Revue du cinéma québécois (bilan en 1972)
Jusqu'au succès commercial récent de quelques films de qualité on pouvait dire grosso modo, que le cinéma québécois ne connaissait que deux genres de films (1) : 1 ) les grosses «balounes» commerciales, passablement kétaines et crétines, et 2) les films à caractère social et politique qui ne trouvaient de débouchés que dans les circuits parallèles de distribution ou encore à la télévision. Le premier genre étant trop connu, le second pas assez, l'image publique de notre cinéma semblait peu reluisante. Avec les Mon oncle Antoine (Claude Jutra), IXE-13 (Jacques Godbout), Les smattes (Jean-Claude Labrecque), La vraie nature de Bernadette (Gilles Carle), est apparue une troisième voie: les films de qualité qui peuvent rejoindre un large public.
Cette division paraît assez artificielle, mais, en fait, elle commande trois types différents d'images, trois sortes de structures d'accueil pour les films, trois genres de «réponse» au film de la part des spectateurs. A sa façon, cependant, chaque genre fait partie de ce miroir que le Québec se donne à lui-même par le cinéma.
Dans le genre kétaine
Dès son apparition, qu'on pourrait situer avec Valérie, le genre kétaine s'est révélé très rentable, au moins économiquement. À courte vue et selon le principe qu'on n'a que le cinéma qu'on veut ou qu'on mérite, on pourrait dire qu'il y a chez nous un bon nombre de spectateurs kétaines. Comme seule explication, ce serait par trop simpliste. Pour comprendre ce genre de films, il faut aussi en examiner les principales lignes de force et voir quelles sont les images qui le composent.
Lancé sous le signe de la libération sexuelle et avec des prétentions de «sociologie appliquée», ce pan de notre cinéma a d'abord mis un fort accent sur le sexe. On y a déshabillé la p'tite Québécoise, on l'a initiée à «l'amour humain», au nudisme dans la belle nature des Laurentides ou de Percé, au ski de chalet, à la liberté des «enfants des fleurs», aux positions multiples de la relation sexuelle. Ceci n'a rien de kétaine en soi, mais, dans un film en général kétaine, ces représentations sexuelles suivront le courant général. Projetés librement (et c'est heureux qu'ils l'aient été), ces films signifièrent la fin de la censure étroite que le Québec avait longtemps connue à ce niveau. Aujourd'hui, on peut se servir du sexe comme d'un élément dramatique parmi d'autres, que ce soit sous le mode de l'évocation ou de façon très explicite. Cette liberté de représentation servira beaucoup aux créateurs de talent qui, eux, sauront l'utiliser à bon escient.
Un autre élément important de ce kétaine, c'est le genre de décors où l'on situe les actions. «Des vrais beaux paysages de cartes postales», entend-on souvent aprés certains films. Ces paysages, ce sont les Laurentides et la Gaspésie avec ce que les meilleurs moments de l'été ou de l'automne peuvent leur donner d'exotisme, les splendides chalets en campagne, le Montréal des quartiers bourgeois, des promenades et magasins souterrains, des appartements chics, des grands hôtels. Le plus souvent, une caméra bêtement là enregistre bêtement ces décors, comme pour un documentaire touristique. Beau (= laid) comme des cartes postales, mais le plus kétaine du style bourgeois kétaine dans sa conception de l'environnement. On y propage le mythe de l'harmonie realisée pour tous entre les désirs de beauté et les lieux naturels de vie. Si ce mythe peut fonctionner, c'est évidemment parce qu'on ne retrouve pas une telle situation dans la vie, surtout celle des spectateurs de ce genre de films.
Un autre élément important, c'est le destin romantique et «exemplaire» des principaux personnages. À ces «héros» filmiques, il arrive des aventures à peine ou pas vraisemblables, mais on parvient à convaincre le spectateur que tout cela pourrait arriver à n'importe qui. Le p'tit Simard, produit unique de la publicité, un enfant (pas) comme les autres, fait pleurer d'envie les mamans et les enfants sages. La petite serveuse de snackbar devient mannequin et épouse finalement le grand photographe français, initiateur par excellence à l'amour. Les Baronnets ressortent inlassablement des farces plates et des clichés éculés lors d'une mystérieuse apparition dont on ne sait de qui ou de quoi, mais le plus niaiseux en devient beau et séduisant. Etc., etc. Je n'ai rien contre le romantisme ó je l'ai déjà dit ailleurs - mais pour que le romantisme remplisse réellement son rôle de libération du rêve et de l'inconscient, il lui faut un ancrage plus profond dans la réalité et un peu moins de simplisme.
Ajoutons à cela une musique et des chansons faciles qu'on fera interpréter par une chanteuse à la mode du jour. Confions l'interprétation (sans trop se soucier qu'elle soit bonne ou mauvaise) à des «vedettes» établies du petit écran ou de la chansonnette. Utilisons enfin, pour le lancement, toutes les possibilités des grandes campagnes de presse, du film-annonce (previews) à la télévision aux demi-pages des quotidiens. Nous avons alors la recette idéale du film kétaine «made in Québec» qui, de fait, ressemble en presque tout à n'importe quel film kétaine fait partout ailleurs.
Par ailleurs, je pense qu'il ne faut pas trop chialer contre nos kétaineries. Probablement qu'il aura fallu les faire pour apprendre à les voir et les reconnaître comme telles. C'est déjà quelque chose. Il est vrai aussi que ces films remplissent à peu près le même rôle que les «vases chinois» que Trudeau voulait voir plus souvent à la télévision d'État à la place des émissions d'affaires publiques, c'est-à-dire celui de distraire et díempêcher le questionnement de l'idéologie dominante. Mais il faut reconnaître que nos kétaineries ne sont certes pas plus dangereuses que les centaines d'autres qui nous arrivent de l'étranger (surtout américain et français) chaque année. Il faut aussi nous demander qui ces films enrichissent et quel est leur impact sur l'industrie cinématographique québécoise; pour cela, je vous renvoie à la revue Cinéma Québec, qui le fait fort bien.
Constatation - contestation - action
Si c'est le cinéma commercial qui fait le plus parler de lui, et souvent à juste titre quand il s'agit d'oeuvres signées Jutra et Carle, c'est pourtant dans le cinéma à caractère social et politique qu'il se passe les choses les plus intéressantes. En voici les principales caracteristiques:
1° En général, il n'y a pas, pour ce cinéma, de promotion publicitaire de type commercial. Une certaine publicité en entoure la première, mais on n'en entend presque plus parler par la suite.
2° Les films de cette catégorie ne figurent pas au programme des grandes salles commerciales. Parfois, ils seront présentés commercialement dans des salles «spécialisées» comme le Verdi, l'Outremont ou celles du Vieux Montréal. Mais ce cinéma débouche surtout dans ce qu'il est convenu d'appeler le «circuit parallèle»: des copies mises plus ou moins gratuitement à la disposition du public sont utilisées par des organisations multiples (ciné-clubs, comités de citoyens cégeps, paroisses, etc.) pour des groupes, généralement petits, et leur projection est suivie d'une discussion, non pas tant sur les qualités ou défants du film que sur les questions qu'il pose. Dans les meilleures conditions, cette distribution n'obtient jamais l'ampleur de celle d'un film commercial mais ce n'est pas le même type de rentabilité qui est ici recherché.
3° Souvent, la télévision obtiendra la primeur de ces films ou leur fournira simplement un débouché refusé ailleurs. Parfois cette projection télévisée sera la seule occasion, pour les gens éloignés <les grands centres urbains, de voir ces films.
4° L'ONF a été le premier à fabriquer de tels films (les Perrault, Dansereau, Giraldeau et autres), mais d'autres organismes, plus libres idéologiquement, ont commencé à en faire (la CSN, avec Le mépris n'aura qu'un temps d'Arthur Lamothe, les Sociétés Saint-Jean-Baptiste, avec Faut aller parmi límonde pour le savoir de F. Dansereau). Une compagnie cinématographique comme Faroun en a aussi de très intéressants à son crédit (Les maudits sauvages de J. P. Lefebvre, par exemple), mais leur coût de location est généralement trop élevé pour des petits groupes. C'est un peu le même problème, d'ailleurs, pour certains longs métrages de l'ONF dont la distribution a été confiée à certaines compagnies spécialisées.
5° Ces films sont réalisés surtout sur le mode documentaire, non pas du tout à la manière touristique, mais précisément en montrant ce que les documentaires touristiques ont toujours ignoré. Pour paraphraser un titre, on va parmi l'monde pour apprendre ce que le monde pense de sa situation politique, économique, sociale, religieuse. On y découvre ce que vit et pense «le monde ordinaire» des milieux ouvriers, des quartiers défavorisés, des villages éloignés et sous-développés, ceux à qui le système refuse les cent dollars par semaine. Les lieux où líon tourne ne sont plus des lieux bourgeois ou exotiques, comme dans le cinéma kétaine, mais des cuisines, des usines, des chantiers de construction, des tavernes, des rues souvent sales, les transports en commun. Car «le monde ordinaire» ne passe pas ses journées à rêvasser ou à faire l'amour sur le Mont-Royal ou dans les Laurentides, n'habite pas Outremont, ne va pas prendre un verre au Chateau-Champlain, n'a jamais nagé dans la piscine de l'Hôtel Bonaventure, ne va pas raconter ses problèmes à des psychanalystes...
6. Ce dont il est surtout question dans ces films, c'est de la survie économique, culturelle et politique des Québécois (et non des Canadiens francais). Par les images et par les paroles, on obtient un cinéma de constatation: mais, lorsque le film est projeté et discuté en petits groupes, il devient vite un cinéma de contestation. Car les problèmes de survie ne peuvent jamais revêtir d'autres formes que celles de la contestation de quelque chose ou de quelqu'un. L'úil attentif peut alors voir comment un tas de gens, en se servant de ces films comme outils de réflexion cheminent lentement vers une conscience de classe, vers l'identification de leurs vrais amis et ennemis, vers le refus des «définisseurs de situation» traditionnels, vers une culture qui se désaliène de l'idéologie dominante, vers des réinterprétations radicales de notre histoire collective.
7° Films-outils, ils deviennent aussi parfois des films-action. Après la projection et la discussion, lorsque les spectateurs sont rentrés chez eux, ils vont entreprendre de nouveaux types d'actions. Non pas sous l'influence directe du film (ce genre de cinéma se veut tout le contraire du film de propagande), mais parce que le goût d'une recherche originale a émergé. L'exemple le plus spectaculaire demeurera sans doute les événements politiques (encore en coursj en Acadie depuis la projection télévisée de L'Acadie, l'Acadie?!? de Pierre Perrault. L'eut-il souhaité, que Perrault n'aurait jamais osé espérer un tel rebondissernent à son film. Le long délai entre le tournage et la sortie de LíAcadie, l'Acadie?!? (presque trois ans) semblait en avoir désamorcé l'impact possible, mais des groupes d'Acadiens ont quand même trouvé en lui un bon instrument d'analyse et, surtout, une forte provocation à l'action collective. Après quelque temps, le film lui-même put disparaître presque complètement, son rôle de provocateur ayant été rempli.
De même, dans le domaine politique, plusieurs films continuent tout bonnement une fructueuse carrière amorcée il y a deux ou trois ans. Ne citons qu'Un pays sans bon sens (Perrault) qui, sans le dire explicitement, montre à un nombre toujours plus grand de Québécois que leur pays est uniquement le Québec; Le Mépris n'aura qu'un temps (Lamothe), éveil d'une consciense de classe dans le monde ouvrier; Faut aller parmi l'monde pour le savoir (Dansereau), libération de la peur face aux pouvoirs, nécessité de changements radicaux, flambée de quelques brasiers de liberté.
Une autre réussite assez exceptionnelle se réalise présentement avec Tranquillement, pas vite de Guy Coté et d'une communauté chrétienne de base. Ce film constate une série de faits touchant la religion au Québec. Il ne fournit aucune explication à la crise présente, mais invite tous les spectateurs à se demander ce qui s'est passé dans leurs milieux respectifs et à s'inventer un nouveau regard sur la vie, la mort, la conscience politique, la prière, 1'éducation, l'Evangile. Le succès de ce film tient pour beaucoup aux structures d'accueil très élaborées qu'il a, avec les diverses institutions à caractère religieux chez nous; mais, en retour, il provoque en chacune d'elles un «remue-méninges» considérable.
8° Il pourra arriver que ces films soient jugés trop dangereux pour rencontrer le public, au moins temporairement. Ceci ne se réalise quíà l'ONF, bien entendu. On assistera alors à une suspension définitive, comme c'est le cas pour le célèbre On est au coton (Arcand) et pour quelques autres films, semble-t il. Ou bien on invoquera toutes sortes de raisons pour en retarder la sortie, ce qui, en bien des cas, revient presque à faire disparaître le film. Car ce genre de films voulant être un outil pour l'analyse de situations concrètes, il peut rapidement devenir dépassé à mesure que les situations changent. Il n'aura plus alors qu'un intérêt folklorique et intéressera uniquement les historiens.
Joindre l'utile à l'agréable
Donner aux gens ce qu'ils aiment pour s'assurer un succès commercial (condition nécessaire pour continuer à faire des films si on ne travaille pas à l'ONF!), ce qui veut dire trop souvent faire des films kétaines; ou bien leur donner ce qu'on croit être intelligent et bon (pour eux comnne pour soi) et, alors, faire des films difficiles et peu attrayants: tel est le dilemme que rencontrent à peu près toujours les cinéastes qui ont un minimum de génie créateur et de conscience professionnelle. Ce dilemme ne sera jamais résolu pour personne.
Malgré tout, nous avons pu voir dernièrement des fiims qui ont su conserver un haut niveau de qualité et, en même temps, s'assurer une large clientèle: des films intelligents, mais assez attrayants pour rencontrer 1es masses. Ils demeurent encore peu nombreux, mais représentent sûrement la voie qui a le plus d'avenir.
Avec les Mon oncle Antoine, Les smattes, La vraie nature de Bernadette et quelques autres, nous avons des films aux images séduisantes, à l'action captivante et qui procurent à la fois une bonne détente et une certaine émotion esthétique; en somme, des films qui font plaisir à voir pour n'importe quel amateur occasionnel de cinéma.
Mais ces films donnent plus que le plaisir d'un moment. Ils ne sont pas complètement oubliés sitôt la projection terminée, comme on oublie, par exemple, les Airport, Love Story ou Godfather, pour ne conserver que le souvenir du plaisir éprouvé pendant la projection. On aimera en reparler, pas dans les mêmes termes ni dans les mêmes conditions que pour ceux du circuit parallèle, mais il se passera quand même quelque chose. Pour la plupart des spectateurs, ces films seront l'occasion d'une petite réflexion, d'un retour sur eux-mêmes, d'un approfondissement de certaines situations, d'une vision-compréhension plus juste de certains problèmes. Au minimum, ils éveilleront à certaines questions ou donneront aux spectateurs l'occasion de voir que leurs interrogations sont partagées par d'autres. Peut-être aussi leur apporteront-ils parfois un langage qui leur permettra de mieux se dire ou de formuler leurs propres questions.
Il n'existe pas de recette pour réaliser des succès dans ce genre, ni au niveau de la thématique, ni à celui de la facture esthétique. La théorie de Gilles Carle ó films en largeur plutôt qu'en profondeuró demeure séduisante et peut même s'appliquer à d'autres films qu'aux siens, mais elle ne rend pas compte de tout.
S'il faut trouver des dénominateurs communs (c'est presque téméraire d'en chercher), je dirais d'abord qu'il y a en tous ces films un même regard svmpathique, mais sans complaisance jeté sur «le vrai monde» au Québec. Le spectateur se retrouve tel qu'il est en réalité, aussi bien avec ses tares (non caricaturées) qu'avec son système de vraies valeurs. On peut le montrer ivrogne, dominé par une femme elle-même frustrée, soumis et trop docile devant les pouvoirs «d'en haut», apathique devant les boss, naïf ou idéaliste dans ses revendications etc.; il sent qu'on ne se moque jamais de lui, qu'on ne lui conte pas de blagues sur ce quíil est ou pourrait être. Il se sent de connivence avec ces personnages qui, malgré leurs déboires, conservent leur santé, leur gros bon sens, leur humour un peu noir, mais tonifiant, leur scepticisme amusé devant les théories profondes, leur sens paysan de la fraternité, leur capacité de rebondir devant n'importe quoi.
Il faut souligner aussi que ces films ne «psychologisent» pas sur des problèmes uniquement personnels ou des cas marginaux. Pour l'élaboration de la fiction dramatique, on ne met en interaction que quelques personnages individuels, mais chacun d'eux se fait porteur de problèmes communs, prototype díun groupe ou de toute la collectivité. D'où une forte accentuation de la dimension sociale. De même, on y soigne particulièrement leur mise en situation de lieu et de temps, de sorte qu'on peut presque considérer ces films comme des documentaires ou encore des reportages spéciaux. Cíétait déjà remarquable avec Mon oncle Antoine; ce l'est encore plus avec Les smattes, où Labrecque ne met pas le mot «fin» sur la dernière image, mais un «à suivre» qui nous renvoie, non pas à un autre film, mais au téléjournal de fin de soirée ou aux journaux du lendemain.
C'est d'ailleurs tout le cinéma québécois quíil faut mettre en relation avec les bulletins de nouvelles et les reportages des autres médias si on veut le comprendre. Et alors, on commence à l'aimer.
1. Faisons abstraction ici des documentaires plus ou moins touristiques et des documents plus ou moins éducatifs de l'ONF de l'OFQ et d'autres organismes, quoique souvent, ces films soient très importants à l'intérieur des structures scolaires ou dans la programmation de la télévision.
Relations, juillet-août 1972, p. 216-217