La guerre des tuques d'André Melançon
et
Mario de Jean Beaudin
Sonatine de Micheline Lanctot
Aux pieds de la lettre de Jacques Méthé
Avec un peu de retard sur l'année de l'enfant et un peu d'avance sur celle de la jeunesse, l'année 1984 a marqué une étape importante pour l'entrée des jeunes sur les écrans du cinéma québécois.
Rock Demers se bat depuis vingt ans pour la fabrication et la diffusion d'un cinéma de qualité pour les enfants. Il a toujours cru que, sans cesser de s'ouvrir à la culture universelle, les petits Québécois devraient aussi nourrir leur imaginaire de personnages et d'aventures davantage inscrits dans la culture d'ici, lesquels pourraient par la suite intéresser les autres enfants du monde. Avec La guerre des tuques qu'il vient de produire, on peut sans contredit affirmer qu'il remporte une grande victoire.
Qu'est-ce qui séduit autant les adultes que les enfants, dans La guerre des tuques? D'abord un bon scénario (de Danièle Patenaude et Roger Cantin), qui sait alterner les temps d'action et d'émotion, avec ce qu'il faut d'affrontements, de rebondissements dramatiques et de romance. Puis un travail de caméra très efficace (il n'y a rien de plus difficile que de bien filmer des scènes dans la neige), une excellente mise en scène et direction des jeunes comédiens par André Melançon. Par- dessus tout, la finesse et la valeur «pédagogique» de la composition des personnages.
En effet, tout en reproduisant, comme pour faire un clin d'oeil aux adultes, les stéréotypes habituels dans la typologie physique des groupes d'enfants (le grand maigre, le gros gras, le «lunetté», le lent, le nerveux, la paire de jumeaux, etc.) et dans leur vécu (esprit de groupe, exclusion de l'autre sexe, amour des animaux, sens du jeu et des batailles, etc.), les scénaristes ont pris soin d'éviter tout racisme, sexisme et préjugé social. Il y a jeu de guerre, bien sûr, mais le traitement humoristique, la victimisation du chien ami de tous, l'inclusion tout à fait anti-cliché des filles et celle d'un «objecteur de conscience» fort articulé et astucieux, l'importance du jeune d'origine asiatique qui est en plus le scientifique du groupe et le meilleur stratège (le Viêt-nam, n'est-ce pas...!), le «journaliste» de Victoriaville, tout cela aboutit à une remise en cause des idées reçues sur la guerre, l'égalité des races, les rôles sexuels, etc. On rejoint presque l'esprit de Passe-partout.
Mario aussi, dans le film de Jean Beaudin, s'en va-t-en guerre. Mais c'est l'été, on est aux îles de la Madeleine et la guerre de Mario ne se passe que dans sa tête d'enfant de dix ans et dans les paroles de son grand frère Simon. Car Mario ne parle pas, ne cherche pas la communication avec ses camarades, vit dans son monde à part où il ne laisse pénétrer que les récits fabuleux des batailles célèbres racontés par son frère (qui intervertit vainqueurs et vaincus: cet été-là, ils sont Arabes s'emparant de Poitiers!) Admirable complicité des deux frères, éclatement des frontières du jeu, liberté de l'imaginaire comme on en a rarement vu dans le cinéma d'ici.
Un magnifique travail de caméra reproduit l'étrange beauté du paysage madelinot et lui confère un caractère insolite qui ouvre à des ailleurs mystérieux. C'est dans cette atmosphère quasi sacrée, rendue presque palpable par le regard de Mario, que je vois la principale qualité du film. Pour cela surtout, et pour quelques scènes amusantes (le feu d'artifice dans le camping au milieu de la nuit, la visite à l'étrange île aux oiseaux, la finale), le film vaut le dérangement.
Mais pour le reste, j'ai souvent décroché. D'abord à cause du scénario mal unifié autour de son sujet, qui accorde trop d'importance à des scènes secondaires, qui nous amène à une finale logique (la noyade de Mario par son frère), mais se reprend et allonge inutilement le film en une deuxième finale du même ordre. On y sent trop souvent comme une hésitation entre une composition d'actions pour les enfants ou pour les adultes (pour qui finalement il nous semble qu'on ait opté: il ne s'agit pas ici d'un film pour les enfants). Puis Beaudin a mal contrôlé l'interprétation de ses comédiens enfants et adolescents (Simon n'a pas souvent le ton juste, son amie Hélène jamais); il aurait d'ailleurs dû les faire articuler leurs mots un peu plus. On aurait pu souhaiter aussi une meilleure intégration de la cutlure madelinote.
Les deux adolescentes de Sonatine
ne souffrent pas, comme Mario, d'un mystérieux mutisme, mais n'en
vivent pas moins un problème de communication dont les conséquences
seront tout aussi mortelles.
Film généreux s'il en est. que Sonatine! Mais
le public ne l'a pas accepté. À cause de ses qualités
et défauts cinématographiques? Je ne crois pas. Plutôt
à cause de la réalité montrée que l'on veut
continuer d'ignorer.
Bien sûr, il ne s'agit pas d'un film sans défauts. Un rythme peut-être trop lent, des raccords douteux ont pu décourager bien des spectateurs pourtant sympatiques. Déjà, le sujet est difficile, peu aguichant. Lanctôt a de plus choisi une forme austère, convenant parfaitement à son sujet, mais le rendant encore moins attrayant: le constat se fait par petites touches visuelles qui montrent sans expliquer, sans effets appuyés, sans beaucoup de paroles, avec des gestes très stylisés, dans une atmosphère continuellement feutrée. Comme dans la plus grande partie du cinéma québécois, il s'agit davantage d'un film de situation que d'un film d'action. C'est une forme qui, en soi, demande beaucoup au spectateur et ne favorise pas toujours la communication...
Quant au sujet, rarement a-t-on vu témoignage aussi fort sur le malaise des adolescents. Walkman aux oreilles, qui leur forme comme un cocon sonore de bruits artificiels, ils s'isolent du milieu familial et scolaire, ne s'y intéressent pas, refusent cet univers d'adultes qui se chicanent entre eux pour plus d'argent tout en se camouflant derrière des slogans comme «solidarité ouvrière». Dans Sonatine les deux adolescentes n'envisagent même pas de crier leur détresse à leurs parents ou professeurs ou amis. Dans un geste d'ultime provocation, portant pancarte explicitant clairement leur geste, elles vont se suicider aux pilules dans le métro. Le spectateur espère leur sauvetage in extremis, au moins par le surveillant du métro; mais celui-ci, avant d'arriver à leur wagon, est appelé par son syndicat à un débrayage général...
Le gars de 19 ans d'Aux pieds de la lettre, lui, communique aisément par la parole, quoique son vocabulaire soit plutôt réduit, mais il est tout à fait perdu lorsqu'il s'agit de remplir une demande d'emploi, de lire un formulaire ou le nom des rues. Il fait partie de ces 300 000 adultes analphabètes que compte le Québec. Pour lui, la filière fut classique: «bachelier» du «professionnel court», «jobines» aussitôt laissées parce que mal payées et frustrantes, vols avec la gang de copains, arrestation...
Fiction à caractère didactique, produite par le ministère de l'Éducation et réalisée par Jacques Méthé, Aux pieds de la lettre fait partie de ce cinéma dont on parle rarement, parce que mal diffusé et dans des circuits trop restreints. Je mentionne ce moyen métrage (59 minutes) parce qu'en plus de la pertinence de son propos et de son indéniable intérêt pédagogique (problème clairement posé, solutions de rattrapage bien démontrées), il offre un divertissement cinématographique fort appréciable par la qualité de la scénarisation et l'interprétation bien réussie d'Alain Zouvi et de Michèle Allen.
Ces films, avec tous les plus marquants de la production québécoise des dix-huit derniers mois, seront montrés lors des Rendez-vous du cinéma québécois qui auront lieu cette année, du 29 janvier au 3 février. Les éducateurs surtout, ne devraient pas manquer ces films sur les jeunes d'ici.
Relations, janvier-février 1985, p. 34-35