Les 90 jours

de Louis Protugais

16 mm, n. & b., 101 minutes 45 secondes, 1959, série ´Panoramiqueª

Canada. L'Office national du film présente Les 90 jours. Avec Jean Doyon, Benoît Girard, Jean Brousseau, Nathalie Naubert, Béatrice Picard, René Mathieu, Henri Poulin, Guy L'Ecuyer, Teddy Burns-Goulet, André Loiseau, Jean-Paul Kingsley, Lionel Villeneuve, Raymond Guilbeault, Roger Varin, Pat Gagnon, Roland Jetté, Roger Florent, Maurice Beaupré, Paul Foucreau, Jean-Paul Dazé, Edgar Tremblay. Scénario et dialogues : Gérard Pelletier. Directeur de la photographie : Georges Dufaux. Montage : Gilles Groulx, Marc Beaudet. Son : Marcel Carrière. Montage sonore : Bernard Bordeleau, Margot Payette. Assistant réalisateur: Jean Dansereau. Décors : Earl Preston. Script-girl : Lucie Thivierge. Directeur de production : Guy Glover, Léonard Forest. Directeur du montage : Victor Jobin. Réalisation : Louis Portugais. [Générique de fin] Une production de l'Office national du film. Canada. MCMLIX.

Tournage : Du 28 janvier au 12 février 1958, à
Montréal
Coût : 84 395 $
Titre de travail : Conscience ouvrière
Copie : ONF archives, Cinémathèque municipale de Montréal

Ce qu'on en a dit :

Office catholique national des techniques de diffusion : Le scénario, signé Gérard Pelletier, est écrit visiblement pour promouvoir la cause du syndicalisme. Il apparaît assez chargé et d'une valeur dramatique plutôt faible, mais dénote par contre une observation juste de certains comportements ouvriers. Le film est techniquement bien réalisé, quoique sans invention. Le jeu des interprètes sent l'effort, mais en général ils se tirent bien d'affaire. Certains caractères sont trop simplifiés.
Appréciation morale : Le film met en relief le courage et la solidarité des membres d'un syndicat engagés dans une grève. Adultes et adolescents. (3, p. 167-168)

Analyse

Résumé : Dans une petite ville du Québec, des ouvriers entrent en grève pour faire cesser les congédiements arbitraires, pour de meilleurs salaires et pour sauver leur syndicat. René Gagnon, jeune ouvrier prend la tête du mouvement, aidé par un jeune avocat au service de la centrale syndicale de Montréal. La grève dure 90 jours, parsemée de gestes clandestins de violence faits malgré l'opposition du syndicat. Celui-ci reçoit l'aide ´de solidaritéª d'autres syndicats. Finalement, un règlement est négocié : les ouvriers n'ont qu'une petite augmentation de salaire, mais ils ont obtenu la réintégration des congédiés arbitrairement, un droit d'ancienneté, une clause de grief et ils ont sauvé leur syndicat.

Sujets et thèmes : Syndicalisme, histoire, grève, piquetage, grief, scab, journalisme et objectivité, avocat, violence, engagement, solidarité, négociation, maire, curé, arbitrage, assemblée syndicale, procédure, congédiement, police, étudiante, hiver.

Traitement : Comme pour les autres films de la série ´Panoramiqueª, il y a ici remontage de la mini-série tournée pour Radio-Canada et diffusée à compter du 19 avril 1958. Pour la version long métrage, on a peu coupé puisque 102 minutes demeurent des quatre demi-heures. On reconnaiît bien les divisions d'origine en épisodes, mais leur regroupement ne leur en confère que plus de linéarité : une première partie décrit le milieu, campe les personnages et amorce l'action principale, la grève; elle est déclenchée dans la seconde, en est au 61e jour dans la troisième et se conclut dans la dernière.

Comme pour les autres ´Panoramiqueª, le réalisateur a effectué un traitement vraiment cinématographique plutôt que télévisuel : les plans larges abondent et décrivent bien les groupes et les lieux; plusieurs scènes avec mouvements élaborés de caméra se passent en extérieur. La langage est assez conventionnel, mais efficace. On n'a pas ici de personnage qui centralise toute l'action. Il y a en fait trois rôles principaux pour développer les principaux thèmes. Le jeune ouvrier qui devient président de son syndicat au moment de la grève se détache de l'ensemble, mais l'avocat et le journaliste viennent souligner des sujets complémentaires au syndicalisme. On remarque aussi beaucoup de rôles secondaires importants.

Contenu : Scénarisé par le journaliste Gérard Pelletier qui écrivait peu de temps auparavant pour un journal syndical, Les 90 jours traite non seulement du syndicalisme sous de multiples aspects, mais aussi de l'engagement des élites traditionnelles (le jeune avocat, le maire, le curé, les marchands, les étudiants) et du journalisme. Deux ans plus tôt, Alfred J..... , réalisé par Bernard Devlin sur un scénario de Fernand Dansereau, avait fourni un portrait plutôt timide du syndicalisme. Le film de Portugais se range clairement du côté des ouvriers et ne donne pas à la compagnie l'occasion d'exprimer sa position sur les événements, laquelle se trouve toutefois - et assez maladroitement - défendue par le maire de la ville, le premier président du syndicat qui est bonententiste et le curé (au début). Il se démarque ainsi de la tradition d'´objectivitéª des produits d'information originant de l'organisme fédéral.[1]. Cette notion d'objectivité fournit d'ailleurs un thème secondaire important du film. Il est évident que le jeune journaliste Ruel représente directement la personnalité du scénariste. Il lui fait dire d'abord que le journaliste doit rester objectif, impartial et éviter la propagande; qu'il ´ne travaille pas dans la sympathie, mais dans l'informationª (il ne transmet pas l'information qui aurait pu éviter l'arrestation du chef syndicaliste). Mais finalement, il se laisse convertir par son ami l'avocat ... et sa belle jeune soeur à courtiser et prend nettement parti en faveur des grévistes. Le film ne dit pas s'il a conservé son emploi dans le quotidien de Montréal...

L'action principale se situe peu de temps après la guerre. C'est une époque de développement, la compagnie a un carnet de commandes bien rempli et ne suffit pas à la demande. Les ouvriers qui ne gagnent que 85 ¢ l'heure, alors que d'autres ont 1,10 $ dans une ville voisine, veulent profiter de cette ère de prospérité. Le film débute au moment où la compagnie vient d'offrir un bel aréna à la ville, mais pour un ouvrier, ce ´cadeauª ne représente pas ´un quinzième de ce qu'il faudrait pour payer l'augmentation de salaire demandée par le syndicatª. On est en période de négociation pour le renouvellement de la convention collective et en plus de meilleurs salaires, le syndicat demande le droit à l'ancienneté et une clause de grief. Le président du syndicat, qui possède aussi un magasin, ne parle que de ´collaborationª (mot souvent péjoratif dans l'après guerre) avec la compagnie. Très pédagogiquement, le film expose alors toutes les tactiques déloyales de l'employeur (congédiement du militant syndical, pressions sur le maire de la ville et le curé, promotion refusée, engagement de scabs, harcelèlement par la police, arrestations même) et fournit aux travailleurs les moyens de poursuivre efficacement leur lutte. Il ne cache pas les difficultés et les misères de toute longue grève. Il insiste sur l'entraide entre syndicats (un camion ´de la solidaritéª apporte des marchandises, plusieurs contribuent au fonds de grève), sur la discipline et le refus de toute violence et de tout vandalisme, sur la nécessité d'avoir l'opinion publique de son bord et de sensibiliser les étudiants universitaires à la cause.

En plus du beau et généreux jeune militant qui remplace le président vendu à la compagnie et du journaliste converti à l'engagement, Les 90 jours propose une assez belle galerie de portraits. Il y a d'abord celui du jeune avocat Dussault de Montréal, qui refuse la lucrative carrière sur la rue Saint-Jacques et qui travaille pour les syndicats parce que, dit-il à son riche père, il y gagne ´sa vieª; sa jeune soeur, étudiante à l'université, organise des rencontres et conférences sur le syndicalisme et c'est finalement elle qui convainc le journaliste de s'engager. On peut y voir une invitation à tous les intellectuels de se ranger du côté des ouvriers. La femme de René Gagnon est peureuse au début et prône la sécurité de la collaboration avec le patron, mais finalement elle appuie totalement son mari. Le père de René représente le vieux militant radical qui a bâti le syndicat et demeure très revendicateur. Le manchot, un autre ´pur et durª, l'auteur du vandalisme, voudra finalement aller se dénoncer pour sauver des camarades; il en est empêché juste à temps par la fin de la grève. Même le curé, au début dans la manche de la compagnie, accepte de louer le sous-sol de l'église aux grévistes, parce qu'ils sont ´ ses paroissiens autant que le maire à qui il loue cette salle pour ses réunions de Chevaliers de Colombª!

Les 90 jours évoque sous plusieurs aspects la fameuse grève de l'amiante de 1949. Il remplit parfaitement le mandat de ´Panoramiqueª qui est de montrer l'évolution du Canada français en réinterprétant l'histoire avec des points de vue nouveaux. Il invite plusieurs groupes sociaux (curés, avocats, maires, étudiants, marchands) à se ranger du côté des travailleurs. Il annonce surtout le syndicalisme plus agressif des années 60, les luttes contre les ´syndicats de boutiqueª. La partialité de sa prise de position représente sans doute la limite du progressisme permis alors dans une institution fédérale. Tout cela en fait non seulement un des plus intéressants annonciateurs de la Révolution tranquille, mais un document qui gardera sa pertinence et son intérêt pendant une quinzaine d'années.

Sans tomber dans l'ironie facile, il faut quand même signaler que le trio des personnages-clés de ce film - le président du syndicat, le jeune avocat et le journaliste - symbolise assez clairement le célèbre groupe connu plus tard sous l'étiquette des ´trois colombesª, lesquelles n'ont pas très manifestement manifesté de continuité dans l'engagement...

1. Douze ans plus tard, Denys Arcand qui aborde un problème similaire avec On est au coton n'aura pas la même chance et subira la censure.

Bibliographie:

1. HOULE, Michel et Alain JULIEN, Dictionnaire du cinéma québécois, 1978, p. 227.
2. LEVER, Yves, Histoire générale du cinéma au Québec, p. 146.
3. OFFICE CATHOLIQUE NATIONAL DES TECHNIQUES DE DIFFUSION, Recueil des films de 1963, p. 167-168.
4. TURNER, D. John, Index des films canadiens de long métrage, 1913-1985, 1986, p. 41.
5. VERONNEAU, Pierre, dans COULOMBE, Michel et Marcel JEAN, Dictionnaire du cinéma québécois, 1988, p. 392.
6. VERONNEAU, Pierre, et autres, ´40 ans de cinéma à l'Office national du filmª,Copie Zéro, no 2, 1979, p. 22.
7. VERONNEAU, Pierre, La production canadienne-française à l'Office national du film du Canada de 1939 à 1964, thèse de 3e cycle, Université du Québec à Montréal, 1986, p. 355-358. Voir aussi Résistance et affirmation: la production francophone à l'ONF - 1939-1964, Dossiers de la Cinémathèque, 17, p. 83-84.