Des films et... de quelques autres faits

(bilan 1975)



Petite critique de La gammick de Jacques Godbout
                           Bar salon d'André Forcier
 

     En cet hiver 1975, l'actualité cinématographique québécoise fournit un grand nombre de faits significatifs dans tous les secteurs. Cette chronique prendra aujourd'hui la forme de flashes pour en souligner quelques-uns des plus importants.

     En premier lieu, il faut dénoncer la mystification en cours d'élaboration par l'actuel gouvernement libéral de Quebec au sujet de la loi-cadre sur le cinéma.

     Le message inaugural de la session parlementaire en cours en définit ainsi les objectifs:

    Premièrement, la mise en place de l'infrastructure artistique (sic), industrielle et commerciale d'un cinéma qui reflète et développe l'identité culturelle des Ouébécois; deuxièmement, le développement dun cinéma de qualité et de la culture cinématographique au Québec; troisièmement, l'extension de cette culture cinématographique à toutes les régions du Québec; quatrièmement, la liberté de création et d'expression et, cinquièmement, le développement du cinéma pour enfants.

     Ces paroles résonnent bien dans un message placé sous le slogan de la «qualité de la vie démocratique». Mais si nous lisons le texte du projet de loi que le ministre Hardy a remis aux représentants des associations concernées par le cinéma lors d'une rencontre avec eux le 14 mars dernier (quelques jours avant la reprise parlementaire), et celui en 84 articles dont le Devoir et le Jour des 14 et 17 mars ont publié des extraits, nous sommes aux antipodes de la «vie démocratique».

     D'abord, ces textes portent en manchette le sceau «strictement confidentiel» et la rencontre elle-même se tenait à huis-clos et exigeait la confidentialité de la part des participants. Démocratique, ce système où le public et les premiers concernés ne doivent rien savoir d'un projet de loi qu'un haut fonctionnaire et un ministre (qui, en passant, ne connaissent strictement rien de la vie cinématographique) entendent bientôt faire voter?

     Mais cela n'est qu'un premier détail servant tout au plus à introduire la suspicion. Le projet de loi lui-même se révèle plus gravement mystificateur.

     Premièrement, il entend créer une «direction générale du cinéma et de l'audio-visuel» soumise directement au ministre (un politicien, un parti, une caisse électorale...). Cette «direction» aurait comme premier effet d'abolir à peu près tout ce qui se fait d'intéressant à travers les actuels organismes gouvernementaux, paragouvernementaux ou subventionnés, pour tout centraliser . Elle doit définir et appliquer les politiques du ministre, mais ne prévoit rien pour régler les problèmes réels de la production, ni pour briser l'hégémonie des distributeurs américains (c'est à ce niveau que se joue le sort «culturel» du cinéma), ni pour contingenter l'exploitation dans les salles commerciales. Silence complet sur les véritables problèmes, pourtant maintes fois explicités par tous les cinéastes et cinéphiles: ni le problème de la langue dans les salles, ni la mainmise étrangère sur la diffusion, ni les privilèges des majors américains ne sont touchés. Non seulement aucune amélioration de la situation n'est prévisible avec cette nouvelle législation, mais elle ne peut que se détériorer.

     Deuxièmement, la loi créerait aussi un «Institut du cinéma québécois». Géré par l'industrie (un bureau de dix représentants des diverses associations professionnelles), celui-ci infuserait des fonds pour la production dans le secteur privé. Au premier regard, cette création semble combler les voeux des cinéastes, mais une seconde lecture du document met en évidence le pouvoir absolu du ministre responsable (sic) de destituer les membres du bureau, d'imposer une tutelle à l'Institut, ou, tout simplement, de le liquider. Ici encore, malgré une apparente autonomie, le pouvoir politique (un ministre, un parti, une caisse électorale...) entend tout contrôler.

     Tous les mémoires, études et revendications des cinéastes et cinéphiles depuis douze ans n'auront servi à rien si la loi-cadre devait refléter le désir du ministre actuel.
_______________

     Après un sommeil d'un an sur les tablettes, La Gammick de Jacques Godbout a enfin trouvé un écran. Le record de meurtres que l'actualité criminelle est en train d'enregistrer à Montréal et dans les banlieues fournit une pertinence spéciale à la sortie de ce film racontant quelques règlements de comptes dans la pègre locale.
    Avec des moyens modestes, Godbout a réalisé un film aussi intéressant que la majorité des dizaines de films américains du genre projetés sur nos écrans chaque semaine. Bonne scénarisation, interprétation vigoureuse, rythme enlevant, intérêt soutenu et bonne qualité de l'image font de La Gammick un agréable passe-temps. Aussi intéressant que les thrillers américains: pas moins, mais pas plus.

     Est-ce une veine que le cinéma québécois devrait exploiter? Personnellement, je ne le crois pas. Mais dans la conjoncture présente, je pense aussi qu'il y a place pour quelques-uns de ces films qui peuvent contribuer un peu à briser ce préjugé encore fort répandu que seul le film américain est intéressant. De même, tout film local qui peut stopper un tant soit peu le drainage de nos ciné-dollars vers le pays voisin mérite d'être encouragé.
__________________

     Dans le jeune cinéma québecois, la sortie de Bar Salon (André Forcier) au Outremont a fourni un très agréable moment aux cinéphiles.

     Bar Salon met sur écran un type de personnes des plus pognées dans notre société: les malchanceux chroniques qui, malgré la petitesse de leurs besoins, s'en voient même refuser la réalisation. Ceux-là se contentent du p'tit pain et de la grosse molle, prennent la petite vie comme elle passe et repasse, se heurtent continuellement à des murs qu'ils ne songent même pas à sauter ou à faire sauter. Ils ne rêvent plus. Par ailleurs, ils ne sont pas plus malheureux que vous ou moi. Mais, comme la chanson connue, le film crie une question: «Appelles-tu ça vivre?»

     Surtout, Bar Salon nous révèle un cinéaste avec une qualité de regard exceptionnelle et un sens de la mise en scène (mise en situation) comme on n'en a encore jamais vu dans notre milieu cinématographique. Son premier film, Le retour de l'lmmaculée-Conception avait déçu avec ses effets de canulard un peu faciles. Mais il faudrait maintenant que Forcier trouve les moyens de réaliser beaucoup de films.
_______________

     En cette année internationale de la femme, il faut rappeler que plusieurs films d'ici apportent des paroles fort pertinentes pour une meilleure analyse - plus viscérale qu'intellectuelle - de la condition féminine.

     Je voudrais signaler specialement le très beau film Filles du Roy (ONF) d'Anne Claire Poirier dans le programme En tant que femmes, pour la redécouverte d'une partie de notre enracinement. Celle que les manuels d'histoire n'ont pas assez bien retenue et que le folklore n'a pas assez bien chantée. Disponible gratuitement dans les diverses cinémathèques, il se retrouve aussi de temps en temps en salle commerciale. Surveiller le programme du Outremont.

    Dans cette veine, la bande-annonce de La femme de Jean que l'Elysee programmera bientôt apporte une question essentielle: «j'étais depuis longtemps la femme de Jean; maintenant, qui suis-je...?», dit l'héroine.
_____________

     À la télévision de Radio-Canada, le 13 mars, présentation de Réjeanne Padovani (Denis Arcand). Film au rythme lent, Padovani devient encore plus lent sur le petit écran. Evidemment, les nombreux arrêts pour les messages publicitaires n'aident pas, et leur rythme étourdissant comme d'habitude ne marque que mieux la lenteur de l'émission. «Beaucoup de longueurs», m'ont dit quelques spectateurs. Cette affirmation, que l'on entend souvent à propos des films au rythme lent, cache plusieurs réalités dont une réévaluation s'impose.

     Effectivement, il arrive que certains films contiennent des séquences ou des plans trop longs, qu'une partie des images et paroles soient de trop et répètent inutilement ce qui était déjà perçu et compris. Mais l'expérience montre que cíest rarement à ces films mal faits qu'on applique líaffirmation.

     Le plus souvent, elle révèle surtout l'appétit vorace des spectateurs pour bouffer à toute allure un spectacle dont les rebondissements dramatiques doivent s'accumuler sans relâche. De la même manière qu'on marche rapidement, qu'on mange rapidement, qu'on parcourt un livre ou un journal à toute vitesse, qu'on communique rapidement, on veut des films à consommation rapide et sans effort. L'intéressant n'est pas de voir le film, mais de connaître la fin de l'histoire! Comme lorsqu'on doit se rendre quelque part, on a toujours tendance à prendre toute la vitesse permise et l'on ne s'arrête que rarement pour regarder le côté de la route. On est souvent comme ces touristes qui font le tour de la Gaspésie en trois jours et disent par la suite que sa beauté est surestimée...

     Devant un film à rythme lent, délibérement choisi pour donner aux spectateurs le temps de bien voir tout ce que contient l'image et de digérer les informations (sens très large) apportées et suggérées (évoquées), on comprend que beaucoup se sentent frustrés: on ne leur fournit pas la somme d'émotions ou de sensations qu'ils attendent.

     Au contraire, on leur apporte une qualité plutôt qu'une quantité d'informations. On leur donne le temps de revenir à leurs propres paroles sur le sujet et peut-être même de rêver leurs propres rêves plutôt que d'embarquer dans ceux des autres.

     Réjeanne Padovani à la télévision, c'était de l'information qualitative sur une situation politique présente. Toutes les anecdotes sur film, on les retrouve dans le téléjournal quotidien: trafics d'influence pour l'obtention de contrats, pots-de-vin à des hauts fonctionnaires, muselage brutal ou subtil de la presse progressiste, alliance crime organisé et politique, etc... Ces «nouvelles» que les quotidiens et téléjournaux livrent au compte-gouttes et isolées les unes des autres, le film les rassemble, les situe et les organise pour les faire comprendre dans leur contexte. C'est cela, «se rincer l'oeil» au cinéma.

     Un moment donné, je me suis pris à rêver qu'au lieu des commerciaux, un commentateur viendrait rappeler les faits d'actualité illustrés symboliquement par le film, mettre ou remettre des noms publics bien connus sous les personnages. Devancer, en quelque sorte, le téléjournal...

     Rêvons, rêvons..! Peut-être en restera-t-il quelque chose!
____________________

     À la télévision de Radio-Canada encore, a débuté le 16 mars un Ciné-club magazine. Pendant quinze minutes chaque semaine, juste avant la projection du long métrage, ce magazine renseignera sur toutes les dimensions de l'activité cinématographique d'ici. À côté des nombreuses heures consacrées aux sports professionnels, c'est encore très peu, mais, comme on dit de temps en temps dans la rue, «ce n'est qu'un début, continuons le...»

     Dans le premier de ces magazines, un non-dit a laissé planer une ambiguité assez agaçante. Parlant du syndicalisme chez les techniciens pigistes du Syndicat National du Cinéma (SNC), on a évoqué les exigences salariales comme une des difficultés importantes pour la production de nouveaux films. Ces exigences n'ont rien de démesuré. En réalité, le tableau des salaires en vigueur en 1974, le dernier que j'ai pu voir, révèle que seuls les plus hauts salaires équivalent à peu près à ceux des plombiers, électriciens, policiers, enseignants, etc... Et encore, il faut dire que seules des exceptions travaillent à l'année longue.

     Il faut le redire assez souvent, dans le contexte actuel, ce ne sont jamais les cinéastes qui s'enrichissent avec le cinéma. Les ciné-dollars vont pour la plus grande partie dans la poche des propriétaires de salle et des distributeurs, pour la majorité des succursales de multi-nationales.
__________________

 Dans les deux ou trois dernieres années, la revue Cinéma Québec avait publié un bilan de l'industrie du cinéma chez nous. Cette année, le Bilan a pris la forme d'un livre. On y retrouve une foule de renseignements sur les organismes publics fédéraux et provinciaux, sur les compagnies privées et leurs propriétaires, sur les cinémathèques et services de diffusion, etc... Quoique incomplet et insatisfaisant en partie pour les critiques et les professeurs de cinéma, ce Bilan rassemble des informations utiles et pertinentes et évite beaucoup de pertes de temps a ceux qui ont à utiliser ce type d'informations.
(Editions Cinéma Québec).

Relations, avril 1975, p. 124-126