Un film parlable qui laisse parler les spécialistes de la question québécoise: les Québécois.

Faut aller parmi l'monde pour le savoir

un film de Femand Dansereau et d'une quinzaine de Québécois




     Au moment où beaucoup de spectateurs de L'heure desbrasiers discutaient de ce film et souhaitaient que des films outils de ce genre se fassent au Québec, Fernand Dansereau était en train d'en réaliser un pour le compte des Sociétés Saint-Jean-Baptiste et des Sociétés nationales des Québécois. On peut maintenant en voir le résultat avec Faut aller parmi l'monde pour le savoir.

     Film-enquête, Faut aller parmi l'monde pour le savoir (ce titre est une parole d'un participant) s'inscrit dans le prolongement de Un pays sans bon sens (Perrault), mais en se limitant au Québec et en abordant directement la question politique et sociale. Film-outil, il est divisé, comme L'heure des brasiers, en trois parties explicitant divers thèmes et est orienté vers la discussion et l'animation.

Une enquête cinématographique

     «Assumer le peuple québécois dans son ensemble et le traduire dans ce qu'il vit profondément, lui présenter comme dans un miroir, une image chaude et affectueuse de ce qu'il est», tel était le mandat recu par Dansereau, l'été dernier. Cela, presque tous les cinéastes, romanciers ou sociologues prétendent le faire, que ce soit par la fiction, le document-vérité ou l'enquête scientifique. Mais combien y arrivent réellement ?

     Car, síil faut aller parmi le monde pour savoir ce que pensent «le monde», il faut surtout «les» laisser parler, se rendre disponible à leurs paroles, apprendre à écouter et à laisser un peu de côté ses idées, afin que le dialogue libérateur puisse commencer. Et c'est uniquement lorsque le dialogue s'engage entre enquêteur et enquêtés que les enquêtés peuvent réellement faire «sortir» ce qu'ils pensent. Avec Tout l'temps, tout l'temps, Dansereau était aussi allé «parmi le monde» (film de fiction imaginé, construit et interprété par un groupe de citoyens) et s'était davantage effacé devant les participants, mais ce dialogue avait manqué et le film touchait plus alors au mélodrame qu'au document-vérité.

     Avec Faut aller parmi l'monde pour le savoir, il était d'autant plus important de savoir écouter et dialoguer que le tournage a commencé une semaine après la mort de Pierre Laporte, donc en  pleine crise d'Octobre. C'était un moment aussi exceptionnel que délicat: 0u bien le jeu de la vérité serait faussé complètement par le climat de crise, ou bien la crise elle-même servirait de puissant révélateur. C'est la deuxième hypothèse qui síavéra juste: devant les paroles dures et répressives du pouvoir, 1e groupe de Québécois a quand même continué à parler de libération.

     C'est dans un moment comme celui-là qu'on se rend compte que l'enquête cinématograpllique peut avoir infiniment plus de valeur que les enquêtes scientifiques style Gallup, car si celles-ci sont immédiatement opérationnelles (en vue d'une élection, par exemple), elles sont impuissantes face à tout ce qui regarde les sentiments profonds. En sociologie, on se dit aujourd'hui que, pour que ces enquêtes soient réellement valables, il faudrait faire la psychanalyse des interviewés, car, le plus souvent, ceux-ci sont obnubilés par les slogans à la mode et ne savent même pas clairement ce qu'ils pensent réellement. Par contre, l'enquête cinématographique réalise plus ou moins cette psychanalyse; son usage (conscient et inconscient) de symboles visuels et sonores ajoutés aux paroles permet une meilleure projection de l'intériorité profonde et l'explicitation vécue et située des paroles. À cet égard, l'apport de Dansereau au film est très intéressant. Comme Perrault l'avait fait dans Un pays sans bon sens, il a entrecoupé ses interviews de paysages révélateurs à la fois pour bien situer les paroles et pour en accentuer le sens. Contrairement à Perrault, cependant, il a utilisé la couleur: un monochrome sombre pour les interviews et des couleurs, ordinaires (qui, par contraste, apparaissent éclatantes) pour les paysages. Tout en donnant beaucoup de vie au film, ce procédé simple révèle très bien l'affection que tous les participants au film ont pour la Terre-Québec, en même temps qu'il permet de mettre en relief les difficultés éthiques et politiques qu'ils ont à y vivre actuellement.

Des paroles libérées

     Qu'est-ce qu'on apprend quand on va «parmi le monde», de Rouyn à Rimouski, en passant par Sainte-Agathe, Montréal, Sainte-Therèse, Cabano, L'Ile-Verte, Richelieu et Drummondville ?

     On sait qu'il y a partout un peuple qui a «une boule dans la gorge», et que cette boule doit sortir un jour ou l'autre; que les gens ne peuvent plus se taire, que le cri a commencé à sortir et que, bientôt, il sera entendu au loin, que des centaines de personnes ont manifesté avec Simonne Chartrand, rue Parthenais, l'après-midi du dernier Noël, pour montrer qu'elles étaient libérées de la peur du pouvoir, de la police et de l'armée; qu'on a un grand ménage du printemps à faire et que personne d'autre ne le fera à notre place; qu'«il faut mettre la main dans l'affaire de la société», comme à Cabano, et que, si tout le peuple québécois se décidait à le faire, on aurait vite des changements profonds; que beaucoup de gens croient que líenvoi de l'armée à Montréal et la loi des mesures de guerre constituaient une véritable déclaration de guerre d'Ottawa au Québec; que les occupations (CEGEP, universités, usines) ne devraient pas se faire pour contester globalement le système, mais pour rendre humainement habitables ces parties importantes de notre territoire; que le problème de la langue existe partout dans le pays et que personne ne peut le résoudre en se battant seul; etc.

     Au-delà de chaque rencontre, par delà les frontières des villes et des villages, on sait et on sent que l'album de famille des Québécois est en train de se constituer. Par le montage de son film, Perrault a démontré que le Canada est «un pays sans bon sens»; Dansereau, lui, montre que la misère subie ensemble, le goût de vivre et de bâtir ensemble ont déjà cimenté un autre pays «avec sens». La très belle chanson de Michel Garneau, reprenant quelques paroles des dialogues, unit toutes les interventions et fournit comme un leitmotiv que chacun pourrait reprendre à son tour.

Libérer d'autres paroles

     On ne peut pas voir Faut aller parmi l'monde pour le savoir seulement comme un spectacle, ni comme le récit intéressant de l'expérience vécue d'une quinzaine de Québécois. Car ces Québécois n'ont rien de spectaculaire et ne sont vedettes nulle part. Tout simplement, ils aiment vivre leur Québec et comprennent que, pour vivre ensemble, il faut d'abord commencer par se parler. Pour cela, ils engagent la conversation, ils acceptent de parler les premiers pour «casser la glace». Pour que le film soit complet, il faut donc qu'il y ait réponse dans et hors de la salle. C'est pourquoi il a été concu comme un outil de travail et bien divisé pour sérier les problèmes (les deux premières parties touchent surtout1'analyse de la question québécoise et la troisième quelques orientations pour l'action). Les réponses seront sans doute diverses, suscitant des accords ou des désaccords assez radicaux, mais elles seront toutes utiles puisqu'elles permettront toutes de mieux mettre le doigt sur l'unité comme sur les différences.

     Commandé par les Sociétés Saint-Jean-Baptiste et les Sociétés nationales des Québécois, Faut aller parmi l'monde pour le savoir jouit donc de structures d'accueil assez exceptionnelles. De plus, le responsable de sa diffusion confirme que des copies seront disponibles aux bureaux locaux de la Société pour tous les groupes qui en feront la demande. Contrairement à tous les films québécois de qualité, il passera donc à côté des problèmes de distribution et pourra librement «aller parmi le monde». Souhaitons qu'il y aille beaucoup et, en attendant, félicitons tous les promoteurs et réalisateurs de ce projet.

     En janvier, tout 1e monde annonçait une sortie commerciale pour Un pays sans bon sens de Perrault. On le sait maintenant, cette sortie commerciale n'aura pas lieu et ce très grand film est maintenant entré dans le mode ordinaire de distribution de l'Office national du film. Tous les groupes qui voudraient s'en servir peuvent donc en obtenir gratuitement copie aux bureaux de l'Office, rue Sherbrooke.

Relations, mai 1971, p. 154-155