En 1987, Heinz Weinman publiait Du Canada au Québec, généalogie d'une histoire, essai extrêmement stimulant dans son application du «roman familial» freudien aux rapports qu'entretiennent tout au long de leur histoire les habitants de ce pays avec le territoire et leurs«mères-patries» successives : la France, l'Angleterre, le Canada, la «patrie céleste», le Québec. Avec le postulat que l'inconscient collectif reproduit les mêmes phénomènes d'identification/répulsion que l'enfant en croissance et avec une méthode personnelle qui tient autant de la sociologie que de la psychanalyse, Weinman y dévoilait le jeu de l'imaginaire présent dans les comportements des acteurs historiques. Son objectif était de montrer que la maturation des Québécois vers l'indépendance ne se réalise que très lentement à cause d'un imaginaire très prégnant et d'une incapacité de laisser tomber la partie aliénante de ses composantes.
Avec Cinéma de l'imaginaire québécois, De La petite Aurore à Jésus de Montréal, Weinman explore le cinéma à la recherche d'une confirmation et d'une illustration de sa thèse de l'ouvrage antérieur. Il la trouve, bien entendu, dans huit films : La petite Aurore, l'enfant martyre (Jean-Yves Bigras, 1951), Tit-Coq (Gratien Gélinas, 1952), Mon oncle Antoine (Claude Jutra, 1971), Les bons débarras et Les portes tournantes (Francis Mankiewicz, 1980 et 1988), Un zoo, la nuit (Jean-Claude Lauzon, 1987), Le déclin de l'empire américain et Jésus de Montréal (Denys Arcand, 1986 et 1989). Pourquoi ceux-là et non d'autres? Simplement, selon l'auteur, parce qu'ils ont eu un grand succès populaire. Outre que ce principe soit très discutable et ne prouve rien quant à la thèse générale, il ne s'applique pas pour au moins trois des films qui n'ont eu tout au plus qu'un modeste succès en salle; pour conserver le principe, il aurait dû incorporer quelques autres succès éclatants des années 60 (Trouble-fête de Pierre Patry, Valérie de Denis Héroux). Autre préalable qui demanderait explication, l'auteur considère comme allant de soi que le film est reflet de l'imaginaire d'un peuple; ce qui n'est jamais totalement faux, mais ce qu'il faut compléter par une approche du cinéma en tant que créateur d'imaginaire et constructeur de systèmes symboliques. Néanmoins, cet ouvrage reste très passionnant à lire quoique parfois irritant.
Quand on connaît bien les films, on prend plaisir à relever tout ce que l'auteur en tire et, sauf pour Jésus de Montréal, on ne peut qu'acquiescer à la construction de cet imaginaire qui décrit avec beaucoup de perspicacité et de justesse de grands pans de l'inconscient collectif des Québécois. On s'y reconnaît constamment, tantôt avec un sourire amusé, tantôt avec une moue un peu amère. Cependant, revient fréquemment le réflexe, car la réflexion qu'il provoque amène souvent à se dire : c'est bien vrai que le roman familial s'applique dans les films retenus, mais il n'y a pas que cela; il faudrait explorer aussi, par exemple, le conflit oedipien, l'utilisation des grands symboles universels comme la montagne ou la maison, l'opposition campagne-ville, etc., et tenir compte aussi de thèmes importants comme l'irruption de l'étranger dès le cinéma des années 40.
Passons rapidement sur quelques «irritants» mineurs, surtout des erreurs de faits (Aurore avait parlé à Catherine avant de se confesser au curé, p. 72; le padre de Tit-Coq est Paul Dupuis et non Albert Duquesne, p. 65; Benoit ne désacralise pas l'hostie puis qu'elle n'est pas encore consacrée, p. 73; citations du scénario, mais non paroles du film, p. 190; etc.) qui dénotent que l'auteur néglige trop l'aspect visuel des films pour ne retenir habituellement que les dialogues et les intrigues. Toutes ces imprécisions n'infirment pas la thèse générale, mais agaçent l'historien du cinéma. L'éditeur aurait eu intérêt à faire revoir ce manuscrit par un spécialiste.
L'irritation principale vient de l'importance accordée à Jésus de Montréal (82 pages sur 270), considéré par l'auteur comme expression de foi chrétienne , alors que le film n'est à l'évidence - soulignée maintes fois par des déclarations du réalisateur - qu'expression de culture chrétienne revue, de manière sympathique, il est vrai, mais par un regard franchement et explicitement athée. Libre à l'auteur de l'essai d'y trouver une illustration stimulante de sa propre foi, mais il ne peut pas affirmer qu'elle fait partie de l'imaginaire du film qui, bien au contraire, ne retient du christianisme que quelques principes moraux toujours valables. Quand il passe à ce niveau de la foi, il biaise complètement son analyse de l'enfance, fondement de bien des affirmations dans l'ensemble de l'essai. Il n'est absolument pas convaincant quand il tente de prouver que par une «transmutation révolutionnaire des valeurs» (p. 72, et 250-251), le «si vous ne devenez comme des petits enfants, vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux» de l'Évangile, devient signe de maturité suprême et d'autonomie et ouverture à l'«Autre». Libre à lui de souhaiter qu'«après avoir évacué le religieux de sa conscience lors de la Révolution tranquille, le Québec [réactualise] à Montréal, dans tout le pays, la parole du Christ, parole qui avait déjà animé sa première fondation hospitalière Ville-Marie» (conclusion, p. 261), mais cela ne fait aucunement partie de l'imaginaire de Jésus de Montréal ni de celui de l'ensemble du cinéma québécois.
Cinéma de l'imaginaire québécois est un des premiers ouvrages (après Un cinéma orphelin de Christiane Tremblay-Daviault) qui s'attaque de front et de façon élaborée à l'analyse de l'imaginaire du cinéma québécois. Il contient moins que la promesse du titre, n'élucidant qu'une partie de son sujet. Il reste toutefois «incontournable» non seulement pour la justesse de l'ensemble de son propos, mais aussi parce que, malgré le désaccord que l'on puisse avoir avec certaines conclusions, on rencontre rarement une oeuvre aussi stimulante pour la pensée.
Un mot de Le cinéma québécois
à l'heure internationale de Marie-Christine Abel, André
Giguère et Luc Perreault. Mosaïque de 56 portraits de créateurs
liés au cinéma comprenant une photo pleine page et une interview,
édité luxueusement avec l'aide de fonds publics (Société
générale des industries culturelles, Téléfilm
Canada), cet ouvrage n'apporte à peu près rien de neuf et
ne justifie absolument pas son titre ... ni les subventions reçues.
Outre que les choix de représentants soient fort discutables - plusieurs
n'ayant travaillé qu'à des films qui ne sont jamais sortis
du Québec, le plus international de tous les cinéastes québécois,
Frédéric Back, n'y est pas -, les contradictions abondent
: la sélection des films typiques comporte quatre films de Pierre
Perrault, trois de Jean-Claude Labrecque, deux de Marcel Carrière,
alors que ces réalisateurs ne font pas partie de la mosaïque;
la liste des prix mérités ne touche que les longs métrages,
alors que ce sont les films d'animation qui ont été les plus
primés, etc. Un livre presque inutile.
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Heinz Weinman, Cinéma de l'imaginaire québécois
- De la Petite Aurore à Jésus de Montréal , Montréal,
L'Hexagone, 1990, 273 pages.
Marie-Christine Abel, André Giguère et Luc Perreault,
Le cinéma québécois à l'heure internationale
, Montréal, Stanké, 1990, 339 pages.