets et thèmes : Effets de la chaîne de montage, automobile, travail, ´burn-outª, grande entreprise, psychologie.

Traitement : La première séquence place le spectateur en situation documentaire : un animateur, ayant toutes les apparences d'un savant professeur, présente l'état d'une question importante relative au monde du travail. Il est filmé en cinéma de reportage : caméra fixe ou à peine mobile et cadrage rapproché. Vient ensuite une petite fiction illustrative avec comédiens. Elle se déroule ici en deux lieux seulement, la maison du personnage principal et l'usine d'assemblage automobile (la chaîne) et ne donne lieu qu'à des scènes assez courtes, filmées selon les techniques habituelles de dramatisation : cadrages variés, champs et contrechamps, gros plans de personnes ou d'objets significatifs (horloge égrenant les minutes...), mouvements doux de caméra pour ramener continuellement l'attention vers l'action principale, musique d'accompagnement typique du mélodrame. Le récit est organisé de façon à laisser monter progressivement la tension jusqu'à l'éclatement de la crise. Vient ensuite une dernière séquence de type documentaire où l'animateur cause avec le comédien principal, sorti de son personnage, mais toujours prêt à le ´défendreª et tire avec lui les conclusions qui apportent le principal message du film.

Contenu : La situation de départ pour ce film (et pour plusieurs autres de la série) vient de ce que l'entreprise moderne prend de plus en plus d'ampleur et doit se structurer pour répondre à la demande du consommateur. Il est impossible, par exemple, de produire des automobiles à un coût raisonnable sans l'organisation du travail en une chaîne d'opérations spécialisées. Comment le travailleur va-t-il vivre cette nouvelle forme d'activité qui le coupe du produit fini et, par là, d'une valorisation? Contrairement au fermier de naguère qui recueille directement le produit fini de son travail, le travailleur de la chaîne n'a fait que poser des boulons ou quoi que ce soit sur des milliers d'exemplaires sans jamais constater le résultat final. Comme dit le commentaire, quand il quitte à cinq heures, il n'a pas terminé une auto, seulement une journée de travail qui lui fournit l'argent qu'il faut pour vivre décemment en dehors du travail.
Le personnage principal du sketch vit un moment d'´épuisement psychologiqueª (aujourd'hui, on dit burn-out ) par rapport à la chaîne. La première réaction de sa femme est de dire ´Va voir un docteur! ª Mais le spectateur sent très bien que la solution n'est pas là. Il n'en a d'ailleurs pas plus que les auteurs du film. Car il sait très bien que la production de masse de produits comme l'automobile reste inséparable de la chaîne, tant que les robots ne remplaceront pas l'homme. Le film ne ment d'ailleurs pas à ce sujet. Seulement, la discussion finale rappelle à tous, et particulièrement à tous ceux qui ont affaire avec la chaîne qu'il existe des moyens pour en minimiser les inconvénients : regroupement en équipe, moins de morcellement de gestes, rotation à l'intérieur de sections pour varier les opérations de chacun, sensibilisation à la perception du produit fini comme objet de fierté pour tous. Presque paradoxalement, le film se termine par une incitation à tous de se donner une instruction plus poussée qui donnera accès à des postes plus valorisants ‹ donc à quitter la chaîne ‹ tout en mentionnant que dans un avenir pas trop lointain des machines automatiques feront les gestes mécaniques des travailleurs de la chaîne.
Deux ans avant le début officiel de la Révolution tranquille, ce film didactique en tient déjà tout le discours de modernisation. Il prépare les esprits aux transformations qu'apporte la grande entreprise où les relations patrons-ouvriers ne peuvent plus se réaliser selon des méthodes artisanales (bon ententisme teinté le plus souvent de paternalisme). Il invite à adopter des attitudes nouvelles et à ne pas craindre les changement même les plus radicaux.