UN ART RETROUVÉ: JOINDRE L'UTILE À L'AGRÉABLE
Un grand cru pour le cinéma québécois que l'année 1986 ? Nous étions plusieurs à convenir que oui, lors du débat de clôture des derniers Rendez-vous du cinéma québécois.
Il faut bien sûr mentionner l'étonnant succès, auprès de la critique comme du public, du Déclin de l'empire américain de Denys Arcand. On ne peut éviter non plus que ce film serve d'étalon tant pour la qualité esthétique que pour l'intérêt du propos. Effectivement, devant plusieurs oeuvres qui, bien que nouvellement sorties, ont été réalisées presque en même temps que le Déclin, on peut constater à quel point le film d'Arcand forme le point de convergence d'un ensemble de préoccupations thématiques dans le milieu cinématographique québécois. Nous y reviendrons.
Au cours de l'année, les salles commerciales régulières ont mis à l'affiche pas moins de douze autres longs métrages de fiction, la majorité d'un intérêt certain comme Bach et Bottine d'André Mélançon, Équinoxe d'Arthur Lamothe, Qui a tiré sur nos histoires d'amour? de Louise Carré, Pouvoir intime et Les fous de bassan d'Yves Simoneau, Le dernier hâvre de Denyse Benoît. On oubliera vite les quelques bides monumentaux comme La guêpe de Gilles Carle ou Claire, cette nuit ou demain de Nardo Castillo. Il faut remonter au début des années 70 pour retrouver pareille production et il faut dire que la qualité moyenne de cette année dépasse de loin celle de l'époque. On a déjà parlé un peu partout de ces films commerciaux; dans cet article, il me semble plus intéressant d'aller regarder la forêt qui se cache derrière ces arbres qui monopolisent tous les regards.
Des documents pour penser
La pertinence sociologique et les préoccupations historiographiques qui avaient longtemps caractérisé la production dite non commerciale, qu'elle soit documentaire, de courts métrages de fiction ou de mélanges de genres, s'étaient quelque peu affadies ces derniers temps. On les retrouve plus vigoureuses que jamais cette année. Tout d'abord dans un ensemble de films qui proposent une information internationale sur des sujets dont on n'entend que trop peu ou trop rapidement parler. La majorité de ces films ne dépassent guère le niveau des reportages télévisés du Point à Radio-Canada, par exemple, ni en qualité d'information ni en intérêt politique et filmique; et ils nous font trop souvent penser que les bonnes intentions font rarement de bons films, mais ils ont le mérite d'exister et d'être disponibles comme outils de discussions pendant quelques années, alors que les meilleurs reportages télévisés disparaissent dans le néant, à la seconde qui suit le générique final. C'est ainsi que nous avons pu aller cette année, entre autres, au Sénégal avec Les gens du fleuve de Monique Crouillère, au Chili de Pinochet avec Rends-moi mon pays de Tahani Rached, en Équateur avec La Casa de Michel Régnier, aux Philippines avec Philippines: un changement s'impose de Steven Carscalen, etc.
D'autres réalisèrent quelques-unes de ces oeuvres archivistiques essentielles, documentaires fort utiles à toutes sortes de professeurs, qui fixent pour mémoire des portraits de personnalités ou de régions, qui conservent les traces d'événements signifiants. Majoritaire il y a quelques années (on a rapaillé sur pellicule à peu près tout ce qui rappelle «le bon vieux temps»), ce courant patrimonial est maintenant marginal. Retenons surtout ici le Pellan d'André Gladu, L'Anticoste de Bernard Gosselin, La vie cachée du Golfe Saint-Laurent d'Alban Arseneault, Les traces du rêve (sur Pierre Perrault) de Jean-Daniel Lafond, Les enfants de la guerre de Marie-Christine Harvey, Histoire à suivre de Diane Beaudry.
Comme nouveautés, il faut surtout saluer l'arrivée de nouvelles préoccupations, très contemporaines et fort prégnantes. En premier lieu ici, cette série de l'Office national du film sur la bioéthique qui, par de courtes fictions (des cas hypothétiques joués par des comédiens), pose dans toutes leurs dimensions et leurs difficultés les questions de l'euthanasie (À force de mourir de Diane Létourneau), de l'abandon, en milieux hospitaliers, de gens âgés par leurs familles (La vieille dame de Gilles Blais), de la vérité à dire ou non aux malades (La ligne brisée de Robert Favreau), du décalage très marqué entre le discours des spécialistes et les réalités vécues par les simples gens (L'homme à la traîne de Jean Beaudin). Deux autres films, en cours de scénarisation, viendront mettre en cause la médecine et questionner l'idée de paternité en contexte de banques de sperme et de bébés éprouvettes.
Il n'y a pas, dans ces films, ni discussion intellectuelle, ni commentaires de spécialistes, ni même prise de position de la part du cinéaste, mais ils pourront efficacement servir de déclencheurs pour des échanges sur ces questions. C'est d'ailleurs leur objectif premier. Conçu dans un tout autre contexte, le long métrage de fiction de Denyse Benoît, Le dernier hâvre, prendrait facilement place dans cette série avec son vieux pêcheur, retraité malheureusement, qui s'invente une fin tout à fait digne de sa vie. De son côté, Sonia de Paule Baillargeon lance le débat sur la maladie d'Alzheimer. C'est en pensant à ce genre de films que mon collègue panelliste Marcel Jean disait au débat que cette année était celle des films «pour clientèle de CLSC», en spécifiant bien, toutefois, que la boutade n'était pas jugement esthétique!
En effet, non seulement la clientèle, mais aussi les intervenants dans les CLSC se réjouiront des films précités et trouveront aussi beaucoup d'intérêt à utiliser un autre groupe de films pouvant déclencher la réflexion sur divers problèmes sociaux fort répandus, mais que le cinéma québécois avait plus ou moins ignorés jusqu'à maintenant. Cela peut aller de la situation des enfants vivant tout à tour chez leurs parents séparés (Les enfants aux petites valises de Suzanne Guy) ou en famille d'accueil (Bach et Bottine d'André Mélançon), jusqu'au thème de la condition masculine, qui trouve enfin une illustration filmique intéressante (L'homme renversé d'Yves Dion), en passant par les problèmes de l'inceste (Le lys brisé d'André Melançon, qui dépasse de loin le Rien qu'un jeu de Brigitte Sauriol d'il y a quelques années), de la ménopause (Nuageux avec éclaircies de Sylvie Van Brabant), des Histoiresd'amours de Louise Carré), de la réadaptation à une vie sexuelle «normal » d'un ex-prisonnier (Transit de Richard Roy); et évidemment, dans la foulée du Déclin, ou juste à côté, les problèmes de couples, d'adaptation après divorce, repris dans une bonne dizaine de films de tous formats et de tous genres.
Le reflux vers le privé
La raison principale pour laquelle Le Déclin a frappé si juste tient surtout en ce que son processus de création recouvrait parfaitement la direction de son propos. En effet, quel meilleur exemple de ce reflux du collectif vers le privé, et des grandes «causes sociales» vers le vécu, que le fait même pour Arcand (très identifié au cinéma politique) de mettre sur écran des personnages de son âge et aux semblables biographies, de son propre milieu social, presque ses amis, pourrait-on dire ! Et tous les spectateurs de la quarantaine, avec bien d'autres en aval et en amont, d'y reconnaître une partie de ses préoccupations de l'heure! Dans une grande partie des films cités plus haut, les réalisateurs et réalisatrices ont pareillement choisi des sujets très proches d'eux, très proches de leur biographie personnelle (Louise Carré, Léa Pool, etc.), allant même jusqu'à intervenir directement à l'écran (Yves Dion).
Pareils processus et visées structurent le documentaire Trois journées dans l'histoire récente du Québec de Jacques Leduc, dont nous avons pu voir les deux premières «journées». (Note en janvier 2000: le long métrage final s'intitule Charade chinoise) On y retrouve encore des professeurs d'université plutôt désabusés, dont le sens de l'indignation et de la contestation semble complètement émoussé en ce soir du 2 décembre 1985 qui voit le retour des libéraux de Robert Bourassa au pouvoir; en parallèle, l'engagement d'une jeune femme pour le NPD dans cette même élection. Une autre «journée», des militantes féministes et de toutes causes depuis 20 ans constatent aussi leur scepticisme devant les engagements collectifs, leur perte de foi dans les appareils et une nouvelle liberté de pensée qui les renvoient à leurs expériences plus intimes; parallèlement, on assiste à la journée de travail d'un jeune homme à la Bourse et on l'entend raconter son plan de carrière dans les grandes affaires. Le film de Leduc n'aura sans doute jamais la popularité de celui d'Arcand, mais il constitue, sur le même sujet, une réflexion plus large et intellectuellement plus stimulante.
D'un professeur d' université dont il constitue un des premiers films, Les limites du ciel d'Yvan Dubuc navigue aussi dans les mêmes eaux, mais en gommant toutes les références à un milieu précis; le produit forme un mélo plutôt indigeste où on retrouve un mélange mal intégré de provocation à la manière de La bête lumineuse de Pierre Perrault, d'intellectualisme comme dans Le déclin et de sentimentalité comme dans les romans Arlequin! La prétention de symbolisme laisse ici perplexe!
Ce qui demeure le plus intéressant, dans la plupart des documents évoqués, c'est que tous ces problèmes du vécu personnel suggèrent de plus en plus, à cause de leur caractère épidémique, une véritable crise de civilisation. Par contre les grands appareils idéologiques, Églises, syndicats, partis politiques et organismes divers ne semblent pas encore assez conscients de la désaffection de leurs m mbres pour amorcer les virages nécessaires, au moins si l'on en croit le discours de leurs «permanents».
Devant ce cru filmique de 1986, on comprend aisément, par exemple, pourquoi il n'y a plus grand monde dans la parade du «Premier mai des travailleurs» depuis que les intellectuels n'y participent plus; pourquoi même les meilleurs militants et surtout militantes rejettent aujourd'hui le langage des institutions et groupes de luttes, dans lequel on avoue d'ailleurs ne s'être jamais senti tout à fait à l'aise; pourquoi les assemblées syndicales ne mobilisent que lorsqu'il est question de piastres ou de bénéfices marginaux; pourquoi toutes les charlataneries et thérapies parapsychologiques californiennes connaissent un succès phénoménal; pourquoi n'accrochent encore que les religions qui réchauffent la belle petite vie intérieure et se taisent sur l'engagement social; pourquoi les intellectuels ont démissionné de la responsabilité du leadership etc. Cette analyse, quelques livres et articles de revues savantes l'avaient initiée quelques années avant le cinéma. Mais il est réjouissant de constater qu'il n'aura pas fallu grand temps pour qu'elle se retrouve à l'écran et rejoigne ainsi des centaines de milliers de gens de plus que par l'écrit. Du même coup, le cinéma québécois renoue en beauté avec son public.
Relations, avril 1987, p. 85-87