Bilan 1982, à propos de
La bête lumineuse de Pierre Perrault
Jouer sa vie de Gilles Carle
La quarantaine d'Anne Claire Poirier
Larose, Pierrot et la Luce de Claude
Gagnon
Les fleurs sauvages de Jean Pierre Lefebvre
Debout sur leurs terres de Maurice Bulbulian
Le futur intérieur de Iolaine Rouleau
et Jean Chabot
En crise, le cinéma québécois? Eh oui! Comme d'habitude! Même qu'après deux ans de travaux et quelques millions de dollars, deux savantes commissions (Fournier à Québec Applebaum-Hébert à Ottawa) viennent de confirmer, chiffrer et reconfirmer le diagnostic. Le remède? Davantage de subventions, de bourses, de sociétés d'aide, d'évasion fiscale, de vedettes internationales, etc., et un peu de réorganisation structurelle. Déjà, à Ottawa (où l'on patine plus vite qu'à Québec, mais ça ne devrait pas tarder là non plus) le ministre responsable a annoncé la création prochaine d'un comité d'étude qui se penchera sur ces rapports (et les précédents sans doute) et produira... un autre rapport pour le Cabinet (dans deux ans?)!
Mais si producteurs et propriétaires de salles acquiescent rapidement au diagnostic et rédigent fébrilement leurs demandes de nouvelles subventions, le cinéphile ou l'observateur culturel reste sceptique: n'at-il pas été convié à la première de plus de vingt longs métrages au cours de 1982? Ne sait-il pas qu'une telle production, pour un pays de six millions d'habitants et dont le public n'est pas automatiquement gagné au cinéma national, est de trois ou quatre fois supérieure aux moyennes des plus riches pays producteurs, comme la France et les U.S.A., qui, en plus de l'appui inconditionnel de leur public, réussissent à exporter leurs produits?
D'autre part, notre cinéphile aura remarqué que le public ne se bouscule pas plus le samedi soir que le mardi midi à l'entrée des salles affichant «film québécois». Il a remarqué aussi, dans les génériques, que presque tous ces films ont été financés en totalité (ceux de l'Office national du film) ou en partie généralement fort significative (jusqu'à 80% parfois) par des fonds publics. Après avoir vu presque tous ces films, le critique sait que la crise n'est pas dans la pauvreté des moyens de production. Il est plutôt porté à penser qu'elle résulte du gaspillage de tous ces investissements dans des productions vouées d'avance à l'échec commercial ou à la non rentabilité culturelle (la rentabilité culturelle, c'est l'alibi gélatineux des cinéastes fonctionnaires) parce que réalisées sans inspration, sans originalité, sans recherche esthétique, souvent sans talent, sans passion sinon celle de l'«ego trip», sans préoccupation de communication avec le public. Seul le rapport Applebaum-Hébert a osé effleurer cet aspect, mais encore là, on peut douter de la pureté d'intention de leur conseiller, Denis Héroux, quand il réclame la fermeture de l'O.N.F.
Des exemples de ce cinéma sans avenir? Presque toute la production de cette année! Mais prenons surtout comme modèle le dernier film de Pierre Perrault à qui nous avons emprunté une partie du titre de cet article, La bête lumineuse.
Dans tout son cinéma, Perrault a cherché des personnages d'ici qui par leur parole feraient connaître à tous la passion viscérale du beau et du vrai dire qui s'appelle poésie et peut-être bête lumineuse. C'est pourquoi il s'est tenu dans le voisinage de ceux pour qui, tel le Petit Prince, il suffit d'une boîte trouée pour reconnaître l'existence du mouton.
Il s'en est approché, à l'ouïr et à la toucher même, avec le marsouin de Pour la suite du monde. Premier essai qui fut aussi coup de maître. Faut dire que la coréalisation et la photographie de Michel Brault, caméra à l'épaule au milieu des harts ou assis par terre dans la cuisine, savaient mettre en évidence autant le dire épique d'Alexis que les chouennes (menteries, blagues) pittoresques de Grand Louis. Il ne l'a ensuite aperçue que par intermittence dans les films suivants, au hasard encore des retrouvailles avec les déchiffreurs de signes de Charlevoix.
Passé en Abitibi pour élargir l'album et rajeunir sa chorale des chantres du pays, Perrault y a rencontré surtout la parole politisée définissant, illustrant la montée nationaliste des années soixante-dix jusqu'à la victoire péquiste. Parole de passion aussi que celle-là, mais le registre n'était plus le même.
Plus la construction du discours politique se faisait rigoureuse, plus la thèse trouvait d'arguments probants, plus la poésie disparaissait. Le Sphinx avait remplacé le marsouin. Et, ce qui est encore plus désolant, le Perrault-Sphinx ne semble même plus souhaiter la rencontre d'Oedipe...
Perrault a conservé le don de s'émerveiller de la moindre parole qui sort du cliché; il la recueille comme un nectar sacré, la triture, lui crée un environnement sonore qui la met en évidence telle une statue. Mais si l'Abitibien Hauris Lalancette, l'anthropologue Serge Crète et les Amérindiens du «pays de la terre sans arbre» chez qui il va amuser ses étés sont fort sympathiques comme personnes et par moments amusants à écouter, il est bien difficile de voir en eux la bête lumineuse. D'autant plus que le réalisateur n'arrête plus sur eux qu'une caméra fixe en plans très rapprochés et que ces interminables plans-séquences les coupent de leur environnement. Si la poésie habite encore la tête de Perrault et ses écrits, elle n'anime pas ses derniers films.
L'impasse paraît encore plus évidente avec La bête lumineuse. Comme dans Pour la suite du monde, Perrault y reprend le thème de la chasse à la bête plus ou moins fabuleuse celle qui «donne le plus de passion à I'homme», comme disait Alexis.
Mais cette fois-ci, il n'y a que simulacre de chasse, mise en scène d'une fausse confrontation. Car la carméra ne sait pas regarder la forêt, elle se contente de regarder platement les protagonistes; elle ne sait provoquer ni frissons sacrés ni silences créateurs. Le metteur en scène ne parvient jamais à faire décoller son scénario (car malgré les apparences, il ne s'agit ici aucunement d'un documentaire) ni ne réussit à faire sortir ses personnages d'eux-mêmes, sinon dans l'exaspération des saoûleries bruyantes. Anesthésiés et abrutis par l'alcool, les chasseurs réussiront peut-être à abattre l'orignal (mais c'est là geste tellement insignifiant avec les grosses carabines que le film ne le montre même pas), à en avaler, malgré l'envie de vomir, un morceau de foie cru pour jouer le rite tout en s'en moquant; ils feront le plein de «virilité» et de vantardises pour les mois à venir, mais ils ne seront jamais au rendez-vous de la bête lumineuse.
Car seul Stéphane-Albert y croit à cette rencontre possible. Stéphane- Albert, le professeur-poète que ses amis, et surtout Bernard le copain d'enfance, veulent initier à la «virile» camaraderie de la semaine de chasse entre hommes, et qui, à son tour, veut initier ses amis à une autre chasse. Mais ni son arc (un poète ne chasse pas avec un fusil...), ni sa guitare, ni ses mots ne réussiront à hausser la conversation au-dessus de l'insignifiance utilitaire et des platitudes incohérentes de l'ivresse. La vérité du fond du verre ne devient poésie que chez les très grands génies...
Certains aiment beaucoup ce film, qui y voient un bon reflet, exotique à souhait, un brin sarcastique, des vacances d'automne entre mâles. Comme si Perrault avait voulu faire un documentaire! Ou comme s'il reprenait, en plus sophistiqué, Les mâles de Gilles Carle! D'autres y voient, université oblige, une psychanalyse de l'homme d'ici déchiré entre machisme et homosexualité, émotions et intellect, sentiments et impuissance, féminisme et virilité, morbidité et désespoir, etc. Bien sûr, il y a de tout cela dans ce film.
Mais il y a surtout un aveu inconscient d'impuissance de la part du réalisateur à utiliser le médium cinéma pour créer de la passion avec les dires et gestes de ses personnages, à composer des images qui énonceraient des sens nouveaux (gros plans en caméra fixe, effets faciles, montage maladroit et souvent incohérent, etc.). C'est pourquoi je n'aime pas du tout ce film. Parce que j'y vois du racolage pour une facile, trompeuse et désespérante «poésie» de fond de bouteille qui n'abusera que les naïfs. Parce qu'à l'évidence, Perrault utilise ses personnages (on n'a qu'à penser à la façon dont ils disparaissent dès qu'ils ne sont plus utiles au propos du réalisateur) pour transmettre sa propre désespérance au sujet de l'homme d'ici qui ne correspond plus à l'image qu'il s'en faisait. Parce qu'il n'est pas au rendez-vous de la bête lumineuse.
Pourtant, quand dans le silence de son bureau, Perrault rassemble les dialogues du film et surtout y ajoute ses commentaires, il passionne, emballe, séduit; il fait voir le «panache» (La bête lumineuse, publié chez Nouvelle Optique). On se met alors à penser qu'on n'a pas su bien voir le film et on retourne. Mais le désenchantement est encore plus fort: après le livre, le film paraît encore plus faible.
Même Oedipe se tait
Ces erreurs d'aiguillage des derniers Perraults, nous les retrouvons malheureusement dans presque toutes les sorties de l'automne.
En tout début de saison, Jouer sa vie, documentaire commenté de Gilles Carle sortait avec l'auréole d'un prix au Festival des films du monde. Facilement accessible, instructif, tout le temps intelligent, par moments amusant, ce film s'étire quand même sur trois quarts d'heure de trop, ce qui en fait un produit consommable uniquement par les vrais mordus des échecs (son sujet). La calligraphie western des intertitres, la musique et les personnages coiorés ne suffisent pas à bien expliciter I'analogie échecs-westerns-politique internationale.
Il aurait suffi de peu de changements au scénario pour que La quarantaine d'Anne-Claire Poirier devienne tout à fait intéressant. Mais les auteures du scénario (Poirier et M. Blackburn) semblent avoir oublié que les procédés de distanciation brechtiens doivent trouver au cinéma des formes différentes du théâtre. Il y a beaucoup de très bons moments dans ce film, même si peu de gens y retrouvent leur propre quarantaine; il agace toutefois souvent par des dialogues et des procédés qui sentent trop le théâtre filmé.
DansLarose, Pierrot et la Luce de Claude Gagnon, faiblesses encore plus grandes du scénario, dialogues banals et naïfs, sans inspiration. Gagnon aurait, dit-on, recherché la simplicité, le style de communication directe avec le spectateur: il lui reste maintenant à mieux apprendre la frontière entre simplicité et simplisme... Ici aussi, on cherche trop souvent la bête lumineuse au fond de la caisse de bière, vainement évidemment! On peut quand même trouver un petit côté sympathique à l'ensemble du film si le style téléroman mélo ne nous rebute pas trop.
Jean Pierre Lefebvre compose un assez joli poème avec ses Fleurs sauvages, qui va chercher la bête lumineuse dans la sérénité de la vieillesse et dans la touchante et provisoire relation d'une grand-mère avec sa fille, son mari et leurs enfants. C'est le plus réussi de l'automne. Je l'aime presque sans réserve. Je crois cependant qu'il aurait pu raccourcir certains plans de la première partie et que sa petite leçon de cinéma (auto-justification de Lefebvre) aurait fait moins sourire s'il l'avait tournée autrement qu'en un gros plan de son héros face aux spectateurs et avec un peu plus de subtilité.
Après Arthur Lamothe, après Perrault,
voilà que Maurice Bulbulian se
porte aussi à la défense des Inuits et Amérindiens
avec Debout sur leurs terres. Oeuvre généreuse
certes, mais d'une forme bâclée qui dilue le propos en une
démagogie facile et mystificatrice, surtout pour les premiers intéressés.
Comme le film de Perrault, un bon exemple de ces films inutiles de l'ONF
qui coûtent terriblement cher.
Production privée et modeste, Le futur intérieur de Iolaine Rouleau et Jean Chabot illustre le vécu des femmes et un discours féministe qu'il fait bon entendre. Je lui souhaite une large diffusion. Malheureusement, une mauvaise articulation image/texte, documentaire/fiction, en fait un film difficile qui se condamne lui-même aux réseaux parallèles.
Tous ces films sont des oeuvres très personnelles qu'on peut qualifier de véritabies expressions d'artistes. Mais à toutes, il manque fondamentalement la préoccupation de communiquer avec le public tel qu'il existe. Quant à ceux qui cherchaient plus à attirer le public qu'à exprimer une vision d'artiste (Les yeux rouges d'Simoneau, Une journée en taxi de R. Ménard, Les pièges de la mer de J. Gagné (les films avec Cousteau), Terreur à l'Hopital central de J.C. Lord, etc. (je ne les ai pas tous vus), je suis presque heureux qu'ils n'aient réussi ni l'un ni l'autre.
Un de mes collègues professeurs de cinéma a l'habitude de dire que le cinéma québécois n'a aucune chance d'attirer le public parce qu'il n'y a de rôles intéressants que pour les femmes, les hommes étant tous «malades, infirmes, débiles ou pognés». La vraie crise, elle est là, dans ces personnages sur écran qui subissent I'histoire sans réagir, qui se complaisent dans des rôles de victimes, qui ne s'aiment qu'ivres, qui n'évoluent pas, qui ont peur du ciel, du gouvernement, du curé, de la pègre et de leur femme.
C'est l'intérieur des films, et quelques cinéastes, qu'il faut changer, si I'on veut résoudre la crise.
RELATIONS, janvier-février 1983, p. 30-34