(Publiée en 1974 dans un numéro de Critère sur le thème de l'enracinement)
La lancée commerciale du cinéma québécois s'est faite sous le signe du reflet exotique et la création de modèles nouveaux de comportement. Langue française (de France), décors futuristes du Montréal souterrain, vrombissement des voitures sport, musique pop sur systèmes de son ultra-modernes, magnétoscope devenu jouet domestique pour drop-out ou voyeur raffiné, dialogues recherchés jusqu'aux citations de manuels de sociologie, techniques hollywoodiennes de dramatisation et de montage, triangles mouvants de personnages interchangeables, etc., venaient reproduire les clichés cinématographiques mondiaux.
On voulait du même coup s'inscrire sur le marché international des valeurs soi-disant culturelles. Mais ça n'a pas tellement marché. Pas du tout sur le marché international et le public local s'est vite lassé des gadgets mystificateurs, des décors aseptisés et des personnages à la contre-culture irréaliste et bourgeoise.
En 1971, Mon oncle Antoine (C. Jutra) connaissait un succès inespéré et relançait la question des genres dans le cinéma local. Succès à multiples variables, dont certaines ambiguës, mais qui n'importe finalement qu'en tant qu'il mettait à jour de façon non équivoque un pôle de sensibilité du public québécois et révélait la justesse des préoccupations d'une grande partie du milieu cinématographique. Milieu ouvrier, locations campagnardes, musique folklorique, ton populiste des dialogues, jurons qui sonnent juste, pôles de références (magasin général et église) traditionnels et un brin de paillardise faisaient de cette écriture filmique d'une page d'histoire notre premier long métrage de fiction profondément enraciné.
Mais avant que le film de fiction n'articule quelque peu son enracinement, la tradition oneffienne du documentaire et du cinéma-direct avait fait un travail monstre pour en rassembler les principaux matériaux.
Ici, il faut souligner, avant tout, le travail des Pierre Perrault, Michel Brault, Fernand Dansereau, Bernard Gosselin, Serge Beauchemin, Marcel Carrière, Raymond Garceau. Dans une recherche de vérité(s), - on parlait de cinéma-vérité à l'époque - ces réalisateurs et techniciens à la mentalité d'ethnologues prenaient la rue sans idées préconçues, l'oeil grand ouvert, le doigt rapide sur le déclencheur de la caméra et braquaient leurs appareils sur tout ce qui ressemblait à de la «vie vraie».
Le poète Pierre Perrault a fourni l'inspiration à toute cette recherche. Comme je crois l'avoir démontré dans Cinéma et société québécoise (Ed. du Jour, 1972), la vision de Perrault (surtout dans ses cing longs métrages) n'a jamais été une contemplation euphorisante et/ou nostalgique du passé, mais un regard fixant la série des éléments les plus pertinents en vue de la construction de l'avenir québécois. Un vrai poète, de la caméra ou de la phrase n'est jamais concerné que par un imaginaire à débloquer, un présent à aménager et un avenir à laisser émerger. Mais il n'y arrive que s'il se situe à un carrefour de représentations collectives, en plein milieu du trafic des images et des mots; que s'il sait écouter et se laisser pénétrer par ce que le vécu des masses a généré de meilleur. Porté sur et par ce souffte, il peut le relancer «pour la suite du monde». Ce point de liaison entre la tradition et la prospective collectives, Perrault et tous ceux qui ont participé de cette inspiration en dégagent les coordonnées sur nos écrans.
Pour la suite du monde, donc, mais pas pour la suite de n'importe quel monde.
Le monde ordinaire
Sauf exceptions (Kamouraska, par exemple), la recherche de l'enracinement au cinéma prend comme lieu d'exploration le monde ordinaire et sa culture, non celui des élites traditionnelles et de la «culture cultivée» (E. Morin ). Ceci est lourd de conséquences, car il s'opère alors un renversement de valeurs et un changement radical d'attitudes par rapport à ce qu'il est convenu d'appeler la «culture».
Dans sa fonction de transmission du savoir, l'école ne remplit encore sa tâche qu'en partie. De la tradition, elle ne reprend que le monde des classiques, des chefs-d'oeuvre, des grandes productions de l'esprit humain consignées dans les encyclopédies, manuels et sommes. L'étudiant doit y trouver un enracinement, mais uniquement dans un type d'univers imaginaire: celui que les tenants du pouvoir et les élites aristocratiques délimitent et définissent comme vrai, noble et beau. Dans nos cégeps et universités, ces élites changent parfois de noms et maquillent leurs théories de couleurs pop, mais elles reproduisent exactement les mêmes structures mentales aristocratiques. Les caméras du cinéma québécois se braquent dans la marge de cet univers culturel: dans la tradition orale encore vivante chez les plus âgés et les groupes marginaux (les Amérindiens et les habitants) et dans le kétaine chez les masses de tous âges.
Pour paraphraser un titre de film, on «va parmi l'monde pour savoir» ce que vivent et pensent ceux qui ne discourent pas dans les assemblées législatives, les pages éditoriales, les chaires d'universités et les églises; ceux qui n'écrivent pas de volumes et dont les musées ne retiennent ni les photographies, ni les calendriers, ni les mobiliers de cuisine. Ces gens-là n'en ont pas moins jamais arrêté de parler, et de toutes les manières. De plus, ils ont la mémoire longue. En situation de contre-culture - puisque la culture officiellen'appartient qu'à ceux (la minorité) qui la définissent - le monde ordinaire (la majorité) conserve plus longtemps ses racines, se nourrit plus facilement de la sagesse et des expériences accumulées, se souvient davantage parce que son vécu reste collé à sa peau ou imprimé dans sa chair. Les feuilles des livres, comme les feuilles des arbres, s'envolent rapidement, mais comme les racines de l'arbre plongées en terre dans toutes les directions, les racines culturelles du monde ordinaire survivent et fournissent continuellement le suc de nouvelles créations.
C'est en braconnant l'univers symbolique de ce monde ordinaire que les meilleurs cinéastes québécois d'aujourd'hui recherchent leur enracinement.
Le coureur des bois
Elles braconnent fort et loin, les caméras, pour aller à la rencontre du vrai monde. Pierre Perrault s'insularise presque à l'île aux Coudres pour donner aux Tremblay, Harvey et Perron le temps de marquer leurs connivences avec le fleuve et de déblayer valeurs et résidus de la tradition; il panoramique ensuite de l'Ouest canadien francophone à Sept-Iles et l'Acadie pour comprendre plus «viscéralement» la notion de pays. Jean-Claude Labrecque avec Les Smattes et Marcel Carrière avec Chez nous, c'est chez nous pénètrent jusque dans l'arrière-pays en Gaspésie, là où les gens connaissent les bonnes trails et manient adroitement le fusil. Clément Perron nous promène dans sa Beauce natale avec Taureau. Maurice Bulbulian parcourt la région du Lac St-Jean pour nous parler de l'exploitation forestière (Dans nos forêts); puis avec Michel Gauthier, il pousse une pointe dans le Nord-Ouest québécois pour nous présenter quelques travailleurs miniers (Richesse des autres). Jacques Leduc apporte des images saisissantes du Nouveau Québec dans sa Tendresse ordinaire. Et combien d'autres films nous transportent dans des villages et forêts non identifiés.
A travers cette exploration-prise de possession du territoire, cinéastes et spectateurs reprennent la grande aventure des découvreurs et coureurs des bois. Habitude d'un regard à ras de terre, ajustement à une vie rude, familiarité avec arbres et bêtes revivent dans cette lancée perpétuelle vers de nouveaux panoramas. Le braconnier ou le coureur des bois qui sommeille en chaque Québécois se réveille vite en elle. Surtout, elle est l'occasion de la rencontre de la «parenté», de tous ces gens qui ont appris à tirer profit des quatre saisons, rencontrent les mêmes tempêtes climatiques et culturelles, survivent avec les mêmes savoir-faire, chantent et dansent sur les mêmes rythmes. Aux albums de famille par la photographie succède sur les écrans de films québécois l'immense et presque complet album des croyances, légendes, mythes, coutumes, petite histoire, savoir-faire et savoir-être.
Violer l'histoire
L'enracinement chez le monde ordinaire passe aussi par une critique radicale de l'histoire. A côté du gigolo Héroux caressant servilement les manuels officiels dans Quelques arpents de neige, Jean Pierre Lefebvre donne avec Les maudits sauvages un écho fidèle à l'entreprise de Léandre Bergeron et de Bernard Assiniwi. Il faut reprendre l'histoire par un autre bout, changer complètement le lieu d'observation, passer de celui des pouvoirs (les seuls à avoir écrit) à celui du petit peuple et des Amérindiens. Ressusciter les paroles de ceux que les canons ont anonymement décimés ou refoulés dans des réserves de toutes sortes pour nègres blancs, rouges ou noirs.
L'entreprise est de taille, elle donne lieu à l'accusation de violer l'histoire («Il est permis de violer l'histoire à condition de lui laisser un enfant», disait Alexandre Dumas). Mais, en même temps, elle est simple comme le jour: il suffit de mieux regarder l'aujourd'hui en dépassant les anecdotes et en dégageant l'en deçà des situations historiques: structures et modèles n'ont pas tellement changé. En laissant parler pendant quelques minutes la famille Rafaël, Indiens et portageurs («porteurs d'eau» spécialistes), Perrault réécrit sur l'écran toute l'histoire des premiers ct seconds habitants de la Terre-Québec. Fournier et Richardson se laissent raconter sensiblement la même histoire à la Baie James aux travaux titanesques et ils découvrent en plus que les préoccupations écologiques étaient partagées par tout un peuple bien avant que l'expression en ait été inventée (Chissibi). Lefebvre va encore plus loin en analysant snystématiquement les pouvoirs qui sont censés avoir animé cette histoire.
Les violeurs de l'histoire laissent de nombreux petits sur les écrans. Ceux-ci poussent de façon anarchique, ne crient pas encore très fort, mais leur voix commence à se faire entendre.
La langue qu'est commune
C'est sur la question linguistique que se joue l'enjeu principal de l'enracinement de notre cinéma.
Au cinéma-direct, pas de problème: les interviewés dans la rue ou dans leur cuisine parlent leur langue et personne n'en conteste la légitimité même si elle ne ressemble que de fort loin à celle de Radio-Canada ou des films français ! Quand on commence à raconter des histoires cependant, on éprouve la même tentation que dans la littérature: adopter le beau parler et la belle syntaxe des Français, question de donner la chance à toute la francophonie mondiale de comprendre et d'admirer nos oeuvres d'art. Mais la plupart de nos cinéastes ont vite compris l'impossibilité de se définir avec une langue des autres. Plus rapidement que la littérature et le théâtre - et par ailleurs encouragé par le succès actuel de ceux-ci - le cinéma s'est remis à parler québécois.
De retour de France, encore ébloui par les prouesses verbales de ses hôtes, Alexis Tremblay (Règne du jour) est porté, mais il se reprend vite, à déprécier sa langue:
Je calcule que ma langue... la langue que nous avons nous autres ... qu'est commune ... mais c'est la langue, directement de nos ancêtres français ...«La langue, directement, de nos ancêtres français». Pour Alexis, cet enracinement historique et quasi mythologique suffit à en garantir la noblesse. Il y a pourtant beaucoup plus que la grandeur de l'origine. Alexis l'ignore ou veut l'oublier, mais les ancêtres immédiats (pour nous, il en est un) ont trituré ce dépôt et l'ont enrichi d'accents, d'un vocabulaire, d'une sémantique et de connotations nouvelles. Accepter, sans gloriole mais sans honte, cette transformation, c'est incorporer une partie de notre enracinement:
L'homme de chez nous a donc les meilleures raisons du monde d'être fier de ce que son peuple ait fait dans sa langue l'intelligence de son monde, et ait pu se forger d'excellentes formes d'expression vive. L'habitant s'était longtemps frotté à son pays. Il l'a tâté, et il en a reçu l'empreinte. C'est la preuve par la personne de la présence active.Alexis, en disant de sa langue qu'elle est commune, y implique sans doute une connotation de médiocrité, de grossièreté ou de vulgarité. Il n'en dit pas moins sa vérité fondamentale: qu'elle est commune à tout le monde, qu'elle appartient à tous, qu'elle est le seul instrument pour se dire en vérité (sans se prendre pour d'autres), pour «faire un sens» à son vécu personnel et collectif et pour se dire ce sens les uns aux autres (éventuellement pour le dire aux autres francophones).Pendant que les puristes papotaient, et que les esthètes fafinaient, le peuple tranquillement créait. En dépit des défenses, il a senti qu'il pouvait. Il était un acteur dans la grande aventure des peuples migrateurs. Il avait pris racine au Nouveau-Monde. Il a pris des coups durs, mais il a toffé et il a mis en branle une pas pire épopée. C'est un tour de force peu banal, accompli à travers le temps, malgré la grammaire, les dictionnaires, les Anglais, les Français, les linguistes et les ministres.
(Henri Bélanger, Place à l'homme, Eloge du français québécois, p. 253)
Dans cette langue commune, les films de Carle, Labrecque, Arcand, Perron, Carrière et quelques autres puisent les expressions les plus aptes à tracer le portrait juste des Québécois engagés dans leur histoire. Tous ne s'y enracinent pas avec le même succès, mais au moins tous se donnent des bonnes conditions pour le faire. «Bien parler, c'est se respecter», clamait une campagne: se respecter au cinéma, c'est parler québécois, la langue commune...
Ajoutons ici un mot sur les musiques de film. Comme la langue, elles sont une façon de marquer une communauté d'enracinement (l'opéra dans Réjeanne Padovani caractérise bien ses amateurs). Mais pas plus qu'il ne suffit de parler québécois pour faire automatiquement un film enraciné, pas plus ne peut-on se contenter de l'ajout d'une musique folklorique (chansons ou violoneux). Celle-ci aussi n'a pas été figée dans le temps et s'est continuellement enrichie. Pierre-F. Brault dans La vraie nature de Bernadette et Jean Cousineau dans Taureau (sauf pour la désagréable chanson de la fin) démontrent bien comment la reprise d'une inspiration musicale dans des sonorités contemporaines contribue efficacement à la création d'un environnement sonore ajusté au pays réel. François Cousineau et Marcel Lefebvre de leur côté ont complètement manqué leur coup dans Quelques arpents de neige.
Acharnation ou rejet
Si la recherche de l'enracinement regroupe les préoccupations majeures de la plupart des cinéastes, leurs regards varient et leur attitude devant les résultats de la recherche diffère considérablement.
a) l'enracinement assumé
Avec humilité, disponibilité et tendresse, Pierre Perrault s'est fait tout discret pour recueillir les «paroles belles» et le savoir que les vieux de l'île aux Coudres ne demandaient pas mieux que de transmettre «pour la suite du monde». Ses films - ses enfants en celluloïd - «s'acharnent» dans la tradition, comme disaient nos grands-parents pour marquer un attachement viscéral et plein de tendresse:
...au point de vue de l'acharnation que nous avons par exemple... comme nos enfants, comme vos enfants envers vous... c'est ben votre sang... mais ils sont acharnés envers vous... ils vous ont tout votre règne. Comme nous si vous voulez on est rendu, pratiquement, à quatre-vingt... Nos enfants sont acharnés après nous... de notre sang d'abord... pis toujours nous avoir.Assumer cette acharnation n'enlève pas par ailleurs tout sens critique. Perrault le montre bien qui sait départager les traditions devenues inopérantes et celles pouvant rebondir dans le présent pour féconder l'avenir. L'histoire écrite avec des cicatrices reste une histoire douloureuse, mais l'obstination, le courage et malgré tout la joie de vivre des porteurs de cicatrices méritent d'être cités en exemples. D'autres aussi savent le faire. Les Jutra et Perron (scénariste) de Mon oncte Antoine manifestent la même sympathie chaleureuse pour les campagnards d'il y a 25 ans. Le Carle de La mort d'un bûcheron crie bien fort que, malgré une soumission générale, nos pères n'étaient pas tous des caves et qu'ils savaient vivre et mourir debout. La Tendresse ordinaire de J. Leduc vient montrer que les Tremblay et Harvey ont des petits-fils à leur mesure . . .
b) l'enracinement refusé
Pour certains autres, Jacques Godbout en tête, les cicatrices trop visibles apparaissent comme un signe de honte. Il faut amputer tout le membre ou brûler tout le corps. Après l'avoir ridiculisé si possible. Avec IXE-13, Godbout cerne fort bien l'univers symbolique des lecteurs du feuilleton populaire d'il y a vingt ans. Ça oui! Mais le parvenu à la «culture cultivée» laisse éclater son mépris d'écrivain publié en France pour les masses assez caves pour absorber ces mythologies.
Chez quelques Lefebvre, le Carle des Corps célestes, le Roger Frappier du Grand film ordinaire (son premier film, ça se comprend), le Leduc de On est loin du soleil (son premier film...) et quelques nouveaux réalisateurs, l'euthanasie ne s'accompagne pas de mépris, seulement d'un humour noir ou d'une indifférence polie. On exorcise sans trop d'agressivité, mais le malheur vient que les «démons» partis, il ne reste pas grand-chose. La vieille histoire du bébé jeté avec l'eau sale...
* * *
Enraciné, pour son ensemble, dans la bonne
terre de la symbolique élaborée et continuellement enrichie
par le monde ordinaire, le cinéma québécois actuel
ramène au jour - et souvent remet à jour - la série
des connivences et des complicités diffuses qui ont permis au peuple
québécois de survivre en santé malgré tous
les obstacles. Dans la création d'un nouveau consensus collectif
sur les tâches urgentes, il apporte sa petite touche de résonnances
affectives. Au déblocage de l'imaginaire, il redonne du souffle,
une base et une orientation. Parce qu'il se transforme en un lieu de reconnaissance:
gratitude envers le passé et identification positive de soi.