J'AI MON VOYAGE! de Denys Héroux et Gilles Richer
«328,104 spectateurs en 19 jours», dit la publicité. Combien de déçus? Probablement plus que la moitié, car le commentaire entendu le plus fréquemment, à la sortie, se résume ainsi: «C'était pas pire, mais on pensait que ce serait bien meilleur que ça». D'autres, presque aussi nombreux disent carrément: «A comparer avec Moi et l'autre qui ne coûtait rien à la télévision, on n'en a pas eu pour notre argent».
«328,104 spectateurs en 19 jours...» Reprise à peine plus subtile de «Tout le monde le fait, fais le donc!» - publicité faisant appel au conformisme le plus élémentaire, au désir d'être à la page, de se fondre dans une multitude. Tout le monde (ou presque) se fait prendre, se fait exploiter sans réagir, meurt...: fais le donc toi aussi! Tout le monde (ou presque) «fait bien manger» les Héroux, Dominique Michel et actionnaires des Films Mutuels qui, dans leurs appartements cossus ou leurs chalets dans le Nord, se moquent allègrement des familles qui laissent leurs sept ou huit piastres à l'entrée de la salle...
«Et ça continue», dit encore la publicité. «Faut pas que ça change», diront toujours les financiers, et ils pourraient ajouter: faudrait surtout pas que le public devienne plus exigeant.
Méditer encore et encore le cri de Péloquin . . .
UNE SAISON DANS LA VIE D'EMMANUEL, un film français de Claude Weisz
«Une úuvre marquante de la littérature québécoise!» affiche la publicité. Tout à fait juste. Une saison dans la vie d'Emmanuel restera toujours une úuvre «marquante» de la littérature québécoise des années soixante, mais ne deviendra jamais une úuvre marquante du cinéma québécois (ce que la publicité essaie plus ou moins de faire croire) ni du cinéma français.
Non pas que le film soit kétaine. Sa construction reproduit fidèlement celle du roman et emprunte les procédés les plus classiques. Les images manifestent un bon effort de symbolisation pour faire signifier à des extérieurs et à des objets une lutte entre deux temps et deux espaces. Le jeu des comédiens (et la direction du réalisateur) crée peut-être des personnages bien reconnaissables par les Français, mais ni dans les enfants, ni dans la mère et la grand-mère, un Québécois ne reconnaît des gestes et attitudes justes. Tout cela, finalement, manque de profondeur. Le film effleure à peine, et seulement à quelques très brefs moments, l'univers envoûtant créé par la magie des mots dans le roman.
Toute la publicité pour le Québec repose sur le nom de Marie-Claire Blais. Jolie photo de l'écrivain. Eloge touchant sur le film. Apparitions à la télévision. C'est sympathique, mais cela sonne un peu faux: que penseriez-vous d'un fabricant vous affirmant lui-même que son produit est excellent ? La publicité basée sur un nom prestigieux peut être très rentable, mais ici, elle manque décidément de subtilité.
Pour beaucoup, le film donne envie de lire le roman. Le livre coûte moins cher que le billet d'entrée: ne pas faire de détour, aller tout de suite au roman.
HEAT de Paul Morissey
Premier élément, et le plus important, de la publicité: le prestige de la salle. On va généralement au Festival sans prendre de renseignements sur le film, sauf pour s'assurer que le programme a changé depuis sa dernière visite. Pensez donc, Onibaba, Je suis curieuse, Quiet days in Clichy, W.R.: Mysteries of the Organism, tous les gros «hits» de l'escalade érotique dans la même salle! Les titres anglais des films importent peu, même si la salle est située en milieu francophone de l'est.
Deuxième élément: photo (buste et tête) d'un couple nu. Le «18 ans ó adultes» se trouve illustré. Un plaisir spécial est «promis».
Troisième élément: «de Andy Warhol». Cet élément ne parle pas à tout le monde, mais, pour les initiés, Warhol représente une sorte de pontife de l'underground, qui, c'est bien connu, signifie plus ou moins orgie, pornographie de sous-sol, drogue, sacrilèges, messes noires, etc. Ici, on frôle en plus la fraude, car c'est Paul Morissey qui a fait le film; Warhol l'a tout au plus produit.
Mais le produit ne tient pas les promesses de l'annonce. Pas d'orgie, pas de grande scène de sexe, à peu près pas de nudité. Plutôt, une illustration à froid (cool) de la décadence d'Hollywood, une critique féroce de l'envers des décors de la télévision et du cinéma américains. A force de «se prendre pour d'autres», le beau monde d'Hollywood se meurt dans ses névroses, ses chicanes de divorces, sa prostitution, ses rêves de gloire, ses miroirs ternis, ses grandes maisons vides. De la chair humaine, point. De la créativité, non plus. Tout cela évoqué crûment, mais finement et non à coup de descriptions picturales hystériques.
Un film-constat qui vaut le coup. Malgré la salle!
THE EMIGRANTS de Jan Troell
Film d'une sensibilité et d'une chaleur humaine assez extraordinaire, The Emigrants montre magnifiquement tout l'être-bien qui peut exister malgré un grand dénuement matériel. A travers le destin d'une famille émigrant de Suède aux Etats-Unis au siècle dernier, le film met en images expressives les valeurs de solidarité, d'entraide fraternelle désintéressée, de force intérieure, de courage et d'amour présentées comme beaucoup plus importantes que la richesse pour une vie vraiment humaine. En même temps, il dévoile les conditions d'exploitation et les collusions de pouvoirs jouant contre les plus démunis; et cela s'applique à toute société.
Ce film passe à Montréal depuis quelques mois (à la Place Ville-Marie). Mais ne le cherchez pas dans les pages d'annonces: il ne s'y trouve pas. Il est un bon exemple d'une situation assez répandue: parmi les meilleurs films projetés ici, une bonne partie ne sont pratiquement pas annoncés, ou bien se trouvent dans les très petites vignettes. Les vrais amateurs de cinéma ont intérêt à regarder les plus petites annonces: c'est là que se trouvent les indications les plus intéressantes.
Relations, avril 1973