ET SI L'ON PARIAIT SUR UN CINEMA DIFFERENT?
(Note : La situation de l'exploitation en 1982. C'est le moment où
les magnétoscopes commencent à entrer dans les foyers, moment
où le cinéma en salles entre dans sa plus grande crise, dont
il ne sortira que dans les dernières années du siècle).
Certains confrères critiques l'ont récemment signalé: Montréal est en train de redevenir une bonne ville pour les cinéphiles. Les symptomes? Trois festivals (des Films du monde, du film sur l'art, du nouveau cinéma) remportent beaucoup de succès le même automne, de plus en plus de films différents (de qualité supérieure ou d'origines diverses) se retrouvent sur les écrans commerciaux.
La «loi Hygrade»
Dans notre «économie libre» (sic), le marché du film différent (malgré son ambiguïté, nous emploierons ce terme pour désigner le cinéma qui se démarque formellement ou par le contenu du cinéma hollywoodien) obéit à peu près exactement à ce que nous pourrions appeler la «loi Hygrade»: on ne le retrouve sur les écrans commerciaux que s'il attire un nombre suffisant de cinéphiles; mais un nombre suffisant de cinéphiles ne se maintient et ne s'accroit dans une ville donnée que si les salles commerciales le fournissent adéquatement en films de qualité!
Bien sûr, les salles parallèles (Cinémathèque, Ouimetoscope, Outremont, Parallèle, etc.) et les festivals demeurent essentiels dans le travail de formation d'un public éclairé, tout comme l'enseignement du cinéma au cégep et à l'université. Mais ce ne sera jamais suffisant pour le public autre qu'étudiant, car l'accessibilité aux films s'y trouve trop limitée, ceux-ci n'étant habituellement programmés qu'un seul soir. Sans l'apport des salles commerciales, qui peuvent projeter un film assez longtemps pour que tout son public trouve le moment et l'occasion de s'y rendre, la situation se dégrade ou, au mieux, ne peut que stagner, comme ce fut le cas dans les années 70. Trop souvent, malheureusement, un film n'est disponible pour le réseau parallèle que si les «vils commerçants» l'on fait venir pour leur réseau. Illustrons par un exemple: si un public justifie la présentation commerciale du dernier Tanner ou Bergman, c'est parce que l'Outremont ou le Ouimetoscope ont donné le goût à suffisamment de spectateurs en présentant leurs oeuvres précédentes; mais l'Outremont ne peut présenter ses Tanner ou Bergman que si France Film ou une autre compagnie les a d'abord fait venir.
Dans les annees 60, nous étions assez choyés avec l'Élysée («centre d'art»), l'Empire, le Dauphin, le Verdi, qui rivalisaient d'audace dans la présentation des Godard, Pasolini, Rocha, Munk, Kobayashi, etc. Le plaisir était grand de voir les Japonais succéder aux Tchèques ou aux Latino-Américains. Formé par les ciné-clubs des années cinquante, le public venait nombreux et fort enthousiaste.
Balayés avec les cours classiques et autres «vieilles institutions» d'éducation, les ciné-clubs ont donc cessé de fournir le public ad hoc et c'est pourquoi les salles de qualité sont disparues ou se sont réorientées dans la banalité (l'Élysée ou le Dauphin ne présentent plus qu'exceptionnellement des oeuvres valables). Le contrecoup s'est fait ressentir dès le début des années 70 quand il apparut évident qu'il n'y avait même pas assez de relève jeune (ici comme ailleurs, les plus de 30 ans délaissent presque tous le cinéma: enfants, chalets, pantoufles...) pour faire vivre les deux petites salles que Rock Demers programmait intelligemment dans le Vieux Montréal.
Au même moment, par ailleurs, débutaient des programmes structurés de cours de cinéma dans quelques cégeps d'abord, puis à l'université. Le Conseil québécois pour la diffusion du cinéma se promenait un peu partout pour animer soirées et débats où s'élaborait une pensée bien articulée. La Cinémathèque canadienne devenait «québécoise» et se donnait une nouvelle politique de publication et d'animation. Tout cela, combiné avec les efforts constants des salles indépendantes et des festivals, donne ses fruits depuis deux ans et ouvre de riches perspectives.
Il existe donc ici un public nouveau, connaisseur, curieux, fidèle, qui ne demande qu'à grandir. En aura-t-il la chance? La réponse dépend de la juste compréhension de la crise actuelle que sauront avoir les majors de l'exploitation et de l'effort d'intelligence dans la programmation qu'ils devront déployer.
Car, paradoxalement, c'est la crise elle-même de l'exploitation (baisse de fréquentation, occupation catastrophique des salles: 15% pour le Canada, 13% pour le Québec, 11% pour Montréal, selon les chiffres de 1978, les derniers disponibles) qui donne une chance au bon cinéma!
En effet, c'est elle qui a forcé les salles à s'adapter à un public fragmenté dans ses caractéristiques sociales, ses goûts et ses désirs. Ce qui a provoqué une spécialisation de plusieurs salles et surtout la fermeture ou la transformation des grandes salles en multisalles.
Les multisalles
Le phénomène est quasi universel, au moins dans les pays à économie développée.
Concrètement, pour Montréal, cela a signifié la transformation, depuis dix ans, de presque toutes les grandes salles (des 25 salles de plus de mille places de 1950, il n'en reste plus que trois, une seule de plus de deux mille) et l'ajout de plusieurs salles/écrans, sans augmentation toutefois du nombre de sièges.
Les transformations ne furent pas toujours heureuses. Là où on a simplement subdivisé en ajoutant des cloisons, cela a donné des salles à l'acoustique et à la vision exécrables (Champlain, Rivoli, Impérial, Château, etc.). Là où on a tout reconstruit par l'intérieur en ajoutant des étages (Parisien, Loew's, Palace), les résultats furent nettement meilleurs (sauf au Berri dont presque toutes les salles sont affreuses). En même temps apparaissaient les multisalles nouvelles conçues comme telles (Complexe Desjardins, Cinéplex): ce sont les plus intéressantes.
En 1982, nous avons donc un plus grand nombre d'écrans (203 pour la seule région économique de Montréal), des salles plus petites. Les avantages pour les propriétaires sont multiples: productivité du personnel doublée ou triplée, coûts d'opérations diminués, petit nombre de spectateurs suffisant pour la rentabilité, une seule bonne «locomotive« peut compenser pour plusieurs bides. Il semble que les recettes soient fort encourageantes, si l'on en croit Serge Dussault qui a interrogé quelques gérants (La Presse, 14 nov. 1981).
Cela signifie-t-il un choix plus vaste pour le public, une programmation plus diversifiée, plus universelle? Pas tellement! La transformation physique des salles ne s'est malheureusement pas accompagnée d'une évolution dans l'esprit des programmateurs. Et c'est là que par aveuglement ó et je serais porté à dire: par bêtise ó peut se rater la meilleure chance qu'ait jamais eue l'industrie de se développer en qualité et en quantité.
En effet, regardons la programmation des multisalles comme Le Parisien, Loew's, Berri, Palace, La Cité, Laval: uniquement du cinéma tout ce qu'il y a de plus conventionnel, les mêmes produits hollywoodiens (américains ou européens) d'un écran à l'autre, d'une salle à l'autre, d'une semaine à l'autre, d'un mois à l'autre. Les exceptions sont encore très rares. Faut-il s'en étonner? Toutes ces salles appartiennent aux deux géants Cinémas Unis Inc. (Famous Players, propriété américaine) et Odéon (Canadian Theater Group, propriété ontarienne) dont toutes les décisions se prennent à Toronto ou plus loin, et qui n'ont jamais brillé par leur intelligence du marché d'ici. Ils n'ont pas encore compris qu'en consacrant un écran par multisalle à du cinéma différent, c'est tout l'ensemble du réseau qui s'en trouverait amélioré à moyen terme. Peut-être pas dans un ou six mois, car il faut plus de temps que cela pour se réconcilier un public qu'on a méprisé pendant des décennies, mais à moyen terrme, le succès semble garanti, comme on le constate à Paris ou à New York.
Une victoire sur la banalité
Heureusement, au moins deux groupes semblent avoir compris la nouvelle conjoncture: France Film avec surtout ses salles du Complexe Desjardins (les plus confortables en ville), et le tout dernier venu dans ce marché, Cinéplex, avec ses neuf petites salles de la rue Université.
Au Desjardins, par exemple, seulement depuis quatre mois, le public a eu accès à des films aussi différents que Les chemins dans la nuit et L'homme de marbre des Polonais Zanussi et Wajda, Bodas de Sangre et Les sept jours de janvier des Espagnols Saura et Bardem, Les années lumière du Suisse Tanner: c'est déjà plus de risques que n'en prend Famous Players en toute une année! À Cinéplex, ça débute fort bien avec L'homme de fer de Wajda en trois versions différentes, Pixote du Brésilien Babenco, Oblomov du Russe Mikhalkov et les versions anglaise et française de Not a Love Story, a Film about Pornography (C'est surtout pas de l'amour) de la Canadienne Bonnie Klein.
Ces salles prennent de gros risques, car ce genre de films remplit rarement ses salles! Mais il faut voir chacune de ces projections comme une victoire sur la banalité habituelle.
Car en étant cruellement réaliste, il faut reconnaître le fait que le public ordinaire se satisfait trop facilement de ses «Big Mac» cinématographiques et qu'il n'est gastronomiquement pas très curieux! D'ici à ce qu'il soit suffisamment déconditionné pour au moins accepter de goûter aux meilleurs échantillons de la gastronomie cinématographique mondiale, il faudra encore bien des «dégustations» pas toujours rentables. C'est le prix à payer après des décennies d'incurie. Il faut se réjouir qu'au moins deux compagnies voient un peu plus loin que l'illusoire solution des continuelles augmentations de prix.
Et puis, au fond, je serais prèt à parier que le public d'ici commencera à goûter les films de nos cinéastes quand ó et seulement quand ó il aura appris à apprécier le cinéma étranger autre que le produit frelaté des usines hollywoodiennes.
Relations, avril 1982