Un cinéma québécois (encore) en crise
La crise la plus importante depuis 1965, affirme-t-on du cinéma québécois en cette fin d'automne 1980.
POURTANT, au même moment, on pavoise fort à Ottawa: quelque 80 longs métrages canadiens, d'un budget total de 150 millions de dollars, ont été produits durant la dernière année fiscale, claironne le dernier rapport annuel de la SDICC (Société de développement de l'industrie cinématographique canadienne). Et cela n'inclut pas les millions dépensés à l'ONF et dans les diverses télévisions.
POURTANT, plus de 30 longs métrages, et un plus grand nombre encore de courts métrages, tous officiellement classés "québécois", sont sortis depuis le 1er janvier 1980.
POURTANT, Gilles Carle était une fois de plus présent à Cannes; rarement un film a-t-il suscité autant de controverses que L'affaire Coffin; la cueillette de prix de l'ONF ne connaît pas de baisse; Les bons débarras décroche des prix intéressants aux États-Unis; et la couverture des médias ne s'est jamais faite aussi systématiquement.
S'il y a crise, ce n'est donc pas au niveau de la production. Au contraire: il se tourne ici de plus en plus de films et les réalisateurs jouissent de budgets de plus en plus élevés. À certaines périodes de l'année, le chômage baisse au point zéro dans la profession: rares sont les secteurs économiques qui peuvent en dire autant!
La crise ne provient pas non plus d'un manque de promotion de ce cinéma-là en comparaison avec les autres. Bien sûr, les budgets de publicité paraîtront toujours insuffisants aux producteurs et aux créateurs, surtout ceux des films à budget modeste; et les auteurs trouveront toujours que les critiques traitent mal ou insuffisamment de leurs oeuvres. Toutefois, les médias consacrent de plus en plus d'espace ou de temps à toutes les présenter, sans discrimination. Tout le monde devrait admettre que le public dans sa presque totalité connaît l'existence des films et, théoriquement au moins, le chemin des salles.
La vraie crise
Mais, et c'est là le signe extérieur le plus évident de la crise, le public n'entre pas, ou parcimonieusement seulement, dans les salles affichant "produit québécois". La dernière Semaine du cinéma québécois fut particulièrement révélatrice de ce malaise.
Il s'ensuit qu'aucun, je dis bien aucun film réalisé ici en francais, ces dernières années, n'a rapporté assez en salle pour défrayer ses coûts de production et réaliser quelque profit. Même chose pour presque toutes les coproductions, réalisées surtout en anglais (même quand le partenaire est français) autour de vedettes internationales: au lieu de règler nos problèmes de diffusion, comme certains avaient pu l'espérer, elles n'ont servi qu'à gaspiller des millions de dollars et à dénaturer l'idéal de qualité des cinéastes d'ici. Certains, mêmes parmi les meilleurs, s'y sont laissé prendre: Carle, Almond, Lord...
S'il n'y avait que ces échecs financiers, on ne parlerait pas de crise: on y est tellement habitué depuis 15 ans et, subventions aidant, on a appris à y survivre confortablement! Les cinéastes québécois sont plus habitués aux succès critiques qu'aux profits...
Ce qui est nouveau, cette année, et c'est pour cela qu'il y a vraiment crise, c'est que notre cinéma n'obtient plus ni l'un ni l'autre: ni le succès financier, ni la consolation ou l'alibi des applaudissements de la critique.
Serait-ce que les critiques font mal leur travail...? Je crois plutôt qu'il faut arrêter de chercher les excuses faciles pour regarder lucidement les films qu'on nous offre. Car malgré l'aveuglement de certains, même parmi les jeunes, il est bel et bien terminé le temps où il fallait à tout prix "supporter" notre cinéma "naissant" (depuis vingt ans!), aller, non sans un certain ennui, encourager les "jeunes cinéastes de chez nous", et continuer d'excuser trop facilement nos maladresses par le manque d'argent ou d'expérience! Il y a au moins dix ans que, cinéaste lucide, Michel Brault disait (je cite de mémoire): "Vienne le temps où les gens viendront voir nos films, non pas parce qu'ils sont québécois, mais parce qu'ils ont le goût d'aller au cinéma et de voir un bon film !"...
Considérer la qualité des films, donc. Il y a quelques jours, je parcourais avec un confrère critique la liste des 33 longs métrages produits en 1980 et nous discutions chaque cas en fonction du prix de la critique que nous attribuerons le mois prochain. Quel désastre! Les doigts d'une seule main étaient trop nombreux pour compter les titres méritant d'être considérés! Et les lecteurs de Relations savent combien je suis indulgent quand il s'agit de notre cinéma.
À vrai dire, peu de titres se révèlent carrément mauvais, mais presque tous déçoivent par un aspect ou l'autre, le plus souvent par leur peu d'invention, autant thématique que formelle; ils donnent l'impression du bâclé, du redondant, du trop facile ou de l'inutile répétition.
Sclérose du direct
La crise de l' imagination apparaît surtout dans le direct (documentaire), avec un Pierre Perrault qui, en dix ans et six ou sept films d'Abitibi, n'a pas une minute renouvelé l'enchantement de la période île aux Coudres ni approfondi son projet social et politique...
...avec nos "ethnologues amateurs" (Lamothe, Gosselin, Plamondon, etc.) dont le travail cinématographique reste généralement honnête, mais n'intéresse plus qu'un public très spécialisé ou/et nostalgique.
...avec les nouveaux "travailleurs sociaux" amateurs (Dufaux et Favreau, Rached, Simoneau, Melançon, etc.) qui décrivent aussi bien les problèmes que le faisaient leurs aînés au début des années soixante, mais qui ne semblent pas connaître le travail de Société nouvelle.
Un direct donc qui, plus souvent qu'autrement, fut cette année décevant par son peu d'ambition, son passéisme, son anachronisme formel, son misérabilisme, son agaçante revendication d'objectivité ou ses parti pris "catéchistiques".
Une fiction qui se cherche
Dans la fiction, la volonté de ne montrer que des gens simples et du "monde ordinaire" n'a abouti qu'à des bleuettes gentilles et sympathiques mais assez fades chez Micheline Lanctôt (L'homme à tout faire), Paul Tana (Les grands enfants), Louise Carré (Ca peut pas étre l'hiver, on n'a pas eu d'été). Généreux Cordélia et L'affaire Coffin ont tous deux atteint leur but, qui était de provoquer une réflexion sur la justice et l'appareil judiciaire tout en réhabilitant leurs protagonistes, mais si le premier a procuré quelques bons moments de cinéma, on ne peut guère en dire autant du second.
La cuisine rouge de Paule Baillargeon et Frédérique Collin montre aussi à sa façon qu'il faut plus qu'une bonne thèse et de bonnes intentions pour réussir un film, car ses sympathies féministes se sont perdues chemin faisant dans un labyrinthe de mélo et d'horreurs, d'humour noir et d'onirisme clinquant.
Pour l'ensemble des films prénommés, la faille principale se trouve encore au plan du scénario. Problème pourtant déjà bien identifié il y a dix ans. Certains qui avaient beaucoup à dire n'ont pas su comment exprimer leur message. D'autres, comme d'habitude, n'avaient rien à dire, le métier leur a permis de le dire joliment! Quand ces deux groupes entrerontils en communications?
Heureusement que dans la fiction il y a eu Les bons débarras de Francis Mankiewicz. On peut en critiquer certaines faiblesses d'interprétation ou quelques invraisemblances dans la narration, mais pour l'ensemble, nous avons là une oeuvre qui a très bien su allier un scénario original (de Réjean Ducharme) et un langage cinématographique qui, ensemble, conduisent au "plaisir de l'écran". Il mérite bien, je crois, les prix qu'il a commencé à collectionner. Je vous souhaite de le voir sur grand écran, et non à la télévision, car elle risque de ne pas lui rendre justice.
Mentionnons encore deux autres éléments de crise. D'abord, l'absence de certains "vétérans" dont les films et les "écritures" ont souvent servi de stimulant à tout le milieu (Lefebvre, Groulx, Arcand, Leduc, etc.). À ce silence répond, trop souvent selon moi, le manque d'originalité des plus jeunes qui, soit par une recherche formelle genre underground américain de 1965-1970 (c'est ce qu'ils apprennent à Concordia), soit par du direct au service d'une vision politique étriquée et sectaire, s'enferment dans des ghettos de plus en plus hermétiques.
Et demain?
D'une crise à l'autre, le cinéma québécois a toujours rebondi depuis vingt ans. Je n'ai donc aucune crainte: il sortira rapidement et honorablement de celle-ci.
À condition, toutefois, que bon nombre de "gens du métier" arrêtent de se prendre pour d'autres et renoncent à considérer le public comme une masse inculte dont eux-mêmes formeraient l'avant-garde éclairée et éclairante. A condition que plusieurs cessent de toujours incriminer les "méchants" organismes gouvernementaux et qu'ils renoncent aux solutions et aux créations faciles.
Au Québec, nous aurons probablement le printemps prochain une nouvelle législation qui devrait favoriser davantage le secteur de la diffusion tout en accentuant de façon générale le rôle de 1' Institut québécois du cinéma. Tout cela fournira les conditions extérieures favorables à une relance.
C'est toutefois au plan de la création de l'intérieur, que devront se faire les plus grands efforts. Car c'est seulement de l'imagination et du travail des cinéastes que pourra naître une relance vraiment significative.
Relations, janvier 1981, p. 28-29