Imaginaires du cinéma québécois



(Note : On m'avait demandé cette critique, mais je crois qu'elle n'a jamais été publiée, du moins, je n'en ai aucune copie)

Ce numéro 27 de la Revue Belge du cinéma, entièrement rédigé par des Québécois, comprend neuf textes de  «théoriciens» auxquels autant de cinéastes renvoient un écho, plus une interview avec trois cinéastes belges invités à visionner Alias Will James de Jacques Godbout, Trois pommes à côté du sommeil de Jacques Leduc et Kalamazoo d'André Forcier. Yves Bédard et Denis Bellemare ont dirigé la publication.

    Le terme «imaginaire» prend bien des significations selon les contextes du sens commun ou les grilles d'analyse (sociologique, psychanalytique). L'idée était excellent de jeter ce type de regard sur le cinéma québécois. Mais aucune orientation n'a dirigé les coups de sondes apportés par l'étude et le titre semble avoir été compris bien différemment selon les auteurs. C'est ce qui explique que la majorité des textes en restent, pour paraphraser Gilles Carle (qui en signe un), au rappel d'une imagerie  plutôt que de creuser un imaginaire et qu'on y utilise des niveaux d'analyse fort différents. J'en sors assez déçu.

    D'abord parce que le dialogue théoriciens/cinéastes n'a pas vraiment eu lieu, les «praticiens» ramenant leurs interminables (et mille fois racontées ailleurs) chinanes avec les organismes subventionnaires ou ne semblant pas très intéressés par l'abstraction.

    De plus, je vois mal à qui s'adresse cette publication. Si elle se destine surtout au public belge, j'ai peine à imaginer ce qu'il pourra comprendre de ces références à des films qu'il n'a jamais vus. Même si j'ai vu quelques films de ce pays, je me vois mal en train de lire un équivalent de ces Imaginaires  portant sur le cinéma belge. L'interview des trois cinéastes belges confirme ce que j'avance. Si elle vise le public québécois, je comprends mal qu'elle reproduise, à peine transformés, des propos que leurs auteurs ont déjà, et pour certains à plusieurs reprises, publiés ici (Lanctôt, Lefebvre, Warren, Larose...). Beaucoup de thèmes (l'Indien, la relation au père, Perrault) ont déjà été abondamment et mieux traités ailleurs. Tant d'autres sujets, il me semble, auraient avantageusement pris place dans cet ouvrage: le pays, la science, l'héroïsation dans les sports et la politique (pensons à Lafleur, Trudeau, Lévesque...), le monde religieux, le militant, etc?

    On y accorde beaucoup d'espace à des photogrammes qui, sauf à de rares exceptions (p. 14), non seulement ne parlent pas très bien les films référés, mais ne parlent pas, point. Aucun bas de vignette si ce n'est pour dire le titre et l'origine de la photo. Aurait-on oublié que la photo de film ne révèle son sens, comme ses lapsus,  que si on lui applique un travail analytique aussi rigoureux qu'au film? Autrement elle ne renvoie qu'au casting - élément secondaire dans ce type d'analyse et dont personne ne fait état dans les textes - ou ne sert que d'amuse-gueule (quand elle est un peu sexée) ou de prétexte pour mieux «aérer la page»!

    Ce genre de revue universitaire porte en soi une prétention scientifique. De par sa formule-même, un dialogue théoriciens/cinéastes, celle-ci a voulu innover. Elle le fait aux dépens de la théorie, laquelle est d'ailleurs un peu remise en cause par quelques praticiens: Lefebvre, Boutet, Carle, Daudelin (curieux, non, de retrouver celui-ci parmi les praticiens?). Je pense aussi que certains préalables mériteraient d'être mieux fouillés (applicabilité universelle des modèles psychanalytiques européens et historicisation des imaginaires, par exemple). Pas plus qu'il ne faut tout expliquer, je ne crois pas, non plus, qu'il faille être abscons pour faire sérieux; faut-il citer Boileau?

    J'y retrouve quand même quelques bons textes, surtout Weinmann et Larose (malgré son arrogance et sa prétention). Plusieurs autres (Lamothe, Bilodeau, Carle, Boutet, Daudelin...) suggèrent des pistes dans lesquelles j'aimerais bien voir la nouvelle génération de chercheurs se diriger.
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Imaginaires du cinéma québécois, numéro 27, automne 1989, de la Revue belge du cinéma,  sous la direction d'Yves Bédard et de Denis Bellemarre, 65 pages.