35 mm, n. & b., deux épisodes : 29 minutes 25 secondes et 29 minutes 23 secondes, 1956, série ´Passe Partoutª
Passe Partout. Alfred J..... Une histoire écrite par Fernand Dansereau. [Générique de fin] Réalisation : Bernard Devlin. Scénario : Fernand Dansereau. Supervision des textes: Léonard Forest. Caméra : Jean Roy. Son : enregistrement : Michel Belaïeff; montage: Don Wellington. Mixage : George Croll. Montage : Victor Jobin. Direction générale : Guy Glover. Passe partout. Une réalisation de l'Office national du film. Réalisé avec la coopération de la Confédération des travailleurs catholiques du Canada et la compagnie Forano.
Note : N'apparaît pas au générique : Avec : Emile Genest, Paule Bayard, Victor Désy, Gilles Pellerin, Pierre Daigneault, etc.
Tournage : Août 1956
Copie : ONF, Cinémathèque municipale de Montréal
Ce qu'on en a dit :
Fernand Dansereau : Il y avait un comité syndical l'ONF-syndicat. On y avait établi toute une programmation de films à faire dont celui-là; c'était le Congrès du travail qui l'avait demandé. Ils voulaient un film qui montrerait aux gens comment être agents de griefs; un film qui publicise la nécessité de l'éducation permanente, des choses comme ça. Mais je ne croyais pas à ça beaucoup; je leur avais dit que la seule bonne façon d'apprendre quand on est travailleur c'est d'assumer des responsabilités d'ordre syndical. Je les avais convaincus finalement de me laisser faire un film qui raconterait ça plutôt que de prêcher des systématiques. (1, p. 17)
Pierre Véronneau : Ce film fait partie de la célèbre série Passe partout qui se fixait pour objectif d'accroître le sens civique des Canadiens. Qualifié par Jean Marchand de ´meilleure chose du genre produite au Canadaª, le film servit dans les programmes d'éducation de la CTCC; il faut dire que son directeur Jean-Paul Lefebvre avait conseillé Dansereau. (5, p 18)
Analyse
Résumé : Un ouvrier machiniste, Alfred J. Kirouac (Fred), se remémore quelques souvenirs et les revit devant la caméra. En 1936, en rentrant de son travail un matin, sa femme Eva lui apprend que le propriétaire menace de les expulser à cause des retards du loyer; même s'il travaille 10 heures par jour, Fred ne gagne pas assez pour défrayer le coût de la vie. Il rêve d'aller comme d'autres ouvrir une terre en Abitibi, mais Eva ne veut pas en entendre parler. Le lendemain, il subit une démotion parce qu'il ne peut maîtriser la nouvelle machine et se retrouve pelleteur de charbon. Allant voir le curé pour lui demander d'intercéder auprès du propriétaire, il lui parle aussi d'établir des contacts avec une centrale syndicale. Un jeune organisateur vient les aider à mettre sur pied leur syndicat. De peine et de misère, Fred et quelques copains réussissent à vendre les cartes de membre. Puis c'est la première rencontre de négociation; mal préparée, elle tourne au fiasco. Mais les suivantes procurent une augmentation de 15 ¢ l'heure (on en demandait 25), et cette première partie se termine par un grand picnic des travailleurs pour fêter cette victoire. En seconde partie, trois ans plus tard, on vient annoncer à Fred le congédiement d'un vieil ouvrier et d'un représentant du syndicat. Choqués, tous les ouvriers déclenchent une grève spontanée pour dénoncer le ´foremanª (contremaître) qui congédie des gens à sa guise. Une rencontre avec le patron n'arrange rien. Les ouvriers font du piquetage. Mandé comme médiateur, le curé réussit à obtenir l'absence de sanctions si les ouvriers rentrent immédiatement au travail. C'est ce que propose le comité syndical à l'assemblée des membres. La grève a été un échec, mais ils ont compris que c'est la force qui compte et qu'il faut bien préparer leurs actions. En septembre 1939, c'est la guerre. A cause d'elle, la compagnie doit beaucoup produire; elle se montre donc conciliante : les ouvriers obtiennent de bonnes augmentations de salaires et un tribunal d'arbitrage pour les griefs, participent à un ´comité de productionª où leurs suggestions sont reconnues. Ils ont maintenant, dit Fred, ´le plus beau contrat au Canadaª. Celui-ci est maintenant presque ami avec le patron, qui lui offre un bon poste au service du personnel. Mais Fred participe au congrès de sa centrale à Québec, où il plaide en faveur de l'instruction gratuite et finalement refuse la belle job bien payée parce qu'il aurait l'impression de se vendre et aussi parce qu'il faut des gars comme lui pour apprendre aux jeunes à se défendre et à se battre pour ´l'émancipation ouvrièreª.
Sujets et thèmes : Syndicalisme, centrale syndicale, grève, piquetage, travail, peur, Québec, terrasse Dufferin, avenir des enfants, colonisation de l'Abitibi, Seconde guerre mondiale, Forano, curé progressiste.
Traitement : Pour cette fiction, la voix off du personnage principal (celle de son interprète) renvoie à des événements s'étant déroulés vingt ans auparavant. A intervalles réguliers, elle intervient pour dégager les leçons principales des actions, mais celles-ci sont mises en scène selon les meilleures traditions du cinéma de fiction avec leurs dialogues, leurs variations de cadrages et leurs positions de caméra provocatrices d'émotions. En accord avec la volonté didactique des auteurs, les scènes sont peu nombreuses et d'un rythme assez lent, prenant le temps de bien faire sentir leur point. Les acteurs interprètent leur rôle selon la tradition hollywoodienne, avec ce qu'il faut d'emphase pour faciliter l'adhésion des spectateurs. Contenu : Ce film est d'abord conçu dans une perspective d'éducation syndicale. Mais, comme le rapporte Pierre Véronneau, le scénariste Fernand Dansereau croit davantage aux exemples vécus qu'aux cours théoriques (voir 6, p. 348). C'est pourquoi la mise en scène s'efforce de soulever beaucoup d'émotions et de montrer les résonnances des actions syndicales tant pour les familles des ouvriers que pour eux-mêmes. Si les ouvriers veulent se donner un syndicat, c'est parce qu'ils sont ´tannés d'avoir peurª. Fred le dit à sa femme et le répète dans la grande assemblée syndicale. A la taverne avec les copains, il dit aussi ´finies les courbettesª. Dans sa perspective pédagogique, Alfred J..... souligne la nécessité d'une bonne organisation syndicale pour éviter ´d'avoir l'air fouª lorsqu'on affronte le patron qui, lui, est toujours bien préparé pour riposter. Les ouvriers doivent aussi de méfier du spontanéisme. Leur grève mal organisée échoue. Mais les sages tirent toujours partie de leurs erreurs et, le contexte nouveau créé par la guerre aidant, le syndicat peut imposer sa force et amener plusieurs mesures progressistes.
Dans la première comme dans le seconde partie, Alfred doit solliciter l'aide du curé. La première fois, c'est surtout pour éviter l'éviction de son loyer, mais aussi parce qu'il peut le mettre en contact avec une grande centrale syndicale. La seconde, c'est que le curé peut servir de médiateur lors de la grève mal engagée. Ici encore, le curé se retrouve carrément du côté des ouvriers. Cela n'empêche toutefois pas Alfred de souhaiter vivement le moment où ´on sera capable de régler nos affaires tout seulsª. Ce rôle de curé apparaît assez paradoxal dans le cinéma de l'époque. Il renvoie toutefois directement à celui que l'évêque Charbonneau de Montréal et des aumôniers importants des syndicats tels le jésuite Jacques Cousineau ont joué lors de grèves importantes comme celle d'Asbestos par exemple. Quand Alfred se retrouve comme délégué au congrès de sa centrale à Québec, avec sa fausse timidité maladroite (l'interprétation d'Emile Genest ne réussit pas toujours à en faire un ouvrier analphabète crédible), il en profite pour plaider en faveur de l'instruction gratuite, invitant les responsables à l'exiger du gouvernement. C'est évidemment un des principaux points de revendication de ce film. Par ailleurs, le film ne donne pas un très beau rôle aux femmes. Celle d'Alfred ne soutient pas beaucoup ses initiatives au début. En seconde partie, elle est à ses côtés, mais souhaiterait qu'il accepte le poste de cadre, surtout parce que cela permettrait aux enfants de faire leur cours classique. Elle accepte toutefois sa décision. Cela cadre assez mal avec ce que l'histoire nous apprend des comités d'épouses de grévistes qui, dans les grèves importantes, prenaient en charge la subsistance matérielle et qui ont forcé bien des maris à persévérer (voir à ce sujet les mémoires de Simonne Monet-Chartrand, Ma vie comme rivière ). De la même façon, voulant sans doute mettre davantage en valeur l'importance des militants locaux, le film dépeint un personnage de représentant d'une centrale plutôt malhabile et assez peu en accord avec ce que révèle l'histoire du syndicalisme, surtout qu'il s'agit d'une usine de 800 employés à syndiquer. Il est un point qui soulève beaucoup de sourires ironiques aujourd'hui: Alfred refuse le poste de cadre offert par la compagnie parce qu'il aurait l'impression de ´se vendreª (même si on ne veut pas l'acheter), et parce qu'il faut des hommes comme lui pour garder la tradition de lutte. Dansereau était conscient de proposer là quelque chose d'assez révolutionnaire. On sait que depuis les années 80, les postes de responsabilité dans les centrales syndicales sont les meilleures voies pour accéder à la politique, à l'enseignement universitaire ou à la haute fonction publique, fort bien rémunérée...
Le traitement fictionnel d'Alfred J..... reproduit la forme hollywoodienne avec son efficacité traditionnelle. Au milieu des années 50, tenant compte du climat de répression qui s'exerce encore sur le syndicalisme, il illustre ce qui se fait de plus progressiste et même il annonce le genre d'actions que les centrales mettront de l'avant dans la décennie suivante. C'est d'ailleurs, à ce qu'on raconte, un film qui fut très utilisé tout le long de la Révolution tranquille. (1, p. 17)
Bibliographie
1. HOULE, Michel et Lucien HAMELIN, Fernand Dansereau, 1972, Cinéastes du Québec, 10, p. 17-21.
2. HOULE, Michel et Alain JULIEN, Dictionnaire du cinéma québécois, 1978, p. 232.
3. LAFRANCE, André avec la collaboration de Gilles MARSOLAIS, Cinéma d'ici, 1973, p. 68.
4. VERONNEAU, Pierre, dans COULOMBE, Michel et Marcel JEAN, Dictionnaire du cinéma québécois, 1988, p. 135.
5. VERONNEAU, Pierre, et autres, ´40 ans de cinéma à l'Office national du filmª, 1979, Copie Zéro, 2, p. 18.
6. VERONNEAU, Pierre, La production canadienne-française à l'Office national du film du Canada de 1939 à 1964, thèse de 3e cycle, Université du Québec à Montréal, 1986, p. 346-355; voir aussi Résistance et affirmation: la production francophone à l'ONF - 1939-1964, Dossiers de la Cinémathèque, 17, p. 83.