de Arthur Lamothe
Une série de films nécessaires pour tous les Québécois
Dans la série des soirées de cinéma québécois, organisée par le Conseil Québécois pour la Diffusion du Cinéma et le cinéma Outremont, était présenté, du 28 au 30 mars dernier, un cycle Arthur Lamothe. En plus de quelques titres antérieurs (dont le toujours admirable Le mépris n'aura qu'un temps), ce cycle comportait surtout les parties achevées de la série Carcajou et le péril blanc, vaste fresque consacrée aux Indiens du Nord-Est québécois.
Produite avec l'assistance de Radio-Canada, cette série devrait normalement être projetee à la télévision en épisodes d'une heure chacun (plus précisément: 55 minutes). Cette contrainte de la limitation temporelle pour s'insérer dans la grille-horaire (à la télé, on bouscule sans vergogne les horaires pour les émissions sportives, mais rarement pour les sujets sérieux) agaçait déjà Lamothe, comme elle agace n'importe quel créateur qui veut respecter le rythme propre de son oeuvre, mais il s'y est soumis, car mieux valent des films de 55 minutes que pas de films du tout sur un sujet aussi important. Pour sa satisfaction personnelle, et surtout celle du public intéressé, il a d'ailleurs monté ou montera une autre version de chacun des épisodes, celle-ci pour les salles de cinéma. Mais actuellement, Radio-Canada refuse de diffuser le travail déjà accompli. Pourquoi?
Des Amérindiens, chacun à sa petite image bien à soi. Quand elle est plus réfléchie et sympathique que préjugée, elle admire leur folklore, elle assume leur respect pour l'environnement naturel (on a un civisme écologique ou on n'en a pas!). elle s'intéresse à leurs techniques de survie en forêt et aux produits de leur artisanat, elle collectionne avec passion leurs contes mythologiques, leurs légendes merveilleuses et leurs chansons. À partir de tout cela, on peut réaliser des films ou des émissions de télévision fort pittoresques et tout aussi passionnants que ceux sur les Cintas Largas du Bresil ou les Papous de Nouvelle Guinée!
Mais si, devant la caméra, les Indiens refusent de fabriquer des raquettes ou des chapeaux de plumes, et invitent plutôt les cinéastes à venir constater avec eux de visu comment la Wabush Mines ou la I.T.T. Rayonnier massacrent leurs territoires de chasse ou veulent les empêcher d'y pénétrer; s'ils révèlent que de bonnes rivières de pêche sont «clubbées» au profit des riches Américains par les bons soins de leurs amis au gouvernement du Québec; s'ils disent leur conscience de la discrimination dans l'emploi dont ils sont victimes de la part de la Iron Ore ou autres grandes compagnies de Sept-lles; s'ils crient leur mécontentement parce que la municipalité de Sept-Iles a construit son usine de traitement des eaux usées (égouts) sur leur réserve et que là où ces eaux sont rejetées à la mer, il ne vient plus ni poissons ni canards; s'ils dénoncent les tracasseries administratives et policières dont ils font continuellement l'objet; s'ils accusent les Québécois, et en particulier leur gouvernement, de pratiquer à leur endroit le même racisme et le même impérialisme culturel dont eux-mêmes se disent victimes de la part des Américains ou des Canadians; etc.etc...
Si tous ces thèmes mis en images et articulés les uns aux autres pour une compréhension large deviennent une vaste «chronique d'un génocide» et de «notre racisme ordinaire», chronique qui dépasse le simple constat pour amorcer une contestation radicale, on peut comprendre pourquoi les pouvoirs décisionnels de la télévision d'Etat bloquent sa diffusion.
On peut comprendre, mais il ne faut pas l'accepter.
Car si ces films sont nécessaires aux Indiens pour l'animation sociale et politique de leurs concitoyens (ils servent déjà à ça), ils le sont encore plus pour un réveil de tous les Québécois (et Canadiens): non seulement pour la révélation claire de nos attitudes devant les Indiens, mais aussi pour une meilleure compréhension de notre situation politique et pour un élargissement de notre conscience d'hommes.
«La contestation qu'il y a dans mes films, dit Arthur Lamothe, je la sors de la réalité. En la fouillant à fond et non superficiellement. Bien entendu, si je faisais des films folkloriques, tout le monde serait content, mais ce serait fausser la réalité. La réalite, c'est la vente des forêts à l'I.T.T., c'est les énormes trous que les Indiens retrouvent sur leurs terres là ou il y avait du minerai, c'est les réserves qui sont de véritables camps de réfugies, c'est la clochardisation d'un peuple, c'est le mépris pour les Indiens. En fouillant l'homme indien dans son environnement spécifique, j'ai retrouvé l'homme universel, ce qui est de plus étymologiquement vrai, l'lndien s'appelant INNU, I'homme.»
Et en effet, c'est aux «retrouvailles» et à l'approfondissement de notre situation d'homme ó personnel et collectif ó que les films d'Arthur Lamothe, exemplairement «anthropologiques» (au sens premier du terme), nous convient.
RELATIONS, mai 1976, p. 156