Comme chaque année, les Rendez-vous d'automne,
nouveau nom de la
Semaine du cinéma québécois (29 sept.-2 oct.),
donnèrent aux cinéastes, critiques, diffuseurs, cinéphiles
fervents ou spectateurs ordinaires plus ou moins égarés l'occasion
de brosser un vaste panorama sur la production des douze derniers mois.
Après s'être laissé bombarder d'images pendant de longues
heures, tout ce beau monde se retrouvait avec plaisir dans le grand lobby
de la cinémathèque pour s'émerveiller ou s'indigner,
rêver, discuter, phantasmer sur le film à faire, se désoler
de la situation générale, distribuer généreusement
lauriers ou chardons à gauche et à droite, etc.
Nous avons déjà, dans ces pages, discuté des Quarantaine, Bête lumineuse Maria Chapdeleine, Au clair de la lune, Bonheur d'occasion, etc., qui ont davantage illuminé les marquises des salles commerciales et déjà provoqué leur plein de réactions. Ces films n'ont que peu fait partie des sympathiques controverses des Rendez-vous, sinon pour servir d'exemples du gaspillage éhonté d'argent et de talent dont se rendent complices industriels du cinéma, ministres et fonctionnaires gouvernementaux.
Cet automne, on a plutôt visionné et parlé du documentaire. En plus d'occuper une place de choix dans la programmation, le colloque qui lui fut aussi consacré attira un très large public. Parce que les Gilles Carle, Carole Laure, Denis Héroux, Claude Fournier et cie accaparent manchettes de journaux, talk-shows et émissions culturelles de la télé avec leurs fictifs portraits des Plouffe, Chapdelaine ou Lacasse, on a souvent tendance à oublier (même les critiques) que c'est avec le documentaire (et l'animation), avec les Lacasse et les Tremblay réels que le cinéma québécois a su depuis 25 ans établir une réputation d'excellence tant localement qu'à l'étranger et se mériter ses plus belles palmes dans les festivals. Avec une abondante et fort diversifiée production récente, I'occasion était belle de repenser la nature et le rôle de ce courant majeur.
Le credo du documentariste
Avant d'évaluer ces crus de 1982-1983, rappelons les quelques principes qui devraient constituer le credo de base du documentariste:
ó Qu' il soit portrait, capsule d'histoire, exposé didactique, reportage, synthèse historique, document ethnologique, poème visuel, outil d'animation, journal intime, enquête sociologique, etc., un bon documentaire doit fournir soit des informations nouvelles, soit une interprétation originale de faits connus; il doit apprendre quelque chose au public visé.
ó Dans chaque cas, pour qu'il ait valu la peine d'en faire un film, il faut qu'on y trouve un «nouveau», un «plus» irréductible à tout autre médium ou support, un type d'information proprement cinématographique. Autrement, mieux vaut publier un article, un livre ou un recueil de photogaphies; ça coûte cent fois moins cher...
ó Quantité et qualité d'informations doivent s'allier pour donner une juste image ó et si possible, une image juste ó du sujet traité. Personne ne s'attend à ce qu'un cinéaste rapporte tout ce qui touche son sujet, mais on compte quand même qu'il en fournira l'essentiel et qu'il ne taira pas les faits qui gêneraient son interprétation.
ó Le sujet doit évidemment intéresser par sa pertinence ou sa prégnance (bien prétentieux, notre Jean Pierre Lefebvre qui croit que son journal intime puisse intéresser autre que ses très proches!). Il importe ici de bien définir le public visé et de ne pas oublier que c'est toujours lui qui paye..!
ó Il ne suffit pas non plus de montrer un ensemble de faits (supposons-les a priori bien choisis), il faut de plus les interpréter, les rassembler dans un montage significatif («L'image montre, le montage démontre», disait André Bazin) et utiliser toutes les ressources du traitement cinématographique qui rendront le discours convaincant: (qualité de l'image, jeux de caméra, diversité des plans, rythme, bande sonore attrayante (ne pas craindre les silences!). Le bon documentaire sait autant émouvoir que convaincre; il faudrait peut-être dire: sait convaincre parce qu'il sait émouvoir...
ó Personne ne prétend plus à la soi-disant «objectivité» ou neutralité du regard. On convient plutôt de l'intérêt d'une prise de position claire, bien articulée, énergique, et surtout consciente de la part de l'auteur. Mais si généreuse soit-elle, l'intention des propagandistes doit toutefois se combiner avec une méfiance radicale pour les slogans creux, les mots d'ordre sectaires, les formules vagues, la démagogie terrorite, les mots passe-partout (que ne fait-on dire à «solidarité» ces temps-ci!), etc.
ó Enfin, certains semblent oublier que le coefficient de vérité
(de représentation reconnue de la réalité) repose
uniquement sur la crédibilité du cinéaste, de l'équipe
ou de l'institution qui les patronne. Certains de nos documentaristes peuvent
avoir l'idéologie politique généreuse, mais l'enrobage
de marxisme-léninisme dont ils entourent leurs propos laisse surgir
des doutes sur la confiance qu'on peut leur accorder.
Ceci dit, quelles lignes de force pouvons-nous dégager de notre
récente production documentaire (nous considérerons aussi
ceux que nous avons vus en dehors des Rendez-vous)?
Des catégories éclatées
Premièrement, elle est vraiment multiforme, tant dans ses sujets que dans son esthétique; c'est-à-dire qu'on y retrouve tout aussi bien des documents ethnologiques que des reportages, des enquêtes, des portraits, etc.
Deuxièmement, et ce fut la surprise (agréable) de cette année, on fait de plus en plus éclater les catégories documentaire/fiction pour aboutir à un mélange des deux qui permet un «discours» plus complet, plus évocateur, plus libre sur le sujet traité. Ainsi, dans Rencontre avec une femme remarquable: Laure Gaudreault (Iolande Cadrin-Rossignol), des interviews de personnes ayant bien connu ou travaillé avec la pionnière de la syndicalisation des institutrices rurales alternent avec des reconstitutions jouées de scènes des années trente et quarante. Marc-Aurèle Fortin(1888- 1970), que les critiques couronnèrent comme le plus intéressant des courts et moyens métrages présentés lors de ces rencontres (avec Journal inachevé de Marilu Mallet) tient de la même esthétique. Quant au film de Mallet, il va encore plus loin en confondant ce qui tient de la fiction et du documentaire, égarant parfois le spectateur dans des pistes qui lui rendent difficile la perception du projet d'ensemble (pour ma part, je n'ai trouvé intéressantes qu'une quinzaine de minutes, sur cinquante, de ce mélange de vécu et de fictionnel: l'auteure aurait pu attendre encore un peu avant de nous livrer son journal intime...). Dans cette même veine formelle, signalons aussi Le futur intérieur de Iolaine Rouleau et Jean Chabot, intéressant par ses témoignages, mais qui n'apporte rien de bien nouveau au point de vue thème féministe et qui intègre mal sa partie fictionnelle; Pourquoi l'étrange monsieur Zolock s'intéressait-il tant à la bande dessinée? (Yves Simoneau) qui en reste au niveau de constat assez platement superficiel; et La mémoire battante d'Arthur Lamothe, auquel nous consacrerons un prochain article. Malgré ses cafouillages cette nouvelle (enfin, pas tout à fait) voie esthétique apparaît comme des plus intéressante. En général, la partie documentaire se révèle la mieux réussie, encore qu'on abuse un peu de cette solution de facilité qu'est l'interview, et l'on n'a pas encore inventé un type de fiction adéquat, ni trouvé comment établir de raccords souples entre les deux.
Troisièmement, au niveau du choix des sujets, aucune grande surprise. Beaucoup de portraits encore: Gabrielle Roy, Laure Gaudreault, Pierre Harel, Wondeur Brass, Marc-Aurèle Fortin, Riopelle, Marguerite Duparc, etc., sans compter les autoportraits déjà mentionnés. Films nécessaires que ces portraits, puisqu'ils enrichissent la mémoire de la collectivité (et les professeurs de francais, d'histoire, de sociologie ou de cinéma, dont je suis, ne peuvent que s'en réjouir), mais pour la plupart d'entre eux, surtout ceux de Godbout (Gabrielle Roy), Augustin (Pierre Harel) ou Noël (Marguerite Duparc), on peut regretter tant la facture conventionnelle que la superficialité du propos: les auteurs en sont restés au niveau du potinage et les bonnes questions n'ont pas été posées. Quelques grandes enquêtes ou portraits collectifs aussi: Mercenaires en quête d'auteurs d'Alain d'Aix, Jean-Claude Burger et Morgane Laliberté, En dernières pages de Jean Tessier, Debout sur leurs terres de Maurice Bulbulian, Beyrouth, à détaut d'être mort de Tahani Rached, les films de Lamothe ou de Dinel-Hivon sur les Amérindiens, Café de German Guttierez, Comme en Californie du tandem Godbout-Sauvageau, etc. Ici encore, le spectateur se dégage mal de l'impression de superficialité: ou bien il a l'impression de ne rien apprendre de neuf, ou bien il trouve qu'on lui explique trop longtemps ce qu'il a déjà bien compris; ou encore il est agacé parce que le film soulève des bonnes questions auxquelles il ne fournit ni les réponses ni les indications pour les trouver.
D'ailleurs, une caractéristique principale des sujets est qu'ils s'intéressent presque exclusivement au passé d'ici ou à un ailleurs lointain. On rassemble d'excellents documents sur des personnes décédées, on enregistre d'excellentes archives visuelles et sonores sur le Liban, le Japon, le Nicaragua, Beyrouth, la Colombie, etc., mais presque rien sur le Québec urbain d'aujourd'hui. Faudra-t-il attendre dix ans avant qu'un cinéaste d'ici s'intéresse à la crise du syndicalisme, à la dernière grève du Front commun, à l'essoufflement du péquisme, aux suicides et assassinats entraînés par le chômage, aux femmes battues, à la révolution informatique, à Morgentaler, aux groupes d'extrême-gauche, au désespoir des jeunes, etc.? Qui nous donnera l'équivalent de ce que furent en leur temps Le mépris n'aura qu'un temps d'Arthur Lamothe, Jeunesse année 0 de Louis Portugais, Les événements d'octobre de Robin Spry ou Les ordres de Michel Brault, Un pays sans bon sens de Pierre Perrault, etc. ?
Quatrièmement, on reconnaît facilement que beaucoup parmi les jeunes et moins jeunes cinéastes font un travail plus qu'honnête de rapaillage d'images, mais cela ne donne que rarement des films le moindrement inspirés, car presque tous sentent le déjà vu, souvent par les sujets qu'on répéte d'une génération à l'autre, mais surtout par le simplisme de leur vision politique (point de vue). En effet, on retrouve malheureusement trop souvent un discours qui aujourd'hui sonne creux et tient de la mystification avec des formules inlassablement répétées sur l'immaculée-conception des bons prolétaires opposés aux méchants patrons, avec son utilisation abusive du mot «travailleurs», avec son «socialisme» qu'il ne faut surtout pas préciser, etc. C'est ce qui peut agacer dans des documents par ailleurs remplis d'informations intéressantes comme La turlutte des années dures de Richard Boutet et Pascal Gélinas (que Radio-Québec doit bientôt programmer), dans En dernières pages de Jean Tessier sur l'industrie des pâtes et papiers, dans Debout sur leurs terres de Bulbulian dans plusieurs des films de fiction (les démagogiques Elvis Gratton de Poulin et Falardeau, Lucien Brouillard de Bruno Carrière, etc.). Cela apparaît presque impossible que des cinéastes entretiennent une telle naïveté, mais il suffit d'en entendre causer certains pour voir à quel point ils sont décrochés du vrai monde et fabulent à partir de textes généreux mais mal inspirés. À un autre point de vue, il est assez désespérant de constater combien peu se posent la question du public auquel ils destinent leurs films: on m'a accueilli comme un chien dans un jeu de quilles quand j'ai osé soulever ce point lors du colloque!
Une nouvelle problematique
Et pourtant, lors de ce même colloque, Michel Moreau le constatait: non seulement le public du cinéma documentaire stagne depuis dix ans mais on peut penser qu'il a même diminué, parce qu'il s'adresse à une élite qui n'a pas su se renouveler. Et en effet, si l'on retranche les journalistes et critiques, les diffuseurs et les gens du milieu cinématographique, on pouvait voir bien peu de «vrai public» dans la petite salle de la cinémathèque. Ce qui, au fond, n'est pas un problème, puisque celui-ci sera rejoint de toute façon par la télévision. Mais combien de créateurs acceptent de voir les règles du jeu modifiées par les contraintes de la télévision? Bien posée au colloque, mais déviée par des cas trop individuels, cette question reste pendante. Que dire aussi de l'extension rapide de la magnétoscopie, en train de révolutionner ce marché encore plus profondément que toutes les crises du cinéma ou l'apparition de la télé payante? Aucun des intervenants n'a semblé conscient de cette nouvelle problématique.
Presque tout était centré sur le documentaire lors de ces Rendez-vous. Mais on a quand même pu assister à quelques films des autres catégories. Disons simplement ici que ce fut une année de très modestes crus dans le film d'animation; on les oubliera vite. Le court métrage de fiction, traditionnelleme nt le banc d'essai de jeunes réalisateurs, servit plutôt de «recyclage» à des rescapés du long métrage qui n'ont malheureusement encore rien prouvé. L'étau-bus d'Alain Chartrand, adaptation de la pièce Moman de Louisette Dussault, ne réussit pas à décoller, malgré les grimaces des comédiens et les prouesses du caméraman Michel Brault (vingt minutes de film, coincé entre trois bancs d'autobus, faut le faire!). L'Elvis Gratton de Pierre Falardeau et Julien Poulin ne sort pas d'un ton bassement démagogique: ces auteurs devraient s'interroger sur la qualité des rires qu'ils s'amusent à provoquer. André Théberge n'a pas quant à lui réussi à faire de sa Petite nuit le conte de Noël surréaliste et néomystique qu'il en annonce dans les premières images. L'acteur, la voisine révèle encore une fois (après Les bleus, la nuit de l'an passé) que Daniel Rancourt a le talent qu'il faut pour accéder aux «grandes ligues», mais à la condition de travailler sur de solides scénarios. Pour ma part, j'aime assez cette catégorie de la fiction courte, mais à cause de l'absence de créneau viable de diffusion (même la télévision ne trouve que difficilement à les caser et ne semble plus intéressée à les coproduire), elle semble de plus en plus une voie sans issue.
Relations, novembre 1983, p. 307-309