Entre le désengagement et l'utopie:

LE BONHOMME

un film de Pierre Maheu





     Après quelques expériences de production, Pierre Maheu passe à la réalisation pour montrer «le vrai monde» du Québec. Pour, comme il dit lui-même, «opposer à la réalité des déclarations officielles une réalité autre. Quelqu'un de vrai, un héros qui défie les critères, les catégories, les morales, les idéologies, les définitions».

     Par hasard, il rencontre Claude Lachapelle: celui-ci lui apparaît un excellent modèle, non seulement des aspirations, des rêves et des utopies du «vrai monde», mais aussi de ce qu'il réalise et vit quand il incarne ses utopies.

     «Viens, un nouveau jour va se lever», chante Jacques Michel. Avec Le bonhomme, Maheu montre qu'avec ce nouveau jour commence à se manifester un homme nouveau dans la cité. La première séquence du film représente un baptême «conventionnel» dans une église; un bref plan de Claude se baignant dans un lac coupe cette séquence et révèle une autre sorte de baptême. Immédiatement après, une astrologue (incarnation d'une nouvelle «providence») prophétise et «théologise» pour notre héros le départ d'une nouvelle existence. Les dernières images feront voir des bébés et des poupées, affirmant par là que l'homme nouveau n'en est encore qu'à ses premiers balbutiements. Entre ces deux séries d'images, le vécu de Claude illustre la genèse de l'homme nouveau.

     Yolande, la femme de Claude, dit a un moment donné que «c't'homme-là, y a pas de mot pour l'interpréter». On peut quand même donner les grandes lignes de son évolution.

Le vieil homme

a) Le travail. Avant de décrocher du monde du travail, Claude était chauffeur d'autobus. Cela veut dire d'abord travailler continuellement «dans le trafic», dans la plus grouillante des mécaniques; l'attention constante aux mouvements de son véhicule (et à ceux des autres) se transforme souvent en tension, ça veut dire aussi se trouver continuellement au milieu de la plus grande densité de pollution, aussi bien sonore que de l'air. Un chauffeur d'autobus porte un costume spécial, un uniforme: la fantaisie vestimentaire est refoulée, comme dans l'armée où Claude s'est déjà trouvé. Chauffer un autobus, cela signifie aussi rencontrer des centaincs, peut-être des milliers de personnes par jour, mais toujours de façon impersonnelle et sans communiquer avec aucune d'entre elles; remarquons que c'est aussi un bon lieu pour se rendre compte visuellement de toutes les misères et laideurs. Ajoutons à cela la routine de parcourir toujours la même run, de voir les mêmes murs bloquer líhorizon. Finalement, comme dit Claude, il est toujours watché par un surveillant qui est watché par un inspecteur qui est watché; un lieu idéal pour connaître viscéralement les effets de la bureaucratie. En résumé, c'est un monde de contraintes et de stéréotypes; aucune créativité possible mais la répétition des mêmes gestes et l'ennui.

b) La famille. Les engueulades entre Claude et Yolande fournissent les images les plus fortes du film. Elles nous révèlent une situation familiaie intenable, un climat d'agressivité insupportable.

     De la famille Lachapelle, le film s'attarde surtout à montrer l'échec complet du couple parental. Leur mariage a été une bataille de vingt ans, dit Claude. Aucune tendresse ou affection ne marque leurs rencontres. Eclatent seulement, en un langage très coloré, le mépris de l'un pour l'autre et une volonté de destruction (à deux reprises, Yolande force Claude à l'embrasser: celui-ci s'exécute du bout des lèvres et aussitot après s'essuie la bouche du revers de la main. Images terribles). Des enfants, on ne sait que peu de choses. Il y en a dix, mais on ne voit au foyer qu'une adolescente qui paraît assez équilibrée et qui nous dit qu'il est impossible de savoir qui, du père ou de la mère, a 1e plus tort ou raison. Yolande affirme qu'elle a dû s'occuper toute seule de la marmaille (se lever la nuit, etc.) et que Claude ne s'est jamais dérangé pour apporter un verre d'eau à l'un d'eux. On apprend aussi que la grand-mère maternelle en élève quelques-uns.

     Mal engagée (un mariage forcé parce que Yolande, à quinze ans, était enceinte; Claude en avait dix-huit), aux prises avec des problèmes économiques constants, cette famille d'ouvriers se disloque parce qu'elle ne peut pas être un lieu d'épanouissement Elle apporte la vie matérielle (mal), mais aucune vie spirituelle et relationnelle. On y vieillit vite. Lieu du réalisme matériel, mais d'un réalisme qui tue. La quotidienneté, dans ses préoccupations brutes, s'y concentre, mais ne peut pas y être dépassée; elle poursuit le couple jusque dans le club où le spectacle (de strip-tease) ne réussit pas à couper l'engueulade.

     Pour Claude la famille fait partie du «vieil homme», du monde ancien dont il faut se débarrasser.

     Et l'homme nouveau dont il sera question ne parle pas de la famille, même améliorée. Il aspirera plutôt à la vie en «commune» comme en un lieu de recherche spirituelle, d'ouverture à l'imagination, à la fantaisie, à la fête, un lieu d'épanouissement pour l'homme, la femme et les enfants.

     On peut n'être pas d'accord avec cette idée. Au minimum, le film devrait nous faire prendre conscience que les problèmes de la famille se trouvent intimement liés à tous les autres problèmes culturels, religieux, économiques et politiques de la société ambiante. On ne saurait en régler un sans s'attaquer à tous les autres.

c) La ville. Indirectement, la ville, surtout dans certains quartiers, apparaît comme un lieu castrateur. Conventions, saleté, pollution empêchent la nature (dans tous les sens du mot) de se manifester au grand soleil.

d) Les curés. Pendant trente ans, Claude est allé dans les églises. Mais il n'y a jamais rencontré le Bonhomme (Dieu) comme dans la nature. Parce que les curés n'«expliquaient» jamais. Ils savaient peut-être, continue Claude, mais ils n'expliquaient jamais, parce qu'alors on n'aurait plus besoin de curés! Cette réflexion devrait faire réfléchir bien des curés et théologiens...

Le désengagement

     Une première série des images du film explique le désengagement de Claude Lachapelle. Mais il s'y trouve aussi un autre désengagement qu'il faut mentionner.

     Pierre Maheu et Paul Chamberiand sont des figures publiques depuis une dizaine d'années. Au moment des belles années de Parti Pris, ils commencèrent un type de réflexion et d'engagement collectifs nécessaires. Avec un vocabulaire nouveau, ils amorçaient la démystification des idéologies dominantes et signalaient des points de repère plus éclairants. Malheureusement, au moment où cette sensibilité pour la collectivité sort de la marginalité et s'étend à des secteurs toujours plus considérables, on ne la retrouve pas dans le film. Maheu se montre la binette dans son film, mais il est devenu un adorateur du soleil et il affirme ne rien avoir à apprendre à personne (pourquoi cette affirmation explicite alors que tout le film prouve le contraire? c'est pour le moins une «innocence» agacante). Chamberland travaille pour le sociogramme d'une commune, idéologise le «guerrier de l'amour» et affirme n'appartenir à personne: qui peut se permettre un tel luxe au moment où s'amorce à peine notre lutte des classes?

     Aussi, Le Bonhomme marque-t-il en plus le désengagement d'une partie de ce que le Québec avait produit de meilleur dans les années soixante. Il est dommage que, pour certains, la maturité signifie le retour à l'individualisme bourgeois et l'entrée dans un esthétisme anarchique.

L'homme nouveau

     Mais revenons à Claude. Maheu en fait un prototype de líhomme qui apprend à couper les ponts et à s'engager dans des vies résolument neuves. L'analyse du «vieil homme» permet de comprendre pourquoi il sera séduit par líhomme nouveau qui, lui, se donne une nouvelle conscience cosmique par la drogue;
part en moto ou autrement vers des horizons nouveaux, éprouvant à la fois l'enivrement de la vitesse et la puissance brute des mécaniques;
découvre de nouveaux pôles de sensibiiite avec la musique pop et réapprend à entendre les bruits de la nature;
peut se promener tout nu, sans honte ou gêne, dans un champ, se baigner nu dans des caux eristallines;
regarde le soleil en face et se laisse pénétrer de sa chaleur;
contemple des vraies fleurs, fait l'amour avec les arbres et touche des vrais animaux;
s'engage dans une recherche spirituelle et entre dans les lieux sacrés;
veut devenir un guerrier de l'amour et rencontre des femmes jeunes et belles;
ne travaille que pour assurer le minimum vital;
n'a comme seule ambition que d'être heureux dans la simplicité.

     L'homme nouveau se libère de tous préjugés et de toutes contraintes pour accéder à la liberté, à la communication par la beauté. Pour Claude, c'est d'autant plus merveilleux qu'il trouve des frères pour rechercher et partager ça avec lui.

Le Bonhomme

     Au milieu de tout ça, la redécouverte du Bonhomme (Dieu). Non pas celui de la tradition chtétienne ou musulmane ou hindoue ou quoi que ce soit, mais un Dieu antérieur à toute religion. Un Dieu fascinant, mais non sans ambiguïtés.

     Les merveilles des fleurs, des feuilles, des arbres, des reflets du soleil sur l'eau limpide du lac évoquent pour Claude le Dieu créateur. Créateur plus que génial, car malgré ses fusées propulsées dans le ciel, l'homme ne pourrait jamais créer tant de beauté. Non seulement la nature évoque-t-elle Dieu, mais elle-même est Dieu qui se laisse ainsi toucher, sentir, goûter dans le déblocage des émotions et des instincts primitifs. Les personnes aussi font partie de ce grand tout divin (sacré): «si t'as du plaisir, il a du plaisir- si t'es contente, il est content; si t'es ben, y'é ben». Seigneur de la beauté, de la fantaisie, de la fête, de la joie, du plaisir, il fait de tout lieu un lieu sacré. Incarnation en plénitude. Tout cela recoit la caution («front») théologique d'un Lanza del Vasto aux déclarations aussi solennelles qu'hermétiques. Est-ce utile de souligner que ce (très beau) langage n'a pas été tenu souvent dans nos églises ?

     Pourtant, ces élans mystiques ne tiennent pas le coup toute la journée. Le Bonhomme ne se rencontre pas aussi «partout» quíon veut bien líaffirmer. L'hornme nouveau lui aussi met parfois une coupure entre ses déclarations officielles et son vécu. «J'aime l'humanité, disait avec humour Dostoievky, ce sont mes voisins qne Je ne peux pas sentir. » Le Claude du film vit cette même problématique à travers son désir constant de fuite, d'évasion. Son Bonhomme (Dieu) ne sert qu'à justifier ses désengagements. Car il exclut trop rapidernent la nature de la ville et les personnes enlaidies et vieillies. Il accepte trop facilement le salut individualiste des plus forts et des plus «fins». Il encourage beaucoup les beaux voyages, mais ne se préoccupe pas beaucoup des laissés en arrière. Il ne pousse pas très fort à l'engagement collectif en faveur des pauvres et des opprimés. Il laisse trop facilement la «bonne conscience» devenir absence de conscience et de responsabilités. Peut-il y avoir aussi un Bonhomme pour Yolande...? La salade se révèle assez indigeste finalement.

     Y a-t-il beaucoup de Claude Lachapelle dans notre société ? Peut-être, mais ils se retrouvent plus dans le monde étudiant et chez les «élites» scolarisées et bien payées que dans le «vrai monde» ou les familles de dix enfants. Ces derniers peuvent rêver à líhomme nouveau, mais ne passeront pas aux actes. Le film de Pierre Maheu n'en conserve pas moins une grande valeur de témoignage. Il montre des situations devenues intenables, souligne l'émergence de nouveaux pôles de sensibilité et pointe une façon nouvelle de s'en sortir. Façon peut-être mystificatrice, mais qu'il vaut la peine d'analyser.

    Produit par l'ONF, Le Bonhomme a été versé dans le circuit communautaire. Cela veut dire que tout le monde peut en obtenir une copie en s'adressant à un des bureaux de 1'ONF. Il faut en profiter, car ce film vous promet une soirée (projection + discussion) fort intéressante.

Relations, juin 1973, p. 186-187