L'UNIVERS RELIGIEUX DU CINEMA QUEBECOIS

 

 

Gilles Carle s'est donné comme théorie de faire des films en largeur plutôt qu'en profondeur. L'ensemble de la production québécoise concrétise cette théorie: s'illuminent sur les écrans tous les lieux physiques du pays, tous les rôles sociaux, les types de personnages, les divers accents du langage, les coutumes, les idéologies, les idées à la mode, etc... Les caméras se promènent partout en un vaste panoramique exploratoire où l'on constate plus qu'on analyse. Dans ce vaste mouvement de caméra, il ne sera pas surprenant de constater que si seulement un très petit nombre de films analysent avec un peu de profondeur le monde de la foi et de l'incroyance, presque tous les autres en reflètent un élément ou l'autre.

Comment ils en parlent

Distinguons ici deux niveaux: celui de la représentation explicite (images) et celui de l 'évocation (l'invisible suggéré).

 

a) les représentations explicites

Dans leur panoramique exploratoire, les caméras accrochent à peu près toutes les manifestations visibles de l'expression religieuse. La recension (presque complète) comprend des affirmations théologiques, répons du catéchisme, croyances populaires, prières (chapelet surtout), rites (baptême, funérailles, messe et mariages sont privilégiés), objets (crucifix, vêtements liturgiques et cléricaux, croix du chemin), coutumes (jeûne, "faire ses pâques", rameaux, Noël et messe de minuit, etc.), cantiques, lieux de culte (les clochers d'église sont inévitables dans un panoramique sur la Terre-Québec).

Comme dans tous les cinémas du monde, la représentation visible privilégie évidemment les personnages religieux. Presque pas de film qui ne montrera pas son "curé" (en soutane) ou sa "bonne soeur" (en costume blanc et noir farfelu). Qu'on leur assigne, tolère ou refuse une place dans le décor, on sent toujours le besoin de les y inclure.

Une remarque: les directeurs artistiques se servent toujours des mêmes symboles traditionnels (soutanes, chapelets) bien qu'ils soient à peu près disparus de la vie ordinaire. La nouvel le symbol ique chrétienne et les mystiques "orientalisantes" (les krishnas, par exemple) ne sont pas encore entrées dans notre monde d'images.

b) l'évocation

Dans l'analyse de problèmes vitaux où la religion avait chez nous des réponses définitives (sens de la vie et de la mort, liberté, éthique, sexualité, pauvreté, avenir de l'homme), certains films apportent un vocabulaire neuf (images) et des solutions différentes de celles proposées traditionnellement. I1 y a là référence implicite.

De même, l'établissement d'un nouveau panthéon d'idoles cinématographiques (personnages filmiques et comédiens-vedettes) vient bousculer les élites traditionnelles dont faisaient partie les personnages religieux. Certaines caractéristiques de ces nouvelles idoles (dogmatisme, ton prêcheur, réponses à tout) reproduisent singulièrement celles des anciennes. Retenons surtout ici qu'on ne se débarrasse pas facilement de la manie d'adorer (ou de brûler, ce qui revient à admettre leur existence) des idoles.

Sans que les cinéastes s'en aperçoivent trop bien, certains films reproduisent des modèles de compréhension et de comportement directement hérités du monde religieux. Des exemples caractéristiques: Les Colombes où, sans aucune référence directe ou indirecte, Jean-Claude Lord reproduit à travers les gestes et paroles désespérés de ses personnages la conception théologique traditionnelle de la nature humaine corrompue (péché originel) que seul un sacrifice d'innocents peut racheter; Taureau de Clément Perron reprend le mythe vétéro-testamentaire du bouc émissaire Pour la suite du monde de Pierre Perrault et M. Brault épouse la structure de l'histoire du salut menant au Christ. On peut se débarrasser de certaines paroles et pensées, mais on ne se libère pas facilement d'une façon de penser.

 

Ce qu'ils en disent

Il y a quelques années, je voyais à la télévisior un vieux film titré The sinzer, not the song. On y racontait le drame d'un prêtre et la thèse en était que la "chanson" (le christianisme) ne vaut rien ou en tous cas n'est jamais écoutée, et que ce sont les performances du "chanteur" (le prêtre) qui lui donnent une certaine séduction.

Au cinéma québécois, il n'est pas tellement question de la "chanson". À part Tranquillement pas vite de Guy Côté, on n'a pas encore vu un film qui l'analyse, la discute ou l'attaque de façon très sérieuse. On la constate comme faisant partie de notre histoire collective, mais on ne semble pas intéressé à en savoir plus long. Comme pour d'autres mythologies sécurisantes, on la laisse tomber par indifférence et parce qu'on est préoccupé par autre chose.

Dans cette ligne, Perrault a marqué le pas dès 1962 avec Pour la suite du monde. Avec beaucoup de respect et de sympathie pour ses amis de l'île aux Coudres, il démontre toutefois que leurs croyances, coutumes et pratiques religieuses sont dépassées et d'aucune utilité pour la vie de la communauté. On doit les respecter comme on respecte le folklore parce qu'il nous aide à nous définir et ne jamais se moquer des personnes, mais rien de plus. Comme la vieille horloge du Règne du jour, elles sont des "monuments inutiles". Les autres longs métrages de Perrault, ceux de Jutra et de Carle témoignent de cette même conception de la religion.

Par contre, on y retrouve beaucoup de "chanteurs". Atmosphère générale: anticléricalisme.

Presque chaque film fait voir son curé ou sa bonne soeur, avons-nous dit. Celui-ci (ou celle-ci) fait tout naturellement partie du décor, mais le plus souvent, il (elle) n'a aucune part à l'action principale du film, i.e. à la vie des gens. Quand il (elle? en a une, c'est parce que le film dénonce, dans notre histoire, l'alliance entre les pouvoirs religieux et les pouvoirs politiques. Le "monseigneur qui mange de la dinde avec les boss pendant que les bûcherons mangent des beans après la messe de minuit" (La mort d'un bûcheron) se retrouve comme modèle dans plusieurs productions (Québec: Duplessis et après… de D. Arcand, Quelques arpents de neige de D. Héroux. Les maudits sauvages de J. P. Lefebvre). D'autres films ont l'anticléricalisme plus agressif et plus naïf: IXE-13 de J. Godbout, Q-Bec my love de J. P. Lefebvre. Dans d'autres cas, il suffira de les montrer "niaiseux": L'Apparition de R. Cardinal. Les Colombes de J. C. Lord. Les Corps célestes de G. Carle.

Quelques-uns sont quand même sympathiques. Surtout le curé de village de Les Smattes (J.C. Labrecque) qui s'implique fortement dans la lutte sociale de ses paroissiens. Contestataire au milieu d'une répression policière, il dégage avec les gens le sens de leur lutte et avec ses paroles de bon sens donne un souffle nouveau à leur forme de résistance.

En résumé...

... et en simplifiant beaucoup, disons que le cinéma québécois actuel est athée par indifférence et anticlérical plus ou moins agressif par besoin de liquider un passé douloureux.

 

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Publié d'abord dans le bulletin de liaison de l'Office national pour le dialogue avec les non-croyants en octobre 1973, ce texte a été repris par Inter de l'Office des communications sociales en janvier 1975 et par L'église canadienne.