La saison 1977: pour mettre la mémoire en fête



Pour aller directement à
Vingt-quatre heures ou plus de Gilles Groulx

     En un moment d'effervescence dans la vie collective et le temps venu des décisions capitales, il est important, comme dit Fernand Dansereau, de «pouvoir s'imaginer pour se connaître et de pouvoir s'imaginer autre pour se libérer». Dans ses meilleures productions des vingt dernières années, ce fut à peu près toujours l'objectif fixé au cinéma québécois par ses créateurs.

     Si nous regardons la saison qui vient de s'achever sous cet éclairage, nous constatons une fois de plus que c'est dans le travail d'inventaire de notre univers culturel («s'imaginer pour se connaitre») que le cinéma d'ici a brillé, alors qu'il est demeuré faible (sauf une exception d'importance: Vingt-quatre heures ou plus) dans celui de la prospection d'un à-venir. Dégageons-en les principales lignes de force.

Des compléments à l'album

     Dans l'inventaire de l'héritage du passé encore présent, ce sont encore nos «vétérans» de la production qui se sont illustrés, quantitativement et qualitativement.

     Avec eux, le cinéma direct, forme où notre cinéma a su créer ses oeuvres les plus originales et les plus puissantes, a été remis à l'honneur après une certaine éclipse de quelques années.

     Poursuivant un travail honnête de films-constats, Guy-L. Coté (quatre films) et Georges Dufaux (deux films) ont apporté une contribution importante au festival L'Age et la Vie, tout en augmentant «l'album de famille» du cinéma québécois de quelques bons portraits de grands-pères et grands-mères. Longtemps attendus, les premiers longs métrages de la série Abitibi-Baie James de Pierre Perrault et Bernard Gosselin sont enfin sortis (Un royaume vous attend, Le retour à la terre, Le goût de la farine).

     D'Arthur Lamothe, nous avions pu voir la saison dernière la plus grande partie de sa série Carcajou et le péril blanc (Une chronique des Indiens du Nord-Est), série que l'on a pu qualifier aussi de «Chronique d'un génocide ou Notre racisme ordinaire». Après quelques incidents un peu fâcheux, elle a enfin pris place il y a quelques mois à la télévision de Radio-Canada, le média de diffusion auquel elle était destinée. L'ensemble de la série (huit films, mais rappelons ici que Radio-Canada n'en a diffusé que sept sous prétexte que le huitième manque d'objectivité!) constitue une dénonciation radicale de nos attitudes de Blancs envers ces Amérindiens en même temps qu'un exposé en profondeur de leur système culturel. Refusant tout anecdotisme exotique, Lamothe y utilise surtout le plan-séquence pour laisser ses témoins prendre la parole selon leur rythme et leur façon de raconter. Quelques parties de cette série mériteront pendant longtemps de figurer parmi les meilleurs fruits de la technique du cinéma direct. Pendant l'hiver, la série sera diffusée à une assez mauvaise heure (à 23 heures le lundi soir!); on nous a dit qu'elle serait bientôt reprise à un meilleur moment. A ne pas manquer, car pour reprendre ce que j'écrivais l'an passé sur les premiers films, «c'est aux retrouvailles et à l'approfondissement de notre situation d'hommeópersonnel et collectif ó que les films d'Arthur Lamothe, exemplairement "anthropologiques" (au sens premier du terme) nous convient».

     La situation des Indiens se ressemble un peu partout. Nous avons pu le constater avec Ethnocide du Mexicain Paul Leduc, premier film d'une série produite en collaboration ONF et Cine-diffusion SEP Mexico (ministère de l'éducation). Il s'agit des Indiens Otomis dans la Vallee de Mezquital qui voient disparaître leur culture sous l'influence du capitalisme mexicain et américain. Intéressant, ce film de solidarité peut servir à prolonger le débat ouvert par ceux de Lamothe.

Une suite en musique

     Toujours dans cet esprit d'inventaire de l'héritage ó et pour mettre encore plus la mémoire en fête ó il faut voir La veillée des veillées de Bernard Gosselin qui nous fut présenté comme un beau cadeau pour le dernier Noël et qui fut alors lancé très originalement dans ces agoras modernes que sont les grands centres d'achat (produit par l'ONF et disponible gratuitement dans ses cinémathèques). Du très pur cinéma direct par l'un de ses meilleurs «vétérans» qui nous avait déjà donné Jean Carignan, violoneux (1975). La veillée des veillées, c'est une extraordinaire anthologie sonore et visuelle de cette musique traditionnelle créée, comme on le dit au début du film, «par et pour le peuple des travailleurs», non seulement du Québec, mais aussi d'Acadie, de Louisiane, de France, d'lrlande, d'Angleterre et de Bretagne.

     De leur côté, André Gladu et Michel Brault recueillent depuis plus d'un an Le son des Français d'Amérique pour composer une excellente série de films d'une demi-heure que Radio-Canada diffusera pendant l'été qui vient. Nous avons déjà pu voir, au Outremont, quelques-uns de ces films pour faire connaître des représentants typiques (non seulement des virtuoses) du patrimoine sonore traditionnel (musiques, paroles) avec lequel Québécois, Acadiens et Cajuns savent vibrer, danser et giguer. C'est un rendez-vous à ne pas manquer.

     Fait assez remarquable, ce sont des jeunes femmes et hommes qui sont les principaux artisans de cette reprise de la musique traditionnelle. Ils y retrouvent une sensibilité et un prégnant moyen de communication. Non seulement veulent-ils assumer l'héritage, ils sentent en plus l'exigence de le réinterpréter et de l'enrichir. On pourrait dire que pour eux, «s'imaginer autre pour se libérer» veut dire regarder et écouter le passé, non pour le contempler et le répéter avec nostalgie, mais pour s'inscrire dans la transmission (tradition) d'une sève originelle afin de lui faire donner de nouveaux fruits. Il faudra suivre (et écouter) attentivement ce mouvement dans les prochaines années.

Pour changer le système

     On se souvient sans doute qu'à l'automne de 1972, Vingt-quatre heures ou plus de Gilles Groulx (un autre «vétéran» important) était censuré radicalement par Sydney Newman, le grand boss de l'ONF et que sa sortie en était interdite. Cinq ans et un autre commissaire plus tard, le film sortait finalement le 10 février dernier. Sauf deux détails, on ne peut dire qu'il ait «vieilli» et que ce retard en ait amenuisé la pertinence.

    Film admirable s'il en est. Vingt-quatre heures ou plus marque un sommet dans la carrière de Groulx et dans le cinéma québécois. Critique radicale du monde de l'information (thème constant chez Groulx), choix judicieux d'informations montées dans une structure vraiment éducative, adéquation de la forme au message recherché, implication personnelle du cinéaste, tout cela concourt à en faire un vrai film d'incitation à changer l'organisation économique et politique de notre société. Rarement encore un film de l'Office gouvernemental fédéral a-t-il si bien réalisé l'objectif premier de la maison qui est de «faire connaitre et comprendre les Canadiens aux Canadiens et aux autres pays»: si beaucoup de films font «connaître», bien peu font «comprendre» avec autant de profondeur et de pertinence que celui de Groulx. Une bonne utilisation devrait en faire un film-outil pour l'animation de plusieurs milieux.

     Jules le magnifique de cet autre vétéran (dans le film éducatif) qu'est Michel Moreau devrait aussi contribuer à faire changer quelques attitudes en regard des handicapés physiques. Il y est admirable de voir comment Jules Arbec, paralytique cérébral, a transformé petit à petit son vécu quotidien pour se donner une vie normale. Diffusé par le Nouveau Réseau (effort intéressant pour changer les conditions de distribution du cinéma d'ici) avec présentation et animation par le réalisateur a chaque séance de la tournée initiale, Jules devient aussi un bel exemple de la tentative actuelle du cinéma québécois pour renouer des liens avec son public et se faire véritablement moyen de communication.

     D'un jeune réalisateur, cette fois, L'interdit de Pierre Maheu (qui nous avait donné déjà l'intéressant Le Bonhomme) veut aussi ouvrir de nouvelles avenues en proposant une méthode thérapeutique (par la commune) fondamentalement opposée à la psychiatrie traditionnelle. Mais hésitant continuellement entre l'esthétique du film-outil et celle du film d'auteur, outre ce fait que la «thèse» y reste loin d'être prouvée, il nous semble que L'interdit ait à peu près complètement raté son objectif.

Le jeune cinéma s'affirme

     Pour la première fois, le jeune cinéma a trouvé une place convenable, presque normale, sur les écrans commerciaux. Et cela, il faut le dire clairement, sans faire le genre de concessions à la facilité que plusieurs des aînées ont faites il y a quelques années. Jean-Guy Noël avec Ti-Cul Tougas (prix de la critique québécoise pour 1976), André Forcier avec L'eau chaude, l'eau frette, André Brassard avec Le soleil se lève en retard, Brigitte Sauriol avec L'absence (un premier long métrage) et Jean Beaudin avec J.A. Martin photographe ont ainsi montré des oeuvres d'inégale valeur, mais qui toutes apportent un ton neuf dans la fiction.

     Tous ces jeunes (sauf Beaudin) situent leurs histoires au présent, et surtout à celui des milieux populaires. Avec beaucoup de chaleureuse sympathie pour leurs personnages, ils les font agir pour révéler un univers culturel pas toujours plaisant à contempler, mais correspondant bien à un réel personnel et collectif en train de se refaçonner. Cela donne un cinéma de constatation fort juste et un excellent miroir «pour se connaître» démaquillé, surtout quand il s'agit des milieux de jeunes.

     Beaudin a situé pour sa part à la fin du 19e siècle son illustration d'un couple usé par quinze ans de mariage et en train de se refaire un amour. J.A. Martin part faire sa tournée annuelle de photographies-portraits de famille, mais cette fois-ci en compagnie de sa femme qui s'est imposée au voyage. Leur itinéraire les porte davantage l'un vers l'autre qu'il ne leur fait découvrir le pays, mais la reconstitution historique réussie fournit quelques notes sociologiques fort plaisantes à connaître. Ce film romantique tout en nuances et en jolies images a aussi le mérite de beaucoup faire confiance à l'imagination du spectateur: c'est une qualité rare ici...

En résumé...

     La dernière saison fut assez intéressante par ces aspects que je viens de souligner: une reprise importante d'un cinéma direct pertinent à une meilleure compréhension sociale et une nouvelle affirmation du jeune cinéma. Les «vêtérans» du film de fiction, quand ils ont produit (on n'a vu aucun nouveau Arcand, Lefebvre, Perron, etc.), ont été plutôt décevant: avec L'ange et la femme, Gilles Carle a signé le pire film de sa carrière; Claude Fournier, avec Je suis loin de toi mignonne, a produit une comédie à la mesure de son talent: pas fort...; Claude Jutra a surtout travaillé à la télévision anglaise de Radio-Canada: je n'en suis pas désolé; le Ti-Mine, Bernie pis la gang de Marcel Carrière est enfin sorti, mais ne renouvelle rien.

     Signalons, pour terminer, le film officiel des derniers jeux olympiques que tout le monde a vu ou pourra voir bientôt (par la télévision). Il remporte un succès égal à la mesure de la mystification qu'il entretient: les jeux olympiques ne seraient pas une affaire politique. . .

RELATIONS, mai 1977, p. 154-156