Un film de Sylvie Groulx
CHRONIQUE D'UN TEMPS FLOU
Dans les années 60, les cinéastes québécois, presque tous dans la trentaine, y sont allés à tour de rôle dans le portrait de la génération cadette. Rappelons, parmi les plus signifiratifc Le chat dans le sac de
Gilles Groulx, Trouble-fête de Pierre Patry, Wow de Claude Jutra, Entre la mer et l'eau douce de Michel Brault, Huit témoins et Kid Sentiment de Jacques Godbout, Le Révolutionnaire de Jean Pierre Lefebvre(1).
C'est à peu près dans le même esprit que Sylvie Groulx, dans la trentaine, a voulu mettre sur écran quelques témoins de la vingtaine dans les années 80. Cela donne Chronique d'un temps flou. Admirable titre, résumant son sujet dans une formule bien frappée. Au point de départ, pour Groulx, la nostalgie de sa propre vingtaine dans les années 70; un " temps de facilité ", dit-elle, alors que le dynamisme du nationalisme, des groupes politiques et contreculturels, des luttes syndicales et féministes, et le tournage de son premier film, à 23 ans (Le Grand Remue-ménage, coréalisé par Francine Allaire), procuraient des moments exaltants. Pour le mensuel bien nommé, c'était alors Le temps fou. Aujourd'hui, le temps serait plutôt flou...
Groulx tire sa conclusion de quelques interviews, filmés en direct très pur, un cinéma découte empathique: avec deux jeunes étudiants en sciences politiques qui vont étudier en France et dont le couple va se disloquer à la fin du film, avec un couple de photographes à l'allure et l'esprit punk qui vivent de piges et de maigres projets subventionnés, avec des jeunes musiciens amateurs d'Amqui qui jouent du heavy metal à forts décibels dans les tavernes de la région.
Nul doute que ces témoins représentent bien toute une partie de leur génération: individualisme et désengagement, absence de solidarité collective, accrochage à la maison paternelle par facilité et goût du confort, presque résignation à vivre du bien-être social, peur des responsabilités, bonne information, mais intérêt superficiel pour la politique ou pour des lieux de lutte comme l'écologie ou le féminisme, instabilité et confusion dans le système des valeurs, goût de travailler, mais seulement dans des jobs qui plaisent, etc. Sans compter que l'image laisse voir aussi leur grande soif de consommation: vêtements et coiffures à la mode, voyages, gadgets de toutes sortes. Ce constat peut sembler pessimiste, mais dans le film, ce ne l'est pas du tout ! Au contraire, ces jeunes témoignent avec beaucoup d'humour, sans dramatisation ou amertume. Le temps est comme ça, tout simplement !
C'est d'ailleurs ce ton d'humour, et une certaine inertie qui les distinguent le plus des jeunes décrits dans le cinéma des années 60. Car il suffit de revoir les films cités plus haut pour constater de grandes convergences dans les problèmes (j'en témoigne d'autant plus facilement que j'y vivais ma vingtaine et que ces films furent pour ma génération d'exceptionnels miroirs, brasseurs d'idées). Le ton y était plus sérieux, parfois sévère, pas encore fou. D'ailleurs, avec cet autre titre admirable, Entre la mer et l'eau douce, on nétait pas bien loin de l'idée de temps flou. L'esprit du temps tendait toutefois à sortir du flou - les cinéastes ne craignaient pas de provoquer en ce sens - et de se donner, l'un après l'autre, quelques certitudes dynamiques et quelques rêves mobilisateurs.
Avec le film de Sylvie Groulx, nous avons donc un témoignage intéressant et juste sur une partie de la jeunesse des années 80. Si nous voulons toutefois un portrait plus large, qui ne modifie pas beaucoup la perception de la cinéaste mais lui ajoute quelques nuances importantes, ii faudrait évoquer, tirés de quelques films récents, les intervenants des Enfants des normes - Post-scriptum de Georges Dufaux; Marc, le jeune courtier, et Diane, la militante pour le NPD, dans Charade chinoise de Jacques Leduc; Alain et Danielle du Déclin... d'Arcand; les personnages de plusieurs films de jeunes artisans et de la plupart des films de fin d'études dans les universités.
Avec Chronique d'un temps flou, ce sont tous des films qui constatent la situation, mais qui ne contestent pas grand chose, qui communiquent bien avec les jeunes, mais n'osent pas leur poser de questions embêtantes comme, par exemple: n'acceptez-vous pas trop facilement votre sort ? Ne comptez-vous pas trop sur un État-providence qui veut de moins en moins l'être ? Est-ce normal que vous ne vous regroupiez et mobilisiez que pour revendiquer de meilleures bourses ou la parité de l'aide sociale aux moins de 30 ans? Et, comme aurait dit une ancienne idole: ne vous demandez-vous pas trop ce que le pays peut faire pour vous, sans vous demander ce que vous pouvez faire pour lui ?
Les titres de films se bousculant dans mon esprit, je pense à Chronique des années de braises de l'Algérien Lakdar Hamina et cela amène une autre grande question ignorée par Groulx: qu'est-ce qui couve sous ce temps flou ?
1. On trouvera les grands traits de ce portrait dans Essais sur le cinéma québécois de Dominique Noguez et dans mon Histoire générale du cinéma au Québec, récemment parue chez Boréal. (Note: la première édition de cette Histoire... est de 1988, mais une version révisée et mise à jour est sortie en 1995).
Relations, septembre 1988, p. 199