De Jean-Claude Labrecque
Dans les milieux intellectuels, on voyait venir le film de Labrecque avec un petit sourire en coin: comment avait-il pu accepter un sujet à première vue pas très intéressant en soi et surtout si loin ó et même contradictoire ó avec son univers habituel? Tout le monde avait en tête l'admirable Thérèse d'Alain Cavalier, et les cinéphiles ressortaient de leur mémoire le confus mais intéressant On est loin du soleil de Jacques Leduc, sur le Frère André, dans la série sur les Quatre Grands de l'ONF en 1970 (les trois autres étant Maurice Richard, Maurice Duplessis et Willie Lamothe). Labrecque avait-il la même liberté esthétique devant son sujet (surtout quand on sait que les Pères de l'Oratoire sont les coproducteurs du film et savent sûrement ce qu'ils veulent!)? Avait-il même le talent pour affronter un tel défi: apporter l'information pertinente à son sujet, satisfaire les curieux de la biographie du thaumaturge, faire une oeuvre esthétiquement intéressante et y imprégner sa griffe personnelle d'artiste? On connaissait son talent de portraitiste et de documentariste, mais jusqu'ici, il n'avait peint que des poètes dont il se sentait très proche (Claude Gauvreau, Marie Uguay.....) et des sujets spectaculaire en soi (les Olympiques, la visite de de Gaulle, etc.)
Eh bien, tout le monde est agréablement surpris de voir son travail et Le Frère André fait presque l'unanimité. D'abord, il faut dire qu'il a bien réussi à présenter son personnage. En soi, ce nétait pas facile de présenter en une heure trente une vie de 91 ans. La séquence des Actualités cinématographiques de 1937 relatant les funérailles du frère André constituait une excellente ouverture au film et illustrait bien toute l'importance et l'ampleur du phénomène. Elle nous «embarquait» dans une structure filmique classique (la mort du héros dès le début, puis la reconstitution des faits marquants de sa vie) tout è fait propice au développement de son sujet.
Le choix d'une conversation imaginaire entre le Frère André âgé de 61 ans, au moment du grand congrès marial de Montréal en1910, et de sa jeune nièce Marie-Esther permettait la sélection des souvenirs et la «comparution» des témoins importants par le flashback tout en accordant assez de temps pour bien camper les traits de caractères du personnage et pour fournir des informations essentielles. Pour les flashbacks, il choisit cette convention de faire apparaître les personnages dans sa première chapelle où a lieu la conversation et cela se révèle très judicieux, car il peut alors livrer une très grande quantité ó et qualité ó d'informations en peu de temps. Les images, avec éclairage des vitreaux, sont alors d'une grande beauté, comme l'est d'ailleurs la photographie générale du film, notamment dans la séquence de la gare de tramway et dans la séquence finale de la foule qui gravit la montagne.
Un homme, un univers
Comme portrait du Frère André, Labrecque montre un homme assez simple, plutôt têtu, chaleureux dans ses contacts avec les «petites gens», religieux obéissant mais astucieux pour amener ses supérieurs à lui commander exactement ce qu'il voulait, doué d'un certain sens de l'humour. Le choix de Marc Legault pour le rôle titre s'est avéré ici assez judicieux, car même dans les moments les plus sérieux, le visage de ce comédien conserve comme un petit sourire en creux qui rend continuellement son personnage sympathique (le frère André l'était-il autant?) Mentionnons ici que tous les rôles secondaires sont bien campés par les Sylvie Ferlatte (la nièce bien contente de se faire dire par le saint homme de marier son amoureux plutôt que d'entrer chez les soeurs!), Jean Coutu (le père Dion), etc.
Mais Labrecque n'en est pas resté à ce portrait «à hauteur d'homme» comme on dit habituellement pour ses films. Sans approfondir ó qui pourrait le faire le temps d'un film qui se veut surtout informatif ó il suggère les principales pistes pour entrer dans l'univers spirituel du frère André: une foi naïve et profonde en un Dieu qui intervient sur la terre («Je ne dis pas qu'il n'y a rien de bon dans leur science, mais je pourrai jamais dire non plus qu'il n'y a rien de bon dans ma foi»), quelques éléments de la spiritualité de St Jean de la Croix, la valeur rédemptrice de l'épreuve et de la souffrance («apprenez-nous à pâtir en silence», prie-t-il saint Joseph1) , la puissance psychologique de la prière, l'effacement de soi («Je suis rien qu'un outil pour St Joseph»). J'aurais toutefois souhaité qu'il parle un peu de la «spiritualité de la porte» qui, dans la tradition mystique, valorise beaucoup le travail du portier. Avec humour, il fait expliquer par le Frère que sa dévotion à St Joseph vient simplement de fait qu'il est le plus délaissé de la Sainte Famille, que même Sainte Anne a trop d'ouvrage et que Joseph, l'humble et effacé charpentier est le plus à même de comprendre les «petites gens».
Le réalisatuer met aussi clairement en évidence que le frère André fut comme porté par tous les éclopés qui ne cessaient de le harceler, que c'est cette foi du «monde ordinaire» qui le tansforma en thaumaturge et qui vainquit toutes les réticences des puissants et de savants.
Malaises
C'est ici que j'apporte une réserve sérieuse à ce film. Je me sents mal à l'aise quand on s'y moque des théologiens qui «emberlificotent» les réalités, des médecins et des supérieurs religieux qui maniestent beaucoup de réserves, alors que seules les «petites gens» peuvent comprendre la vraie foi. D'un côté, on assiste à une représentation de la foi du frère André qui tient presque de la superstition (insistance sur «l'huile de saint Joseph», sur sa naïveté) et de l'autre, on lui donne trop facilement raison ainsi qu'aux «petites gens» de s'opposer à tous ceux qui veulent réfléchir sur toutes les composantes de la situation. Je vois quelque chose de malsain dans ce populisme et ce préjugé anti- intellectuel qui a trop souvent cours chez certains cinéastes québécois et qui, allégoriquement, est leur façon de dire aux critiques et aux intellectuels: peu m'importe que vous critiquiez mon film, du moment que les «petites gens» viennent le voir. Il me semble que c'est trop aisément souhaiter la disparition de ces poseurs de questions et empêcheurs de «tourner en paix» et se satisfaire trop aisément qu'au royaume des aveugles, les borgnes sont rois ... Pour filmer de façon à les rendre si antipathiques les membres du conseil provincial qui discutent du cas du frère André, Labrecque a du imaginer une réunion de fonctionnaires des organismes subventionneurs en train d'évaluer quelque scénario!
Enfin, dernière réserve, la musique
de ce film (de Joël-Vincent Bienvenue) tombe trop souvent dans le
sirupeux et le mélo, dans ces mauvaises redondances à l'image,
sous prétexte de souligner quelque émotion ou action, qui
rendent si souvent péjorative l'expression «musique de film».
Il est bien des plans où le silence aurait eu meilleur effet. La
sobriété de Thérèse à cet agard
aurait pu servir de modèle et convaincre qu'il n'est nul besoin
de faire beaucoup de bruit pour aller chercher un large public.
1. C'est ce thème que Jacques Leduc avait choisi d'exploiter dans On est loin du soleil, et dans lequel il voyait l'essentiel de l'influence du frère André. Plutôt que d'aborder directement la vie du guérisseur, il ne l'avait montré qu'en photo, pendant qu'une voix off racontait sa biographie, dans une séquence prégénérique. Il avait ensuite composé une mosaïque de personnages contemporains, assez «malheureux» merci, illustrant chacun une facette de la vie du «bienheureux» (Relations, 368, février 1972)
Relations, novembre 1987, p. 280-281