Les bacheliers de la cinquième

16 mm, n. & b., 27 minutes 30 secondes, 1961, séries ´Défiª, ´Temps présentª

Canada. L'Office national du film présente Les Bacheliers de la cinquième. Réalisation : Clément Perron, François Séguillon. [Générique de fin] Scénario : Clément Perron. Images : François Séguillon. Son : Jos Champagne, Léo O'Donnel. Chansons et monologues : Gilles Vigneault. Arrangements musicaux : Maurice Blackburn. Effets sonores : Bernard Bordeleau. Montage : Marc Beaudet. Mixage : Ron Alexander, Roger Lamoureux. Production: Bernard Devlin, Victor Jobin. Office national du film du Canada. MCMLXI.

Tournage : Juillet 1961, à Sept-Iles
Coût : 23 157 $
Titre de travail: Ceux du Ray-Lau
Copie : ONF archives
Ce qu'on en a dit:

Yvan Patry : Les bacheliers de la cinquième souffre de la photographie assez plate de Séguillon, qui est aussi coréalisateur, mais on y voit déjà les grandes intentions de Perron. Le film n'est certainement pas aussi catastrophique que le prétend Jean Pierre Lefebvre [voir 3, p. 15]. En premier lieu, il y a cette recherche d'une construction dramatique rigoureuse: tels les oiseaux qu'on retrouve au début et à la fin pour boucler la boucle, telle cette alternance des images des deux bacheliers et de Vigneault. On retrouve aussi chez Perron une tentative de dramatisation. Elle se manifeste dans la bande sonore : musique d'accordéon et chansons de Vigneault, ces dernières souvent mal intégrées.
La plupart des problèmes soulevés par le film restent néanmoins en marge d'une véritable élucidation. On y montre évidemment le chômage, on y mentionne le problème des Indiens, alors que cette partie de la Côte-Nord constitue de façon embryonnaire le reflet de la réalité québécoise (emprise américaine, déracinement, absence d'éducation, etc.). Perron, comme nous le confirmeront ses films suivants, n'est pas un cinéaste social. Ce sont les réalités individuelles ou culturelles qui semblent l'intéresser davantage. (2, p. 123)

Analyse

Résumé : Deux jeunes hommes débarquent à Sept-Iles, ville industrielle en pleine croissance, pour y chercher du travail. Mais des centaines d'autres font comme eux et il n'y a pas de travail pour tous, surtout pour ceux qui manquent de formation. En alternance avec des chansons de Gilles Vigneault, nous les voyons s'enregistrer à l'assurance-chômage, se présenter à tous les bureaux d'embauche, errer dans la ville. Finalement, à bout de ressources, après avoir dû mettre la montre au clou pour manger, ils repartent on ne sait où.

Sujets et thèmes : Chômage, jeunesse, exil intérieur, errance, Sept-Iles, Côte-Nord, mines, usines, formation, école, mer, plage, voleurs de jobs, chanson, danse, Amérindiens.

Traitement : Des plans larges montrent d'abord la baie de Sept-Iles, les installations portuaires, des bateaux, la plage, des goélands. Ouverture typique du documentaire direct. Puis, sur un fond noir, cadré des pieds et lentement ´zooméª jusqu'au gros plan, Gilles Vigneault chante au complet ´Les semelles de la nuitª. Commence ensuite le récit des deux ´bacheliersª filmé et mis en scène comme une fiction avec ses cadrages divers, ses champs et contrechamps, son évolution dramatique, ses changements de rythme. C'est toutefois encore Vigneault, en monologuiste, qui commente ce qui se passe et parle à la place de ces jeunes que les réalisateurs mettent en scène comme en cinéma muet, d'une façon très efficace d'ailleurs. Nous sommes maintenant bien loin du cinéma direct, plutôt dans la formule favorite de Grierson, c'est-à-dire le jeu pour la caméra de leurs propres rôles par les personnes filmées. Le chanteur revient à deux autres reprises, dans la même mise en scène. La finale reprend le même type d'images qu'au début.

Contenu : ´Nous avons la jeunesse et des bras pour bâtir, fer et titane, nickel et cuivre... ª; mais ´pas d'diplômes, pas d'outils; c'est d'valeur, c'est maudit...ª, chante Vigneault. En 1961, à Sept-Iles, c'est l'expansion sans limites; petit village de pêche dix ans auparavant, elle est en train de presque centupler sa population, de devenir une des plus prospères villes industrielles du Canada à cause de sa situation stratégique pour l'exportation des produits miniers de la Côte-Nord. Mais là comme partout ailleurs, et peut-être davantage à cause de la nouveauté des machines, il n'y a d'emplois que pour les mieux formés, non pour les ´bacheliersª avec seulement une cinquième année primaire.

C'est donc le chômage en relation avec le manque de formation que les auteurs veulent mettre ici en relief. Tant les chansons de Vigneault que la mise en scène des deux jeunes hommes concourent à cet effet. Le jeu cinématographique n'a pas eu l'heur de plaire à certains observateurs de l'époque ‹ et on peut le trouver naïf à certains moments ‹ mais il exprime bien le drame humain vécu par une partie de la jeunesse (qu'on retrouve, par exemple, dans Bûcherons de la Manouane, Huit témoins, Entre la mer et l'eau douce, ou encore Où êtes vous donc? ). Brièvement, il évoque le préjugé bien ancré que les ´immigrésª ont plus de chance que les jeunes d'ici, mais c'est pour en faire un faux-fuyant. Une courte scène renvoie aussi au problème des Amérindiens, encore plus mal pris que les autres Québécois.

En début de Révolution tranquille, ce film vient apporter un appui direct à la réforme de l'éducation qui vient de s'amorcer. A tous les jeunes, il fournit un exemple dramatique de la sortie trop hâtive de l'école; il les prévient que l'avenir ne sourira qu'aux techniciens spécialisés, aux ingénieurs et à tous ceux qui dépasseront de loin la cinquième année.

Par sa forme, qui mêle documentaire pur et mise en scène fictionnelle, par son utilisation de Gilles Vigneault, dont la carrière comme ´chansonnierª bien incarné dans la culture d'ici est en train de s'étendre aux grandes salles et à la télévision et enfin par son incitation à des comportements plus conformes aux nécessités du temps, Les bacheliers de la cinquième représente ce qui s'est fait de plus pertinent au début des années 60.

Bibliographie

1. HOULE, Michel et Alain JULIEN, Dictionnaire du cinéma québécois, 1978, p. 240.
2. BERUBE, Rénald, Yvan PATRY et autres, Le cinéma québécois: tendances et prolongements, 1968, p. 123.
3. LEFEBVRE, Jean Pierre, ´Petit éloge des grandeurs et des misères de la colonie française de l'Office national du filmª, Objectif, 28, août-septembre 1964, p. 15.
4. NOGUEZ, Dominique, Essais sur le cinéma québécois, 1970, mentions.
5. PERRON, Clément, Parti pris, no 7, avril 1964, p. 17.
6. VERONNEAU, Pierre, La production canadienne-française à l'Office national du film du Canada de 1939 à 1964, thèse de 3e cycle, Université du Québec à Montréal, 1986, p. 385-392.
7. VERONNEAU, Pierre, et autres, ´40 ans de cinéma à l'Office national du filmª, Copie Zéro, 2, 1979, p. 27.