Caroline

35 mm, n. & b., 27 minutes, 1964, série ´La femme hors du foyerª

Canada. L'Office national du film présente Caroline. [Générique de fin] Scénario : Georges Dufaux, Clément Perron. Réalisation : Georges Dufaux, Clément Perron. Montage : Georges Dufaux, Clément Perron. Image : Georges Dufaux. Son : Claude Pelletier. Mixage : Ron Alexander, Roger Lamoureux. Trame sonore : Maurice Blackburn, Kathleen Shannon. ´Chanson pour les petites fillesª écrite et interprétée par Bernard Montangro. Avec la participation de Carol-Lynne Traynor et la collaboration de La Compagnie de téléphone Bell du Canada. Caroline. Production Office national du film. Canada. © MCMLXIV.

Note : N'apparaît pas au générique : Narrateurs : Andrée Lachapelle, Jean Dalmain

Tournage : Du 8 au 31 juillet 1963, à Montréal et Québec
Coût : 27 168 $
Titres de travail : Femmes au travail, no 2, Caroline Joyeux anniversaire
Copie : ONF, Cinémathèque municipale de Montréal

Ce qu'on en a dit :

Jean Pierre Lefebvre : (...) Caroline est la transposition ´sentimentaleª de Jour après jour.
Perron et Dufaux n'ont rien négligé afin d'enjoliver et de compliquer inutilement le film. Il y en a trop, toujours trop. Et tout est essentiellement superficiel. Il y a bien sûr un côté décoratif et charmant (à la Ballon rouge ) qu'on est libre d'aimer ou pas; mais il y a un tas de belles inutilités qui font très Dames de la Congrégation, des petits anges en papier doré par çi par là, des petits bouts de poèmes (de Ronsard), une chanson jolie, des plans remarquables au mauvais sens du mot, des extrapolations dans le commentaire dont on se serait volontiers passé, un goût du mélodrame et des lieux communs. En somme, Caroline est le plus sympathique désastre des quatre films sur la femme au travail. (4, p. 15)

Robert-Claude Bérubé : (...) Caroline est, mieux que ses consoeurs, représentative de la femme au travail. D'ailleurs, les auteurs ont eu l'heureuse idée de confier l'interprétation à une inconnue. Si le film est signé à la fois par Georges Dufaux et Clément Perron, on reconnaît vite la dominance du style pointilliste de ce dernier déjà expérimenté dans Jour après jour. La bande sonore offre des statistiques, un poème de Ronsard, des bruits ambiants, des réflexions personnelles, une chanson, etc. Le contrepoint créé avec l'image est souvent efficace et parfois inspiré, comme lorsque les souvenirs d'enfance de Caroline sont évoqués sur des prises de vue de son propre enfant. Une autre trouvaille, les sous-titres [sic ] qui traduisent une conversation au milieu de la houle sonore déferlant sur un couple vu en plan éloigné. Préciosité, diront certains; eh! bien je préfère cette préciosité-là aux hésitations sans but des chercheurs d'insolite. (2, p. 49)

Yvan Patry : [au sujet de Perron] Restent ses courts métrages les deux plus réussis : Caroline et Jour après jour . Ils constituent la conjonction d'une heureuse collaboration avec quelques bons artisans de l'Office, comme Anne Claire Poirier, Guy Borremans et Dufaux et de plus, d'une juste utilisation des thèmes constants de Perron. Dans les deux cas, le texte en voix off très littéraire se présente comme un contrepoint poétique. Perron pose une dualité du rêve et de la réalité, de l'évasion et du quotidien. Dans Jour après jour, l'auteur tente de sublimer, de précipiter les ´scories de l'insoliteª. Le film repose trop sur cet artifice. Caroline , au contraire, adopte une facture moins recherchée, le texte y est beaucoup plus simple et plus en diapason avec le sujet. On pénètre dans le monde intérieur de Caroline, sans sentir les filons de cette pénétration. (...) Si Jour après jour nous montre la démarche sensible mais quelque peu avortée d'un documentariste, Caroline apparaît au premier coup d'oeil plus accompli. Ce n'est néanmoins qu'au premier coup d'oeil. Perron cherche moins à sublimer, mais il reste toujours incapable de rendre une véritable poésie du quotidien. Caroline a souvent un côté candide, d'aucuns diront mièvre, qui en fait un film gentil. Il faut cependant avouer qu'à côté des autres élucubrations de Patry, Carle et Godbout sur la femme au travail, c'est, comme dit Lefebvre, le plus sympathique ´désastre des quatreª.
Il y a trop souvent chez Perron une telle ´littérature en voix offª que ses bonnes intentions se transforment en arguments superficiels. On remarque souvent chez lui des idées et une volonté de dire. Mais ces intentions ne se retrouvent qu'effritées, confuses parce qu'appuyées par une forme académique. Et ce ne sont pas non plus les travellings de Borremans et Dufaux, comme celui circulaire de Caroline accompagné en plus d'un poème de Ronsard (sic) qui y change grand chose. (1, p. 124-125)

Michel Houle et Alain Julien : (..) Quant à Caroline , c'est un gentil film-courrier du coeur sur fond de guitare et de piano où une jeune femme reconsidère plus qu'elle ne remet en question son rôle d'épouse, de mère, de travailleuse et de femme. (3, p. 241).

Analyse

Résumé : C'est le 9 août, Caroline se coiffe avant de quitter la maison pour aller travailler. Elle s'étonne que son mari ne se rappelle pas son anniversaire. Elle se rend à son travail de commis de bureau au ´business office- bureau d'affaireª de Bell au centre-ville de Montréal, va dîner ensuite avec son mari, travaille tout l'après-midi et finalement retrouve son mari et son fils qui lui offrent des fleurs et un cadeau au sortir du bureau. Tout au long de la journée, ses pensées l'ont ramenée à des souvenirs d'événements marquants de sa vie.

Sujets et thèmes : Femme au travail, jeunesse, mariage, musique, enfant unique, Montréal, lèche-vitrines, bureau, Ronsard, Cape Cod.

Traitement : Les réalisateurs ont filmé leur Caroline le temps d'une journée, du moment où elle se prépare à quitter l'appartement pour le travail jusqu'à celui, peu après cinq heures, où elle retrouve son mari et son fils, sans la faire parler. Tout au plus ont-ils recueilli des bruits ambiants dans le bureau où elle travaille. Deux voix off, une féminine et une masculine, suggèrent les pensées présentes de Caroline et ce qu'un invisible interlocuteur, voix de la conscience et de la culture acquise - c'est elle qui récite Ronsard - apporterait comme commentaires à ce qu'elle dit ou pense. Le personnage est joué par une inconnue; le générique n'indique que ´avec la participation deª, comme s'il s'agissait d'un documentaire sur une vraie Caroline.
Durant cette journée, rien de spécial ne se passe au travail pour Caroline, mais la conscience constante de son anniversaire ramène à son esprit toutes sortes de souvenirs et de fantasmes. Pour ceux de son enfance, les réalisateurs offrent des images de son petit François dans diverses situations sans rapport direct avec le souvenir : astuce brillante qui introduit à l'actualisation du souvenir. Les plus récents, mariage, vacances, projection d'une sortie au champagne pour le soir-même, sont reconstitués par les personnages eux-mêmes.
Comme le mentionnent les critiques, d'audacieux mouvements de caméra (longs travellings d'accompagnement, tournoiements autour de Caroline), une bonne variation des cadrages, des fantaisies (les ballons de la fin et le générique inscrit dans des ballons, l'utilisation de dialogues écrits comme dans les photo-romans) retiennent continuellement l'attention.

Contenu : Dans les catalogues de l'ONF, ce film fait partie de la série ´La femme hors du foyerª, avec Il y eut un soir. Il y eut un matin de Pierre Patry, Solange dans nos campagnes de Gilles Carle et Fabienne sans son Jules de Jacques Godbout. Mais comme l'indique le titre de travail, la série voulait porter sur ´La femme et le travailª. Elle voulait, en quatre films, examiner l'impact sur les femmes surtout de leur entrée dans le monde du travail extérieur à la maison. Le changement de titre est ici révélateur de la perception des films qui ont comme ´détournéª le mandat original. Quoique se voyant fixer des paramètres formels, différents pour chaque projet, les cinéastes participants ont eu libre choix du sujet et de l'orientation (il semble que personne n'ait envisagé de faire tourner ces films par des femmes, et pourtant au moins Anne Claire Poirier et Monique Fortier, pour ne prendre que le personnel de l'ONF, ont déjà réalisé). Dans la tradition de l'ONF, on aurait pu s'attendre à de la sociologie, mais la série arrive à un moment où, comme l'explique Pierre Véronneau (5), la majorité des cinéastes de la maison perçoivent les limites du direct et veulent explorer le langage de la fiction. Le producteur Jacques Bobet convient de laisser les réalisateurs tenter tout ce qu'ils veulent à condition que les personnages de femmes soient intéressants. Chacun profite de cette liberté à sa façon.
Perron et Dufaux présentent une Caroline dont le spectateur ne peut savoir si elle est une vraie personne vivant les situations ou une jeune comédienne inconnue qui les joue. Une partie du charme du film vient de là, car le rôle devient tout à fait vraisemblable et attachant dans sa psychologie simple et ordinaire. Ses conditions de vie et son comportement en font la petite voisine que tous connaissent, qui ne rêve que d'un bonheur simple avec son fils et son mari qui se souvient de son anniversaire. Remarquons que l'enfant unique est devenu la situation normale, que personne d'ailleurs ne souligne. Elle n'est en rien révolutionnaire, mais elle reflète la situation de beaucoup de femmes qui sont sorties de la maison pour aller travailler à l'extérieur non seulement parce qu'il y a la maison à acheter, mais parce que c'est la seule façon normale d'agir. Les poèmes de Ronsard, le fameux ´Mignonne, allons voir si la roseª des Odes et ´Quand vous serez vieilleª des Sonnets pour Hélène, lui rappellent aussi qu'il faut cueillir dès aujourd'hui les roses de la vie et la jeunesse.
Caroline travaille au bureau d'affaires de la compagnie de téléphone Bell au centre-ville. Profitant du trajet vers le lieu de travail, les cinéastes en profitent pour exposer de magnifiques images du Montréal en train de se moderniser. Ils soulignent que toutes ces personnes qui se hâtent vers le boulot sont peut-être les ´galériens du matinª pour les uns, mais des ´bâtisseurs d'un pays neufª pour les autres; et les femmes font partie de ce groupe. La ´femme hors du foyerª peut trouver là une idéologie gratifiante.

Bibliographie:

1. BERUBE, Rénald,Yvan PATRY, et autres, Le cinéma québécois : tendances et prolongements, 1968, p. 125.
2. BERUBE, Robert-Claude, ´La femme au travailª, Séquences, 40, fév. 1965, p. 47-49.
3. HOULE, Michel et Alain JULIEN, Dictionnaire du cinéma québécois, 1978, p. 241.
4. LEFEBVRE, Jean Pierre, ´Petit éloge des grandeurs et des misères de la colonie française de l'Office national du filmª, Objectif, 28, août-septembre 1964, p. 15.
5. VERONNEAU, Pierre, La production canadienne-française à l'Office national du film du Canada de 1939 à 1964, thèse de 3e cycle, Université du Québec à Montréal, 1986, p. 437-438; voir aussi Résistance et affirmation: la production francophone à l'ONF - 1939-1964, Dossiers de la Cinémathèque, 17, p. 88-89.