de Claude Fournier et Larry Kent
ou grandeur et misère du braconnage
Vers la fin d'Un pays sans bon sens (Pierre Perrault), un personnage fait une petite apologie du braconnage, une spécialité dans laquelle, selon lui, les Québécois ont toujours excellé. A bien y penser, c'est un thème qui revient dans nombre de films québécois. Peut-être particulièrement dans les deux succès commerciaux récents: Les chats bottés (C. Fournier) et Fleur bleue (L Kent). Comédie et mélodrame politique plus ou moins ratés (plutôt plus que moins, selon moi), ces deux films demeurent quand même intéressants dans leur illustration de tout un pan de la mentalité québécoise et pour leur transposition, dans le milieu urbain contemporain, de l'esprit traditionnel du braconnage.
Dans les deux films, en effet, les personnages principaux ne veulent pas ou ne peuvent pas s'intéresser au monde du travail et y trouver le mode habituel de subsistance. Ils ne le font pas à la suite d'une analyse sérieuse du système capitaliste qui est le nôtre, ou au nom d'une conscience politique particulière; ils essaient simplement, sans rien vouloir changer à la situation génerale, de tirer leur épingle du jeu et de s'assurer un petit «salut» personnel en vivant d'expédients, de vols légers et de combines louches. Ils ne font en somme que reprendre, selon des modes adaptés et plus spectaculaires, les techniques de braconnage qui ont permis à nombre de nos pères de survivre.
Il est peut-être intéressant de se demander aujourd'hui quel est le type de société qui amène des gens à s'engager dans le braconnage.
Un pays «clubbé»
Braconner, c'est toujours se mettre hors la loi, s'engager dans la clandestinité, se situer underground par rapport aux lois et institutions habituelles. Cela ne se passe cependant que lorsque tout l'espace disponible (l'overground) est déjà occupé et contrôlé par d'autres qui en refusent l'accès. Au moment où nos Indiens étaient les seuls occupants du pays par exemple, ils n'avaient pas à faire de braconnage, puisque l'appropriation des richesses naturelles pouvait se faire librement et ouvertement.
Pensons au braconnage traditionnel concernant surtout la chasse et la pêche. Presque tout le territoire du pays étant «clubbé», comme on dit et montre si bien dans Un pays sans bon sens et dans Q-Bec my Love (Lefebvre), les richesses naturelles de chasse et de péche ne sont réservées qu'à un tout petit nombre de privilégiés (par la fortune et le favoritisme politique) qui en excluent tous les autres et fixent les lois auxquelles doit se plier la majorité. Pour celle-ci, lorsqu'elle veut en profiter, il n'y a pas d'autre choix que le braconnage, soit dans sa forme clandestine habituelle (celle, par exemple, du Gaspésien qui, en janvier, va se tuer un orignal pour pouvoir manger, ou de l'Indien qui pèche le saumon dans une rivière «privée» pour le même motif), soit dans une forme plus spectaculaire: celle, par exemple, des groupes de citoyens qui, depuis deux ans, vont en masse occuper des clubs privés.
Sans être trop simpliste, on peut dire qu'il en va à peu près ainsi pour toutes les richesses économiques et culturelles du Québec. Un faible pourcentage de la population (les $20,000 et plus par an) s'approprie presque tout le gâteau national, l'exploite selon ses propres critères de rationalifé, s'organise pour en profiter largement d'abord... et accepte ensuite d'en partager une partie avec les autres. En général, la plus grande partie de la population se contente de son petit pain et ne réclame pas le morceau de gâteau auquel elle a droit. Certains réagiront pourtant par diverses formes de braconnage, soit par celles plus ou moins criminelles qu'on nous montre dans les deux films, soit par des formes plus subtiles telles que les pratiquent les contestataires, les marginaux, les animateurs culturels et les terroristes.
Survivre en attendant
Braconner devient alors le moyen de profiter un peu de la vie, de se procurer à la sauvette un peu de plaisir, de s'aménager des enclaves de bonheur envers et contre un monde qui les refuse habituellement.
Mais si, par la, on peut sortir provisoirement de sa situation de «pogné» dans le système, ce n'est jamais pour très longtemps. Car braconner c'est aussi défier continuellement les gardes-chasse de tous ordres. A ce jeu, personne ne peut songer à toujours miser gagnant. Que l'on reconnaisse ou non le système actuel des lois et de la propriété comme légitime, que l'on essaie de se placer au-dessus ou au-dessous de lui, on le rencontre quand même toujours sur son chemin et il est toujours le plus fort. Tôt ou tard, une balle perdue ou bien dirigée vient mettre fin à l'aventure et empourprer la Fleur bleue. Au cinéma, on avait déjà très bien vu ça avec Le grand Rock (R. Garceau) et Red (G. Carle).
Le braconnage n'apporte donc jamais de possibilités
véritables d'améliorer sa situation. Technique appliquée
dans des situations de désespoir, il permet tout au plus de survivre
en attendant les changements profonds qui aboliront tous les «clubs
privés». C'est déjà quelque chose, mais il faut
apprendre à voir plus loin.
Relations, octobre 1971, p. 285