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CINÉMA QUÉBÉCOIS 85


Le matou

    Aux critiques, aux gens de l'industrie et aux simples amateurs, les Rendez-vous du cinéma québécois offrent la chance exceptionnelle de voir, en cinq jours, l'essentiel de la production de la dernière année. Les Prix de la critique sont remis dans le cadre de cette rétrospective. Planifiés ou non, dans la salle de projection comme dans le hall de la Cinémathèque, rencontres et débats ne manquent jamais de passion! Occasion unique, donc, pour dégager lignes de force et tendances, pour dresser un bilan des bons comme des mauvais coups, ou pour jouer au «<quand je me regarde, je me désole, quand je me compare, je me console» (ou l'inverse!).

Une fiction qui manque d'imagination

    «Une qualité moyenne très élevée pour un pays de six millions d'habitants, inégalée ailleurs», constate le critique et réalisateur français Luc Moullet, invité des Rendez-vous. Belle consolation! Mais s'il ne se désole pas trop, le critique local se doit d'insister sur l'aspect «moyen», très moyen même, de la production de la dernière année, surtout en considérant le long métrage de fiction qui constitue toujours la fenêtre la plus visible d'un cinéma national.

    Il faut dire qu'à ce titre, l'année précédente avait offert une cuvée plutôt exceptionnelle avec Jacques et Novembre, La guerre des tuques, Sonatine, La femme de l'hôtel, Le crime d'Ovide Plouffe, Mario, etc. En 1985, presque tous les espoirs ont été déçus. J'ai déjà expliqué pourquoi La dame en couleurs de Claude Jutra n'a convaincu ni le public ni la critique. Ne nous attardons pas non plus sur Elvis Gratton le king des kings de Pierre Falardeau et Julien Poulin, qui n'est que le bout-à-bout de trois courts métrages consacrés à un imitateur d'Elvis Presley et qui déplaît autant par son racolage que par le simplisme de son discours politique.

    Visage pâle de Claude Gagnon ne manque pas d'intérêt dans sa première partie, où l'action domine dans un certain milieu de Québécois «machos» décrit avec justesse. Mais dès la rencontre du «visage pâle» avec la belle Amérindienne conscientisée, le discours tombe dans un prêchi-prêcha agaçant, simplificateur et anachronique. Gagnon demeurait au Japon quand furent réalisés Le grand Rock de Raymond Garneau ou Red de Gilles Carle, auxquels son Visage pâle fait indéniablement penser...

    Dans la série «Contes pour tous» produite par Rock Demers, Opération beurre de pinottes de Michael Rubbo n'offre pas aux adultes le même sourire complice que La guerre des tuques l'an passé et peut indisposer par quelques incohérences de scénario. Mais pour les enfants, il présente une intrigue amusante, quelques bons moments de merveilleux féérique, un imaginaire à leur portée. En somme, une oeuvre presque réussie dans l'ensemble et que l'on pourrait améliorer grandement en resserrant le montage, surtout dans la première moitié, et en refaisant le catastrophique doublage francais (l'original fut tourné en anglais).

    On attendait beaucoup du Matou: roman à grand succès, budget de plus de six millions de dollars, coproduction avec la France, comédiens prestigieux, etc. En plus de la version «salles» de deux heures, la seule que nous avons vue, l'ajout de scènes et un remontage donneront une mini-série pour la télévision (comme pour Les Plouffe). Déception assez forte pour la critique, succès moyen en salles (un bon nombre des lecteurs du roman se sont déplacés pour venir comparer!). Les défauts les plus évidents du film (nombreuses incohérences de scénario, manque d'unité de ton, construction en une suite de petits sketches plutôt qu'en une continuité), paraîtront moins dans la version télévisée ó allongée aux bons endroits, nous l'espérons! ó que l'on verra entrecoupée de messages publicitaires; mais demeureront l'interprétation médiocre des rôles principaux, le ratage de la création d'atmosphères et du personnage de Ratablavasky. Dans le cinéma québécois, Le Matou deviendra l'exemple-type pour prouver qu'un bon roman ne fait pas nécessairement un bon film, qu'une suite de numéros d'acteurs ne font pas une oeuvre, que la scénarisation au cinéma n'est pas travail d'amateur.

    À côté de ces têtes d'affiches dans les salles commerciales, on peut toujours assister, dans le réseau parallèle, à des oeuvres de création marginales ou produites dans des conditions artisanales, le plus souvent par des «recrues» dans le métier. Dans le long métrage, Adramélech de Pierre Grégoire amuse par son imaginaire et sa création d'atmosphères et Celui qui voit les heures démontre que Pierre Goupil a raison de s'obstiner à faire des films personnels, mais qu'il devrait s'efforcer de faire du «cinéma», plutôt que des «films sur la difficulté de faire des films».

Repenser le documentaire

    Le documentaire, qui créa la réputation du cinéma local et lui fit remporter ses plus belles palmes, vit une crise profonde depuis quelques années. Un débat lors des Rendez-vous tenta de cerner le problème , mais n'en resta qu'au niveau de l'organisation de la production sans passer à celui de l'«écriture» des films. Il faut, je crois, ne négliger ni l'une ni l'autre. Les gens du milieu du cinéma ont tout à fait raison de dénoncer les télévisions (lieux normaux de grande diffusion) et les organismes subventionnaires qui ne croient qu'aux Matou et Défi mondial auxquels ils accordent des millions en refusant les quelques milliers de dollars qui permettraient de produire et de diffuser des documents à valeur historique et sociologique. Mais eux-mêmes devraient reconnaetre que le langage cinématographique du documentaire traditionnel et certaines orientations de contenus ne peuvent plus convenir à la diffusion de masse.

       Il ne s'agit évidemment pas de répéter la gaffe monumentale du Défi mondial qui, comme Le Matou dans son genre, rassemble comme en une gerbe tous les défauts à éviter dans un documentaire «honnête». Dans les milieux liés à l'information, on a dénoncé cette série très coûteuse, inutile, superficielle, antipédagogique, à la technique tape-à-l'oeil (celle des plus simplistes vidéo-clips), aux messages généreux mais naïfs et noyés dans l'étalage de gadgets, avec son animateur célèbre et mauvais communicateur, où la valeur de spectacle, en somme, passe avant la qualité de l'information.

    Mais il faut quand même s'adapter au rythme imposé par la télévision, éviter l'exclusivisme idéologique, dépasser le film constat pour évoluer vers le film proposition d'action. Le documentaire pertinent ne se contente pas d'être un honnête reportage, il doit s'élever au niveau de l'essai et se faire proposition de changement.

    La crise du documentaire en 1985, je la vois surtout dans le manque de vision d'un Quel numéro? what number? de Sophie Bissonnette, tout rempli d'émotion, parfois d'humour, mais simple constatation des problèmes soulevés par l'implantation de l'informatique dans les bureaux ou magasins et qui ne sait pas mettre en oeuvre la créativité des participantes au film pour inventer de nouveaux modèles; dans Haïti, Québec de Tahani Rached qui illustre très bien l'attitude de quelques Québécois, les plus «épais», mais qui ne fait progresser en rien la réflexion sur le racisme; dans La grande allure de Pierre Perrault qui fait dévier la quête des mythes fondateurs dans la pseudo-poétique parole de Michel Garneau; dans le plat académisme du portrait de Plume Latraverse en O rage électrique de Carl Brubacher; dans le racoleur O Picasso de Gilles Carle (qui vaut infiniment moins que le court métrage d'animation de Pierre Hébert sur le même sujet); dans l' interminable Nicaragua, la guerre sale d'Yvan Patry, qui ressemble à un «Point» allongé et dont le parti pris, généreux mais naïf dans son absence d'autocritique, occulte la complexité de la situation.

    La même crise est perceptible dans une Justice blanche de Morgane Laliberté et Françoise Wera, aux belles images classiques sur le Grand Nord, qui évite le manichéisme malgré son parti pris pour les Inuit, mais ne sait guère proposer de solutions concrètes; dans Le choix d'un peuple qui n'apporte ni informations inédites ni interprétations nouvelles sur le référendum de 1980 (Le confort et l'indifférence de Denys Arcand, sur le même sujet, lui était infiniment supérieur); dans un Film d'Ariane de Josée Beaudet, sympathique et original dans son intégration de films d'amateurs et d'un commentaire moderne pour faire une histoire des femmes des années vingt à aujourd'hui mais qui n'apprend rien à personne; dans un Annapurna aux images héroïques mais au commentaire d'un cucu presque impensable; dans un Combat d'Onésime Tremblay au sujet passionnant (la lutte dudit Tremblay contre l'inondation des terres arables au Lac St-Jean au profit des barrages), mais tellement redondant qu'il aurait fallu le couper de moitié. Et il y en a encore plusieurs comme ça, qui ne sont jamais à rejeter complètement, mais pour lesquels surgissent, justement, trop de «mais» et qui nous font à coup sûr penser que les bonnes intentions ne font pas toujours les bons films.

    Parmi ceux qui font oublier la crise, retenons, pour leur valeur d'information ou leurs qualités humaines , Zone de turbulence d'Alain d'Aix, Jean-Claude Burger et Morgane Laliberté sur les pays de l'Océan Indien, L'inconduite de Michel Poulette sur les comportements des conducteurs d'automobiles, La Familia latina de German Gutierez sur les Latino-Américains au Québec.

Documentaire-fiction?

    La crise présente au moins ceci de bon qu'elle stimule l'imagination pour l'invention de nouvelles formes. Dans le mélange documentaire- fiction, la dernière année a produit quelques films vraiment intéressants, malgré le caractère un peu boiteux de l'intégration des deux genres.

    En premier lieu, signalons Caffè Italia, Montréal de Paul Tana,
 lauréat du «Prix de la critique» (long métrage) pour son histoire chaleureuse de la communauté italienne de Montréal. De son côté, Diane Létourneau a repris une manière plus classique en refaisant jouer, par les mêmes personnes, un fait divers survenu deux ans plus tôt; la quaiité de sa «mise en situation» a produit, avec Une guerre dans mon jardin, une intensité d'émotion rarement atteinte au cinéma (prix de la critique pour le court et moyen métrage, partagé avec Téléphone de Luce Roy).

    Michel Moreau, quant à lui, mélange carrément témoignages de loto- millionnaires et jeu du comédien Jean-Guy Moreau. Fernand Bélanger, avec son iconoclaste Passiflora, mêle mise en scène et arrière-plan documentaire sur la même image, juxtapose continuellement deux ou trois niveaux d'actions; c'est le plus achevé au plan formel, mais au niveau contenu, il présente une optique que je juge inacceptable te consacrerai un prochain article à ce film).

    C'est sans doute la première année que le cinéma reflète autant, et aussi bien , l'aspect pluri-ethnique et multiculturel de la société québécoise (les films de Tana, Gutierrez, Rached, Laliberté et Wera, Gagnon). Il y a là matière à réfléchir pour ceux qui parlent de la crise des sujets!

 Relations, avril 1986 p. 89-90