«Un acte du coeur»

un film de Paul Almond

     Partant du même postulat: vivre sa vie en plénitude, deux films nouveaux nous ont présenté des situations analogues. Cependant, quand on vient de voir Acte du coeur, on pouffe de rire tout au long de la représentation de L'amour humain de Denis Héroux, tellement les personnages de Héroux paraissent superficiels et simplistes. On comprendra que je me taise sur ce dernier film.

     Ce serait faire une lecture bien superficielle de Acte du coeur que de le résumer (comme dans la publicité) sous les expressions «relations d'une jeune femme avec un prêtre», « contestation de l'Église», «révolte», «recherche d'absolu», etc. Ce film relate avant tout une expérience religieuse vécue ici et aujourd'hui, expérience qui nous séduit, nous émeut, nous déroute un peu et nous questionne profondément par sa fin spectaculaire (apparemment).

     Cette expérience religieuse, vécue d'abord plus sociologiquement qu'intérieurement, subit sa crise lorsque la jeune femme (Martha) se découvre amoureuse d'un prêtre (Michel) et que la mort absurde d'un enfant aimé - relisez Camus - vient exacerber sa sensibilité. C'est alors la fuite avec Michel dans l'amour passion, puis, le feu de cette passion s'étant un peu apaisé, le retour à l'interrogation première, la reprise de l'expérience de foi et son accomplissement.

     Par ailleurs, si l'expérience spirituelle est, avant tout vécue comme une exigence personnelle se situant au coeur même de l'individu, elle ne peut se réaliser en dehors d'une situation sociale et politique donnée. Luc Perreault a développé un aspect intéressant de cette question dans sa critique de La Presse. Je veux en développer ici un autre.

     Un film est toujours représentation d'une réalité, ce qui veut dire organisation structurée de symboles. Paul Almond joue continuellement avec une dialectique symbolique: feu/neige, chaleur/froidure, sympathie/froideur, lumière/noirceur, vie/mort, le feu comme vie intérieure et mort extérieure, l'humain/le divin, le bilinguisme (plus apparent dans la version anglaise), solitude/vie en société. Tout cela converge vers une question radicale: la flamme intérieure va-t-elle s'alimenter dans l'environnement extérieur pour ensuite le réchauffer, ou bien va-t-elle s'éteindre sous son action ?

Le feu

     La tradition mystique a presque toujours employé le symbole du feu pour signifier la présence de Dieu en l'homme. Qu'il suffise de rappeler les «langues de feu» de la Pentecôte pour signifier l'Esprit d'amour entrant dans le monde (cet événement est cité dans la cantate du film), et ce court passage de sainte Thérèse: «Je lui vis une longue lance d'or et à sa pointe paraissait être une pointe de feu, il me sembla l'enfoncer en plusieurs reprises dans mon coeur, et percer jusqu'à mes entrailles! Quand il la ressortit, il me semblait les sortir aussi, et me laisser toute en feu du grand amour de Dieu».

     On ne peut jamais décrire, formuler ou expliquer cette présence de façon satisfaisante. Tout au plus peut-on raconter les aventures et les cheminements dans lesquels elle nous conduit, comme fait Petru Dumitriu dans son magnifique roman Incognito. Car cette présence est sentie surtout au niveau de l'inconscient, de l'implicite, des motivations secrètes qui nous poussent à faire telle action ou nous retiennent. Elle est vécue comme une exigence et un dynamisme à être toujours davantage, à faire éclater les limites qu'on découvre toujours à nos gestes signifiants. Elle est désir d'amour total, c'est-à-dire de don entier de soi, de soumission totale à un autre en même temps que l'acquisition d'une plénitude. Elle est possession complète de ses énergies vitales et liberté inconditionnelle de les investir pour un autre. Elle est émergence à un monde nouveau où l'on se sent plus soi-même qu'on ne l'a jamais été. Elle est ravissement dans son double sens d'enlèvement par la force et d'exaltation joyeuse. Elle est là, discrète et incognito le plus souvent, mais parfois, elle prend toute la place.

     Pour moi, c'est cette présence que Paul Almond a évoquée chez Martha en se servant continuellement du symbolisme du feu. Pour des incroyants, cette présence s'appellera «dynamisme affectif» de l'homme, et c'est juste. Un Georges Bataille la découvrira au cúur de ses études sur l'érotisme et l'appellera «sacré», et c'est encore tout à fait juste. Mais les croyants oseront l'appeler Dieu et l'interpeller dans leurs prières. Pour Martha, elle est la flamme intérieure (Flame Within) émergeant à l'extérieur dans ses actes du cúur que sont ses amitiés, son affection pour l'enfant de son amie, son amour pour Michel, ses interrogations à deux morceaux de bois formant un crucifix. On a, bien sûr, une assez forte coloration de sexualité dans cette symbolique du feu (voir le rapport entre feu et sexualité explicité par Bachelard dans Psychanalyse du feu), au moins au niveau de la sublimation et de la peur inconsciente, mais il ne faut pas s'en étonner, car l'érotisme, cette «activité sexuelle d'un être conscient», comme dit Bataille, demeurera toujours la voie royale d'émergence du sacré.

Le froid

     Parler de présence et d'érotisme, c'était déjà évoquer et postuler d'autres présences. Pour Martha, il y a surtout celle de Dieu déjà reconnu, mais continuellement recherché. Dieu ne pouvant jamais être atteint directement, elle sait qu'elle ne peut le rejoindre qu'à travers la médiation des personnes et des choses qui l'entourent: l'enfant, l'amie, le prêtre, la musique, l'iconographie, la vie sociale.

     Or qu'advient-il de ces médiations ? L'une après l'autre, elles perdent leur transparence et Martha est bloquée par leur opacité: l'iconographie catholique surchargée voile plutôt qu'elle n'évoque le divin; la cantate Flame Within devient vague chanson populaire « . . . mon âme se promène en dehors de moi»; la nationalité anglaise de Martha, malgré son bilinguisme, la coupe de la vie sociale signifiante du milieu (scène de la discussion sur l'indépendantisme); le hockey, jeu innocent et exaltant pour l'enfant, cause sa mort d'une façon absurde; le prêtre, traditionnellement «homme de Dieu», médiateur par excellence et représentant du divin, devient simplement l'homme aimé (ce qui devrait pourtant le rendre davantage l'homme de «aimez-vous les uns les autres») et comme le symbole d'une contradiction entre l'amour humain et l'amour divin.

     Ainsi, l'environnement humain et physique cessant d'être un support et une nourriture pour l'expérience religieuse personnelle, il devient froidure extérieure en lutte contre le feu intérieur. C'est, à mon avis, ce que Paul Almond a voulu signifier en situant son film en hiver, donnant ainsi une nouvelle dimension au titre célèbre de la chanson de Gilles Vigneault: «Mon pays, c'est l'hiver». Lefebvre s'était d'ailleurs déjà servi, à quelques nuances près, du même symbolisme dans Chambre blanche. Notre hiver atteint ainsi un autre niveau de signification: la froidure devient froideur dans les relations humaines et cause un repli, le gel extérieur devient le gel des significations et exprime la difficulté d'être-au-monde, la saison froide devient le malaise d'une civilisation «glaciale» qui ne donne pas de chance à l'éclosion d'une vie intérieure, la mort de la nature n'appelle plus de soi la résurrection du printemps.

Consécration par le feu

     Le feu, le froid: qui va l'emporter ? C'est le suicide de Martha par le feu qui va répondre à cette question.

     «On agit toujours selon ce qu'on est», dit à peu près Tit-Jos (G. Vigneault), l'instructeur de hockey que l'on traite de fou. Pour moi, ó car Paul Almond ne fait donner aucune raison à son personnage, ó c'est ce qui va expliquer le geste final de Martha, qui voit son aventure avec Michel comme une période de marginalité, une mise entre parenthèses de son expérience fondamentale, et qui veut y revenir.

     On serait tenté d'expliquer ce suicide comme un geste spectaculaire, selon la suggestion de Michel, geste devant donner un exemple frappant d'un vrai acte du cúur comme celui du Christ qu'on a maintenant oublié. Cela pourrait me sembler juste si c'était finalement Michel qui se suicidait, mais c'est Martha qui se suicide et ce motif exemplaire s'accorde assez mal avec ce que je sais de la psychologie féminine.

     Ce suicide est plutôt la coïncidence réalisée entre le feu intérieur et un feu extérieur provoqué pour amener l'expérience religieuse à son achèvement et à sa perfection. Ce feu extérieur est d'abord purificateur, non pas tant de la «souillure» de l'aventure avec Michel que des forces négatives en nous («Je ne fais pas ce que je veux, mais je fais ce que je hais», dit saint Paul en Rm 7,15) et de la «froideur» du monde qui bloque l'émergence de la liberté. Puis, ce feu est l'accord entièrement réalisé entre les aspirations et la réalité, don total qui fait tout gagner, vie absolue du feu intérieur, soumission inconditionnelle à la Présence et plénitude acquise. Nous rejoignons là la tradition mystique pour qui la faute est révélation de l'amour de Dieu, pour qui la mort se change en vie nouvelle et supérieure. Pouvons-nous encore appeler le geste de Martha, cet acte du coeur, un suicide ?

     Martha aurait peut-être pu parvenir au même résultat en allant au bout de son amour pour Michel, mais elle a choisi un raccourci. Par là, son geste devient exemplaire et cet ensemble, c'est pour tout homme celui de la nécessité d'aller au bout de ce qu'il est, de sa flamme intérieure.

Relations, nov. 1970, p. 313-314