de Denys Arcand:
Pour renouer avec le cinéma politique
Presque dix ans se sont écoulés entre Le confort et l'indifférence de Denys Arcand et nos grands documentaires d'analyse politique du début des années 70 (Un pays sans bon sens et L'Acadie, líAcadie?!? de P. Perrault et Michel Brault pour le second, Les événements d'octobre 1970 de R. Spry, Faut aller parmi l'monde pour le savoir de F. Dansereau, Québec: Duplessis et après de D. Arcand, 24 heures ou plus de G. Groulx (sorti seulement en 1977), Richesse des autres de M. Bulbulian).
Un long silence
Il y eut bien, entre temps, une demi-douzaine de longs métrages sur quelques Amérindiens, anthropologues ou gens d'Abitibi que Pierre Perrault aurait bien aimé qu'on censure pour qu'on en parle un peu; deux séries sur les Indiens du Nord-Est qu'Arthur Lamothe a désespérément essayé de rendre polémiques mais qui n'intéressent que les anthropologues; une Fiction nucléaire embrouillée de Jean Chabot, qui est passé à côté de son objet; une Loi de la ville naïvement marxisante et manichéenne de Michel Bouchard; les panégyriques maladroits du P.Q. qu'auront été 15 Nov de R. Brault et H. Migneault et Le Québec est au monde d'Hughes Migneault. Rien en tout cela de bien dérangeant pour personne. Ni de quoi réveiller les plus susceptibles censeurs. Si vous ne les avez pas encore vus à la télé, ne soupconnez aucun complot: rappelez-vous simplement que «cote d'écoute oblige».
Dix ans de presque vide, donc, dans la catégorie «cinéma politique». Car à part Réjeanne Padovani d'Arcand (1973) et Les ordres de Michel Brault (1974), le long métrage de fiction n'a rien présenté lui non plus de bien substantiel. En 1978, la série télévisée Duplessis (scénarisée par Arcand) a assez bien relancé la question de l'analyse politique à travers la fiction, mais le débat a vite glissé vers des querelles de personnes et de dates, des appels à la censure ou des chicanes esthétiques qui ont complètement occulté le niveau politique et son traitement cinématographique.
Qu'ont fait nos cinéastes dits politiques pendant ce temps? Ils sont allés partager quelque bonne nouvelle syndicaliste avec des travailleurs mexicains; ils ont constaté comment ça se passe dans le paradis socialiste de Sékou Touré; ils ont joué à l'anthropologue avec les Amérindiens, sans toutefois leur demander comment ils font pour si bien intégrer à leur culture traditionnelle l'anorak de nylon «made in Taiwan», le «Ski-doo» Bombardier, le fusil suédois, les lunettes de soleil italiennes, etc.; ils ont rapaillé à peu près tout ce qu'on pouvait encore trouver en fait de sons folkloriques des Français d'Amérique. Ou bien, comme tout le monde, ils se sont tournés vers la psychologie, la romance ou la chronique des amours quotidiennes!
Ne serait-ce qu'à cause de ce vide politique qui prévaut sur nos écrans depuis quelques années, il faudrait saluer bien haut la sortie de Le confort et l'indifférence qui ose parler d'une situation d'ici et de maintenant.
Cinématographie et politique
Mais il y a bien plus. En soi, le film d'Arcand mérite tout le bruit qu'il provoque, car rarement a-t-on vu un film aborder un sujet politique d'une facon aussi cinématographiquement politique, c'est-à-dire utiliser le langage du cinéma pour expliciter les mécanismes et codes de représentation qui permettent la prise et le maintien du pouvoir sur les esprits.
À son niveau de surface ó l'anecdotique ó le film raconte l'événement de la lutte référendaire (Note: le référendum sur líindépendance du Québec en 1980), il en expose clairement les enjeux tels que les protagonistes les ont formulés, il en présente les principaux acteurs dans les meilleurs moments de leurs rôles respectifs. Son montage en dramatise les tenants et aboutissants sur un ton plutôt ironique: la victoire du non devient surtout la défaite du gentil petit prince nu et esthète aux mains du grand méchant prince armé et entouré de courtisans rapaces! Il en fait interpréter les étapes et la conclusion par un Machiavel de cinéma, bien costumé et philosophiquement placé au-dessus des verbo-grenouilleurs à ras de sol.
Jusqu'ici, la plupart des commentateurs (éditorialistes, journalistes politiques, animatrice de télé, critiques de cinéma, même!) en sont platement restés à ce niveau de surface. Et de condamner (surtout) le film parce qu'il est trop péquiste pour les uns, pas assez ou trop engagé pour les autres; trop factuel pour les uns, mauvais journalisme pour les autres; bibite d'intellectuel et mépris du peuple pour les uns, parti pris naïvement nationaliste pour les autres, etc. Et de concéder, quand même, que Ronfard a bien joué le rôle de Machiavel et que quelques gags furent bien réussis!
Mais sous cette surface? L'implicite de ces explicites? Les non-dits de ce dit si clairement énoncé? Seul Richard Gay, au Devoir (6 février), s'en est vraiment approché dans son interview avec Arcand, quand il l'a amené à discuter du rêve et de l'imaginaire, ces grands organisateurs, au sens le plus fort du terme, des décisions vitales. Et c'est alors que le titre du film prend tout son sens: l'univers imaginaire qui recouvre le mot de «confort», bien orchestré dans ses principaux symboles nord-américains, ne peut susciter que l'indifférence pour toute démarche opposée à ce type de confort.
Au delà des apparences
Le grand mérite de Le confort et líindifférence est de situer d'entrée de jeu sa réflexion au niveau de l'univers sémantique recouvert par les stéréotypes accrocheurs et les mots clés du discours politique: pays et richesse, argent et sécurité, nation et grandeur, petitesse et risques, liberté et aventure, statu quo et bien-être, audace et ouverture, enfants et avenir... Le film regarde la campagne référendaire de la même façon qu'on analyse l'efficacité d'un message publicitaire. Il signale aux spectateurs que les agences de publicité, qui savent si bien dire et faire dire «non merci» ou «on aime ça de même» ou «je suis chanceux d'être Canadien», ont à peu près toujours raison d'appeler au conformisme. Parce qu'en général l'ensemble de la nation aime mieux l'illusion du pouvoir (plus facile à magnifier) que le pouvoir lui-même; elle préfère le prince flamboyant qui l'opprime à l'humble baron qui l'appelle à la liberté; elle s'imagine grandie par une Coupe Stanley ou des Expos victorieux (tout en se moquant des humbles cyclistes); elle réfléchit rarement aux paroles de son hymne national et comprend encore plus rarement que ce texte vaut bien plus par les rèves d'avenir qu'elle y met, que par le rappel d'une quelconque épopée (un peu facile le gag «O Canada» cacophonique dans le film, mais combien vrai et révélateur!).
C'est tout cela, et bien d'autres choses, qu'Arcand
souligne et démontre en utilisant le sourire ironique et les paroles
cinglantes de Machiavel, qui avait depuis longtemps compris le phénomène.
Comme l'ont bien retenu aussi ces puissants qui, de Napoléon à
Reagan en passant par Hitler, Mao ou de Gaulle, ou notre petit prince local
Drapeau, ont assis leur pouvoir sur une habile manipulation des stéréotypes
et des rêves collectifs. Quand Reagan essaiera d'être vraiment
président des USA et non plus seulement l'acteur qui joue le rôle
du président, il est douteux que ses «fans» continuent
à le suivre. Bien longtemps auparavant, l'avait aussi compris l'empereur
romain qui savait offrir «du pain et des jeux» au bon peuple
(et encore plus de jeux quand le pain se faisait rare!). Nos princes locaux
savent bien, eux aussi, que la seule science politique efficace en ce siècle
se confond avec l'art du spectacle; que le stade occupé par des
floralies, des congrès charismatiques, du baseball ou du soccer,
des salons de la moto ou de la «van» touristique, assure beaucoup
plus de votes (là où le pouvoir se veut encore démocratique!)
que tous les
éditoriaux et toutes les recherches universitaires.
Autre chose que du mépris
Ce n'est pas par mépris de son peuple, comme l'a prétendu Lise Bissonnette du Devoir, qu'Arcand a voulu lui dire qu'au moment du référendum il s'est encore une fois fait prendre en flagrant délit de crédulité et d'irrationalité politique, quel qu'ait été son vote. Car il a opté pour des abstractions creuses, autant celui qui a choisi les certitudes sécurisantes que celui qui a préféré les promesses de liberté. L'historien le constate, le rêveur ou le militant le déplore...
Il y a aussi bien plus que des clins d'oeil aux cinéphiles dans l'idée d'insérer des commentaires de plusieurs personnes ó sujets de quelques classiques de notre cinéma des vingt dernières années ó commentaires que les réalisateurs de ces films sont allés eux-mêmes recueillir en renouant contact avec les Ronald Jones de Golden Gloves (G. Groulx), Maurice Nadeau de Huit témoins (J. Godbout), Louis Lebeau de Le discours de l'armoire (B. Gosselin), Maurice Chaillot de Un pays sans bon sens, Hauris Lalancette de Le retour à la terre (P. Perrault), ou les Néo-Québécois de Les voleurs de jobs (Tahani Rached). Ces témoins privilégiés, qui n'apportent pas tous la même réponse à la question référendaire d'ailleurs, portent avec eux à la fois une histoire particulière, un milieu d'appartenance bien déterminé et aussi une vision engagée quoique non monolithique du cinéma en tant que révélateur social: beaucoup plus qu'un simple reflet. Pour qui revoit ces films, le documentaire d'Arcand prend singulièrement plus d'épaisseur et d'extension.
Le confort et l'indifférence marque un jalon nouveau dans l'histoire de notre cinéma politique. C'est une oeuvre de maturité d'un cinéaste qui montre encore une fois qu'il sait jouer autant de la fiction que du documentaire direct. Après Cordélia et L'affaire Coffin, pourquoi Radio-Canada n'en ferait-il pas un de ses «beaux dimanches»?
Relations, mai 1982, p. 140-141