Note: Cet article a été écrit dans le cadre d'un dossier sur différents aspects de la télévision au Québec

Préposés aux choses vagues:
les prêtres de la T.V.






     Une programmation régulière de télévision présente de nombreux visages de prêtres: invités à la discussion d'affaires publiques et/ou religieuses ou encore aux divertissements, personnages de téléromans ou de films, participants à l'actualité, animateurs d'émissions. Analyser tous ces profils dépassait largement les possibilités de cette étude. Il apparut aussi très tôt que les émissions religieuses (incluant Rencontre de Radio Canada) constituent une catégorie à part, tant par le grand nombre de présences cléricales que par le niveau explicitement religieux de représentation ou d'analyse où elles se situent. Je les ai exclues en partant. Disons tout de suite que l'analyse de ces émissions forcerait sans doute à nuancer les conclusions de cet article.

     Toutes les autres émissions furent l'objet de l'enquête pendant deux mois. Les présences de prêtres étaient notées sur deux grilles, une d'émission et une de profil, élaborées à la suite d'une exploration sauvage. Une série de données objectives furent recueillies. La plus grande partie (17 cas sur 21) concernaient des prêtres réels, presque tous québécois, invités aux émissions Appelez-moi Lise, Madame est servie, Le Téléjournal, Au masculin, Les Beaux Dimanches. Des quatre autres, trois sont des personnages réguliers des téléromans Rue des Pignons et MontJoye (avec plusieurs apparitions pour chacun); le dernier fut le «patient» principal d'une émission de la série Marcus Welby, m.d. J'ai d'abord cru qu'il faudrait séparer les personnes réelles des personnages fictifs, mais l'analyse des deux séries de cas aboutissait aux mêmes conclusions. Tout simplement, les personnages fictifs, représentant déjà une réflexion sur le profil, dégageaient plus clairement les contours du profil global. Dans la tête des téléspectateurs, l'idée du prêtre vient d'ailleurs du mélange des deux séries d'images.

     Des données recueillies, je choisis les plus significatives pour dessiner les gros traits du prêtre en tant que personne, travailleur et personnage social.
 

Le prêtre comme personne

     Une première chose à signaler est que nous savons peu de choses sur les prêtres comme personnes. Toujours réticents à parler d'eux-mêmes (même lorsque Lise Payette essaie de perçer leurs petits secrets), ils préfèrent parler d'une úuvre ou d'autres personnes.

     Il s'ensuit que le prêtre demeure une personne assez mystérieuse. Un mot étrange (Jésuite, Sainte-Croix, etc.) ou des lettres mystérieuses s'ajoutent à son nom. On ne sait pas où il habite, ni quels sont ses loisirs. On ne lui connaît pas, ou presque, de problèmes aux niveaux financier, familial et relationnel; s'il en a, comme ce fut le cas pour l'abbé Duguay de Mont-Joye (tomber amoureux), ils se règlent merveilleusement vite.

     Nous avons vu presque uniquement des prêtres âgés entre 40 et 60 ans. Faut-il en déduire qu'on ne retrouve plus de jeunes dans la «profession» ou bien que les plus jeunes (s'il y en a) ne présentent pas d'intérêt spécial pour la représentation télévisée? Impossible de faire un choix ici. Ceux que nous avons vus présentaient presque tous des personnalités fortes, sûres d'elles-mêmes, compréhensives, pacifiques, conformistes, ayant le sens des traditions et dotées d'un certain sens de l'humour.

Le prêtre comme travailleur

      G. B. Shaw disait du prêtre qu'il est «un préposé aux choses vagues». Cette définition s'ajuste fort bien à mon échantillonnage. L'enquête révélait qu'environ la moitié des prêtres présentés ne remplissaient que des fonctions sacerdotales, alors que l'autre moitié allient des ministères à l'exercice d'une profession «profane». Considérons les deux cas.

     Au niveau du travail sacerdotal d'abord. Nous les avons vus surtout donner des conseils spirituels très généraux, tenter d'apaiser des conflits de toutes sortes, mettre des gens en relation, se prononcer sur des problèmes de relations pré-maritales, d'adultère, d'alcoolisme, d'honnêteté, de loisirs, etc. Un peu de tout, mais rien de précis. Tout au plus pouvons-nous dire qu'un faible pourcentage de prêtres seraient des «professionnels» de l'évangélisation (catéchèse, sacrements, prédication), alors que les autres parlaient de morale ou de choses vagues. Nous avons été surpris de voir combien peu se référaient à Jésus-Christ ou simplement l'évoquaient.

     Au niveau des autres professions exercées par les prêtres, nous retrouvons aussi la connotation de «choses vagues». En effet, que ce soit dans le journalisme, l'animation soclale, les loisirs, le théâtre ou la politique, nous retrouvons un manque de précision de l'objet et des méthodes. Il y a quand même une certaine professionnalisation dans ces domaines, mais les prêtres qu'on y a vus y sont plus en amateurs de bonne volonté qu'en tant que professionnels.

     Par ailleurs, le manque de précision du travail du prêtre rend son rôle social difficile à cerner. «Si vous ne savez pas où vous allez, vous arriverez ailleurs» (une vérité de Peter)

      Nous avons déjà dit qu'il ne porte pas de problèmes personnels, mais qu'il est presque toujours là à cause des problèmes des autres ou d'une institution. Il est socialement ce qu'on pourrait appeler un «signifiant zéro» à multiples variables ne portant aucune signification précise, mais fournissant l'occasion et permettant l'émergence des significations pour les autres personnages sociaux. Il veut, comme dit un bon jésuite, «être fourré partout, mais ne fourrer personne».

     À quels autres personnages sociaux le prêtre permet-il l'émergence des significations? Socialement, les prêtres que nous avons vus ne s'identifient explicitement eux-mêmes à aucune classe ou groupe particulier. Tout au contraire, la première valeur affirmée est la disponibilité envers tous les autres. Mais qui sont compris dans ce «tous les autres»?

     L'enquête montre d'abord que les gens les plus fréquentés par les prêtres se situent surtout dans la petite bourgeoisie, les professionnels et les cadres. Parmi ces notables anciens et nouveaux, il se sent parmi des pairs. Les gens les moins fréquentés sont les ouvriers. De plus, leur langage (français de comédien ou d'homme instruit), leurs vêtements (complet-veston et sobriété), la façon dont on les interpelle révérentieusement, leur rattachement à l'Eglise-institution (presque toujours affirmé explicitement), le fait même d'être invités à participer aux émissions de télé les situent carrément en dehors de la classe ouvrière. Finalement, au niveau des valeurs, c'est la «solidarité avec les plus démunis» qui se trouve le moins souvent affirmée. Sans être nécessairement bourgeois, ils trouvent leurs affinités et leurs connivences surtout du côté de la petite bourgeoisie. Dans ce milieu, ils viennent expliciter les valeurs de paix, d'absence de conflits, de sécurité, de respect pour les traditions. Ils prennent donc un rôle de stabilisateurs des valeurs sociales.

     Nous avons aussi un prêtre-ouvrier auquel nous devons accorder une importance spéciale puisqu'il joue dans un téléroman depuis plusieurs années (l'abbé Dorval de Rue des Pignons personnage fictif, mais composé selon le modèle de deux prêtres réels, selon l'auteur). Dorval apparaît plutôt rangé du côté des ouvriers et des plus défavorisés. Mais dans le quartier, il fait surtout du dépannage au moment des problèmes aigus et pour cela, il met à contribution ses amis et anciens confrères de collège devenus professionnels ou propriétaires d'entreprises. Il a des fréquentations dans tous les milieux, comme beaucoup de prêtres veulent en avoir, mais ce faisant, il devient un agent d'intégration des classes: aux plus riches, il donne bonne conscience en leur fournissant l'occasion de «faire la charité»; aux pauvres, il montre comment les riches sont «du bon monde». Jamais il ne laisse éclater ouvertement les conflits ni n'essaie d'animer le milieu pour que disparaissent les causes de la pauvreté et l'exploitation. Sans s'en rendre compte, il joue à fond le rôle de supporteur de l'idéologie dominante; il est le conciliateur par excellence entre toutes les tendances et ne fait bouger personne.

Des prêtres selon quels modèles?

     Les bibliothèques de théologie renferment toutes de très nombreux ouvrages sur les prêtres. Tous ces bouquins disent à peu près la même chose: le prêtre doit être un témoin de líÉvangile de Jésus-christ, un animateur spirituel. Selon líÉvangile, il doit síintéresser spécialement aux plus démunis, car le Christ affirme que cíest pour eux quíil est venu; il devrait aussi incarner la contestation du matérialisme au nom de valeurs spirituelles.

     Les prêtres vus à la télévision(dans les émissions autres que les émissions religieuses, rappelons-le) ne correspondent pas beaucoup à ce modèle. Crise d'identité reliée à la crise sociale ambiante? Peut-être. Refus du cléricalisme québécois traditionnel? Peut-être aussi. Manque au niveau de la professionnalisation? Sans doute. Difficultés à voir et à dire les vecteurs spirituels de notre époque? Probablement.

     Par ailleurs, si un prêtre est invité à la télévision, c'est parce qu' il correspond bien à l'idéologie (pas toujours explicite) du système de télévision qui l'invite. «On a les politiciens, les curés et les pornographes qu'on mérite», faisait dire Jean Pierre Lefebvre à l'un de ses personnages filmiques. Sur le petit écran, les prêtres sont des modèles, s'ajoutant à une foule d'autres, des pouvoirs régissant notre société. Reflètent-ils le monde clérical que la vie quotidienne ou dominicale permet de rencontrer? Au lecteur de reprendre l'analyse.

RELATIONS, juillet-août 1973, p. 205