Les deux côtés de la médaille

de Guy L. Coté

Un film sympathique, mais anachronique




     Devant des personnes risquant leur peau dans une entreprise de libération (même parcellaire) de milieux exploités avec comme seul intérêt la solidarité avec ces milieux, on ne peut que se laisser aller à la sympathie et à l'humble accueil du témoignage. Qu'on soit d'accord ou non avec les deux ou trois idées qui, pour certains, valent la peine de risquer sa peau ou d'engager le meilleur de soi-même, on peut au moins les écouter comme autant de questions pertinentes au sens de la vie.

     C'est à peu près ce qu'on se dit quelque temps après avoir vu le dernier film de Guy L. Coté. Mais, au delà des bons sentiments exprimés, il faut considérer aussi l'utilité de ce genre de film qui, par définition, se destine à l'animation d'un milieu.

La sympathie

     Immédiatement après la projection c'est le courant de sympathie qui domine.

     Jacques Monast, Jean-Bernard Duhamel, des cousins éloignés et un peu anonymes, membres de l'album de famille québécois, parties de la même acharnation avec tout ce qu'elle implique comme enracinement culturel, nous disent leur vécu d'aujourd'hui en une Bolivie éloignée et leur acharnement à vivre un Evangile auquel ils croient assez profondément pour tout risquer. Ils affirment moins un credo qu'ils ne racontent les anecdotes simples d'un quotidien que seules la chaleur humaine avec les voisins et la solidarité avec des camarades transfigurent.

     Pour Maurice Lefebvre, mort depuis trois ans sous les balles d'une dictature militaire, mais symbole bien vivant d'un modèle d'action, c'est le souvenir d'une voix, la lecture de quelques pages d'auto-définition, l'explication d'un engagement, le témoignage d'amis et camarades.

     Tout cela, c'est sympathique à priori. Guy Coté a aimé rencontrer ces trois missionnaires. Il les a laissés parler, les a écoutés avec humilité et, sans préjugés, a respecté leur cohérence interne. Il nous a rapporté des images qu'eux-mêmes auraient aimé communiquer à la parenté au Québec (et que racontent probablement leurs lettres). Avant tout, son film réflète la sympathie de ces rencontres et rend compte (informe) avec honnéteté de leur vécu. La parenté du Québec aime participer à ce genre de rencontres.

     Mais il faut plus que cela pour donner de la pertinence à un film-document en 1974

Pour une information critique

     Après Tranquillement, pas vite, du même réalisateur, où l'organisation des informations était plus importante que leur quantité, où la dimension critique passait avant la contemplation amusée ou agacée (ce qui n'enlevait aucune émotion aux images), on est assez déçu par le ton général donné à Les deux côtés de la médaille.

     Dans «Race de bronze» (première partie), les caméras s'attardent longuement sur l'exotisme sauvage des paysages, sur le pittoresque des habitations, des costumes et des objets familiers, sur des visages d'enfants et d'adultes tout heureux de se faire «poser», sur les paroles et actions du padre Santiago. Un commentateur prend aussi beaucoup de place, mais précisément, il se contente de «commenter» ou de fournir quelques informations supplémentaires. Beaucoup d'informations, donc, mais presque pas d'analyse et, surtout absence de ces données qui replaceraient le film dans un contexte plus large et soulèveraient les bonnes questions: qui a intérêt à ce que ces Indiens demeurent dans la misère ? quel est le véritable rôle joué par la religion ? pourquoi et comment faudrait-il changer certaines coutumes ? etc.

     Avec Risquer sa peau (2e partie), l'information prend un autre caractère. Elle cherche moins la séduction que l'utilité, moins l'accrochage que l'explication, moins à faire voir qu'à faire comprendre. Mais, ici encore, le cadrage laisse de côté les principaux acteurs du drame auquel Maurice Lefebvre fut mêlé: d'un côté, la bourgeoisie capitaliste en Amérique latine, l'armée en dehors de ses parades officielles, l'impérialisme américain, les Eglises officielles; de l'autre, les groupes révolutionnaires animés de l'esprit du Che Guevarra, auxquels le curé québécois, professeur de sociologie, apportait sa modeste contribution. Il n'est pas question pour moi de diminuer le père Lefebvre, mais je suis convaincu qu'il n'aimerait pas beaucoup le symboiisme de héros dont on l'affuble maintenant. Je voudrais encore moins avoir l'air de déprécier le travail d'aller à «la cause structurale de la pauvreté» effectué par le prêtre-ouvrier Jean-Bernard Duhamel avec d'autres camarades; bien au contraire, je trouve que le film ne le fait pas assez ressortir et même l'occulte avec trop d'images pittoresques de carnaval, de cérémonies religieuses et de détails anecdotiques. De même, les longues (et très bonnes) citations des textes de Lefebvre s'écoutent mal quand des images très vivantes et fort bien colorées tendent à capter toute l'attention. «Les paroles s'envolent..., les images restent...»

     Bien qu'un très grand intérêt se manifeste actuellement au Québec (surtout dans les milieux syndicaux, d'éducation populaire et de chrétiens de gauche (cf. les articies d'Yves Vaillancourt dans Relations), nous avons toujours à déplorer la même pauvreté de l'information. Nous en sommes encore au style des «courriers missionnaires» au ton ethnologique et dilettante, dont le correspondant de la télévision d'Etat fournit l'exemple le plus visible (ses topos reproduisent à peu près toujours la même structure: ils sont drôles, ces Sud-Américains; regardez comme ils s'amusent avec leurs carnavals, leurs élections, leurs coups d'Etat, leur folklore, etc.). Les derniers écrits du père Lefebvre apportaient une heureuse exception à la règle. Mais le film de Guy Coté tombe dans le même piège du divertissement.

     C'est pourquoi il me semble qu'on pourra difficiiement utiliser Les deux côtés de la médaille pour l'animation au Québec (il ne faut pas oublier qu'il se destine avant tout au public d'ici). A moins de commencer par nier le film et de fournir les textes de Lefebvre à partir desquels la discussion pourrait s'engager. Autrement, on ne fait que prolonger la diversion des problèmes locaux et redorer un peu le blason des missionnaires. Mais ça sert à quoi? Si après avoir entendu une parole de Lefebvre comme celle-ci,

    C'est le peuple qui doit être l'artisan des véritables transformations. Nos sermons, nos discours, nos manifestes, sont une insulte à ces classes exploitées dont nous nous prétendons solidaires et que notre inertie maintient sous le joug.

    Nos vérités ne coïncident pas avec la misère qui est parmi nous, avec la distribution des richesses naturelles qui appartiennent au peuple mais dont il ne jouit pas. Nos vérités ne coïncident pas avec l'échelle sociale discriminatoire qui fait loi dans notre société, ni avec l'état de dépendance dans lequel les autorités maintiennent le peuple. Nos vérités ne coïncident en rien avec la réalité que nous vivons.

Nous ajustons nos vies à ce mensonge, et parce que notre vie est menteuse, nos vérités ne progressent pas.

les spectateurs se disent: «C'est un ben bon gars, Mauricio», et ne commencent pas plutôt à regarder/contester les «vérités» proposées par leur Eglise ou leur sociologue préférés, s'ils ne réfléchissent pas à l'exploitation des richesses naturelles au Québec (à ce sujet, voir le bon Richesse des autres de Bulbulian et Gauthier), s'ils ne mettent pas en doute les autorités, c'est que le film passe à côté de sa visée première. J'ai bien peur que c'est ce qui va se produire.

Relations, juillet-août 1974, p. 223