À mesure que s'accroissent le nombre et la qualité des longs métrages québécois, on remarque l'importance grandissante qu'y prend la campagne. Ceci n'a rien de surprenant en une époque valorisant le camping, les loisirs du plein air et diverses formes de «naturisme». Le cinéma n'en continue pas moins à se faire miroir de l'identité québécoise, mais, fait nouveau et quelque peu paradoxal, pour en capter les reflets, la caméra sort de la ville, où vivent pourtant la plus grande partie des gens, et se braque sur des personnes et des environnements ruraux. Il faut analyser ce phénomène à plusieurs niveaux.
Un lieu
Tout d'abord, il n'est aucunement surprenant que nos cinéastes cherchent à profiter au maximum de la variété et des contrastes multiples de nos environnements ruraux. Il y a en eux des possibilités illimitées de symbolisation. La grande période documentaire avait affiné le regard et préparé ces possibilités. Il est temps de les exploiter.
Comme lieu de tournage, on retrouve la campagne à plusieurs titres
a) cadre aléatoire par rapport au sujet réel du film. Les smattes (J.-C. Labrecque), par exemple, dévoile un rapport de forces entre «les gens d'en-haut» (pouvoirs politiques et judiciaires) et ceux de la base (simples citoyens). C'est le véritable sujet du film. Un événement survenu en Gaspésie a simplement fourni l'anecdote et un cadre matériel illustrant bien ce thème, mais un événement en contexte urbain aurait pu tout aussi bien faire l'affaire.
b) cadre aléatoire, mais important. Le sujet du film pourrait se situer en un autre contexte, mais trouve à la campagne son cadre et ses symboles privilégiés. Ainsi en est-il pour Le temps d'une chasse (F. Mankiewicz) et pour Les mâles (G. Carle), deux films analysant le «quotient de virilité» des Québécois. Par ses obstacles spécifiques, la campagne fournit les meilleurs instruments de mesure de ce «quotient».
c) cadre nécessaire. On ne trouve qu'à la campagne ce qui constituera le sujet ou une partie importante du sujet du film. C'est le cas pour la recherche du langage et des traditions québécoises à travers les films de Pierre Perrault. La critique historique du génocide des Amérindiens, dans Les maudits sauvages (J. P. Lefebvre), n'aurait pu se passer des scènes de campagne. C'est aussi le cas pour la «retraite fermée» des personnages de L'exil (T. Vamos). De même, seule la campagne offrira l'intimité nécessaire pour le «plein air pornographique» de certains «films de fesses».
d) la campagne est elle-même le sujet du film. Dans les Mon oncle Antoine (C. Jutra), Et du fils (R. Garceau), La vraie nature de Bernadette (G. Carle) et certains Perrault, les cinéastes explorent directement des modèles, des systèmes de valeurs des milieux de vie proprement campagnards à l'exclusion de tous autres. Le regard se concentre sur les gens et les lieux pour les donner à voir autant que possible tels qu'ils sont.
Un temps
Parler de la campagne, c'est aussi évoquer un temps, généralement le passé. Si l'on dit à un campagnard: «arrive en ville!», cela signifie moins un changement de lieu qu'une mise à l'heure des coutumes et réalités très contemporaines.
Au Québec, presque personne n'est citadin depuis plus d'une ou deux générations Combien de gens peuvent-ils dire qu'ils sont réellement «arrivés en ville»? Braquer son objectif sur la campagne, ce sera donc, en quelque sorte, essayer de retrouver l'histoire de ses origines, creuser la terre où plongent ses racines, voir d'où l'on est parti (si on en est bien parti). Une partie de nos films retracent ce cheminement et en plantent des balises, soit en recomposant finement une atmosphère villageoise et ses principales coordonnées (Mon oncle Antoine, une partie de Bernadette), soit en sculptant la statue/stature des «seigneurs» de ces terres, prototypes exemplaires (mais pas toujours édifiants!) d'attitudes et de comportements (Et du fils, plusieurs personnages de Perrault).
Pourtant, nos cinéastes ne partent pas en campagne en tant qu'«ethnologues déguisés» pour explorer des «enclaves du passé» (Toffler). La quotidienneté présente, personnelle ou collective, les intéresse surtout. Ceci est assez remarquable. Délaissant la contemplation du folklorique et du pittoresque (ce qui veut dire aussi qu'on se libère de la tradition du documentaire), ils retiennent surtout la campagne présente en tant que «révélateur» (comme dans le procédé photographique) de problèmes très contemporains (Les Smattes, Et du fils) et en tant que fournisseur de modèles nouveaux de vie d'action (Bernadette, Faut aller parmi l'monde pour le savoir (F. Dansereau). Si on y évoque le passé, et ceci est inévitable, ce n'est pas pour établir à son égard un rapport de contemplation esthétique, mais surtout pour en dégager la fécondité dans le présent, parfois aussi la nécessité d'une rupture. Tout cela, en vue de préparer un avenir.
Des personnages
Dans ce cinéma, nous voyons deux types bien caractéristiques de personnages: de la ville se retrouvant en campagne pour un séjour plus ou moins long, et les «permanents de la vie campagnarde.
a) Au sujet des gens de la ville à la campagne, deux grandes questions: qu'est-ce qu'ils vont y chercher ? qu'est-ce qu'ils y trouvent ?
Le temps d'une chasse nous fournit ici le plus beau modèle. Avec leur grosse automobile américaine, leurs caisses de bière et leurs bouteilles de gin, leur radio à transistors, trois citadins arrivent à la campagne pour une fin de semaine de chasse. Leurs réflexions laissent sceptique sur le genre de chasse qu'ils veulent entreprendre. Installés confortablement dans le motel «pour touristes avertis» de la région, ils y retrouvent, au bar, la même boisson, les mêmes chansons, les mêmes «waitresses fines», les mêmes plaisanteries que dans tous les «clubs» de la ville. À cause d'une série de frustrations, ils ont plus envie de chasser les «p'tites mères» qu'autre chose. Sur le territoire de chasse proprement dit, seules une caisse de bière et la radio meublent une attente infructueuse et ennuyeuse. L'enfant qui les accompagne, vrai petit gars de la ville, se distrait comme il peut en jouant à la guerre, «comme dans les films de la télévision», au milieu des arbres. Tous, ils ne regardent rien, ne voient rien, ne sentent rien, n'entendent rien, ne goûtent rien de la campage. Ils «jurent» d'autant plus dans le décor que Michel Brault, à son habitude nous en donne des images splendides. Finalement, ils ne trouvent à la campagne que ce qu'ils y ont apporté: l'ennui et le drame, ou bien ce que d'autres citadins leur y ont préparé: le motel, líalcool, les revues pornographiques, etc.
Presque la même chose se produit pour le couple de Líexil. Trop pognés par leurs obsessions personnelles et leurs problèmes de citadins, les deux protagonistes ne savent pas s'inventer un regard disponible à de nouvelles réalités. À toute vitesse, ils passent d'un lieu à un autre, en quête d'un hypothétique sage. Ils touchent à tout, effleurent tout, mais, comme ils ne s'arrêtent jamais, ils ne remarquent ni n'apprennent rien. La campagne deviendra cauchemar. Eux aussi n'y trouvent que le drame qu'ils y avaient apporté.
Bernadette, elle, vient s'installer en campagne pour y retrouver la «nature», la sienne, plus un type d'environnement primitif, en somme, tout le «kit» de la mythologie des «communes»: air pur, aliments sains parce que «naturels», simplicité dans les rapports humains liberté vestimentaire, réduction des besoins au minimum etc. Son romantisme filtre une bonne partie de sa perception des réalités campagnardes quotidiennes et lui prépare pas mal de déceptions, mais, aussi, il la rend disponible pour la contemplation et la créativité. Confrontée aux permanents de la campagne, Bernadette ne s'en tire pas trop mal. Lorsque le drame surviendra et effritera son romantisme, elle deviendra facilement une des leurs. Elle aura dû transformer et rajuster l'objet de sa recherche, mais, finalement, elle l'aura trouvé.
b) Les gens de la campagne, en plus d'être les personnages les plus nombreux de tout le cinéma québécois, en sont aussi nettement les plus sympathiques. Bien qu'il soit trop tôt pour en faire une véritable analyse sociologique, en voici les caractéristiques les plus frappantes:
«Gens de parole», comme dit Gilles Vigneault, ils restent les meilleurs dépositaires du parler/parlure québécois. Avec leurs paroles, ils donnent nom aux choses et aux lieux, communiquent par la création et le dire d'un «bon sens», poétisent toute l'existence, même la misère.
Encore propriétaires d'une maison, d'une terre, d'un village et díun pays, ils s'y comportent en seigneurs, non en locataires Par eux, «habitant» retrouve son noble sens originel et ne signifie plus rustre ou niaiseux. Cet habitant trouve dans la construction et la culture de son domaine sa dignité et son indépendance (où, ailleurs qu'en Gaspésie, aurait-on pensé à nommer une revendication socio-économique Opération Dignité?). S'il doit l'abandonner parce que forcé de l'extérieur, il mettra lui-même, par dignité, le feu à sa maison et deviendra «résistant» au système.
Acclimatés à l'environnement, aux bêtes et aux hommes, ils respirent une sécurité, une solidité à toute épreuve. Tout naturellement, ils deviennent des Mâles ou s'identifient aux «génies» de leurs légendes.
Parce que tout le monde se connaît bien dans le village, on créera facilement une communauté génératrice de chaleur humaine et de fraternité. Par cette chaleur humaine, on pourra même transformer la misère en une «misère belle»; elle n'enlèvera pas l'ennui, mais ce sera un «ennui riche, plein», comme disait Vigneault l'autre jour en parlant des vêpres du dimanche soir. Cette fraternité pourra se transposer en solidarité syndicale pour des revendications d'un mieux-être.
Fait nouveau, les frontières du village s'ouvrent maintenant pour accueillir et intégrer facilement des étrangers, non seulement d'autres villages, mais aussi d'autres pays.
Mais il n'y a pas que ces beaux côtés. Ici et là, on retrouve toute une panoplie d'antivaleurs, beaucoup de pendants négatifs aux caractéristiques précédentes. Eux aussi, ils ont facilement les défauts de leurs qualités. Chez eux aussi se joue un conflit de générations et se structurent subitement des différences de classe.
Difficultés matérielles de vivre, commérages aliénants, mesquineries de toutes sortes, soulographies, superstitions, ignorance, séduction du clinquant urbain retiennent de trop idéaliser le portrait de l'habitant.
Surtout, malgré un optimisme de sulface, malgré un environnement transpirant de vie jaillissante, on peut sentir partout un climat de mort et une peur désespérante. Avec la mort réelle d'une jeune femme (Les smattes) ou celle d'un vieux seigneur (Et du fils), meurent symboliquement toute une collectivité et les derniers modèles d'hommes libres. Mieux que tous les autres, Claude Jutra a senti et reproduit dans Mon oncle Antoine cette présence obsédante de la mort, personnage invisible, mais s'infiltrant partout et transformant toutes les luttes intérieures et extérieures.
Un nouveau retour à la terre?
Après cet étalage descriptif, tracons maintenant quelques lignes d'interprétation globale.
Un point parait très clair. De la Gaspésie à l'Abitibi, les caméras du cinéma québécois ne font pas seulement explorer le territoire mais en prennent réellement possession De la terre-Québec, nos cinéastes ne veulent plus faire de beaux documentaires ou de belles cartes postales exportables à l'étranger mais le regard humain qu'ils jettent sur les lieux et les choses est celui d'un propriétaire inventoriant, pour la première fois son domaine et s'émerveillant de la richesse de ses possibilités, tout en se disant: «Tout ceci est bien à moi.»
De ce choix de la campagne comme milieu de vie et d'exploration ressort aussi une affirmation implicite que la campagne serait le meilleur «milieu naturel» pour l'homme, ceci excluant pratiquement la ville. Cette séduction pour la campagne indique pour le moins une insatisfaction du milieu urbain en tant que milieu naturel. Je crois qu'il faut partir de là pour comprendre aussi bien la mode du camping qu'une bonne partie de notre cinéma. L'urbanisation, I'environnement technologique constituent maintenant le véritable milieu naturel pour la majorité. Ils devraient même lui devenir plus naturels, puisqu'ils sont sa création. Mais on n'a pas encore inventé de modèles de comportement correspondants, de sorte qu'à peu près personne ne s'y sent à l'aise. En allant à la campagne, on pense retrouver les connivences qui assurent une sécurité et cette impression que rien de dangereux ne pourrait se passer.
On découvre cependant très vite que, dans la campagne non plus, on n'est pas très à l'aise. Le citadin ne sait plus trop qu'y faire, il aurait besoin d'un nouvel apprentissage. Le campagnard lui-même voit s'effriter ses traditions sécurisantes, il s'acclimate trés mal aux exigences modernes; avec de nouveaux besoins, ses contacts avec la ville lui apportent de nouvelles frustrations; pour lui, c'est la campagne qui n'est plus un milieu naturel.
Avec ce cinéma, on pense à une nouvelle mystique du retour à la terre. Mystique nécessaire si l'on veut échapper, au moins de temps en temps, à la pollution (à tous les niveaux) et au stress des grands centres urbains. Effectivement, on y va pour s'aérer les poumons mais surtout l'esprit; pour jouer un peu à la liberté et à l'imagination; pour se replacer dans des situations simples, pour sentir dans leur plus grande pureté possible les éléments primaires de la vie: la terre l'eau, le feu, les arbres... Dans cette nouvelle mystique, le travail «à la sueur de son front» a fait place au 1oisir, l'admiration se fait moins naïve, plus gratuite; le défricheur moderne ne joue plus au conquérant ou au surhomme, seulement au découvreur. Mais ce retour à la terre par les loisirs devra être aménagé de façon originale si l'on ne veut pas que soit saccagé ce dont on pourrait faire un lieu de l'homme.
Relations, novembre 1972, p. 316-317