(Note : Je reproduis ici ce texte surtout pour sa valeur de reflet dune certaine critique qui se voulait politique au début des années 70. Il me rend un peu nostalgique ce ce temps où des centaines de petits groupes de réflexion formaient ce quon appelait le " réseau communautaire ", là où il faisait bon se retrouver régulièrement pour essayer de changer le monde )
Cinéma québécois et formation(s) politique(s)
Produire et donner à voir vingt-cinq longs métrages par an, cest jeter " dans le trafic " des représentations collectives une série innombrable dimages, de mots et de sons. Banale ou intéressante, kétaine ou pertinente, trompeuse ou signifiante chacune de ces représentations nouvelles prend une signification politique du fait même de sa situation sur ce terrain vague de la conscience (et de la sub-conscience) où ideologies, mythologies, rêves, utopies, valeurs morales et idées se disputent la première place et le poste de commandement de la vie personnelie, 1aquelle coordonne ensuite les réflexes de la vie collective/politique.
La réflexion politique ne doit pas se contenter de son domaine propre (analyse des pouvoirs à prendre, à exercer et à conserver), mais intégrer aussi le niveau symbolique par lequel les masses accrochent le plus, intellectuellement et affectivement, à la vie. C est à ce niveau que se placent les apports politiques principaux des moyens de communication (de persuasion, de suggestion, de conviction . . .) de masse, dont le cinéma.
Pour qui et contre qui se situe ideologiquement le cinéma au niveau des contenus et des modes de diffusion
1 ? Comment fournit-il des matériaux utiles ou nuisibies à une formation politique, cette expression étant entendue dans ses deux sens de 1) organisation ou parti politique et de 2) culture ou conscience ou capacité de comprendre intellectuellement et concrètement les mécanismes de la vie politique ? Ou encore, à qui profite-t-il (selon la technique de recherche du roman policier : chercher à qui le crime profite) ?Les quelques réflexions qui vont suivre ne fournissent qu une petite partie des réponses à cette question. De fait, elles cherchent moins a donner des réponses quà dégager un peu plus clairement à partir dune pratique concrète de la critique et de lanimation les problèmes particuliers de ce genre danalyse en situation québécoise.
L'objet de consommation et 1e sujet de conversation
Avant de parler de la production québécoise, il faut répéter encore une fois (parce que beaucoup ont de la difficulté à sen convaincre) ce principe général que le mode de diffusion d'un film est toujours plus important culturellement que les contenus explicites.
Pierre Perrault a maintes fois répété quUn pays sans bon sens nest pas un film politique, mais que cest la salle où il est projeté qui le transforme en un film politique. Versé dans le circuit communautaire, Un pays sans bon sens nest généralement projeté que devant des petits oroupes et une discussion/analyse suit toujours la projection. Dans cet échange, on ne sattarde pas à mettre en mots son admiration pour de belles images ou de belles paroles, ni à se demander si elles reflètent plus ou moins justement la réalité, ni àa comparer un reflet de réalité (le film) à une réalité. Très vite, comme il mest arrivé plusieurs fois de le constater, on délaisse le film pour aller directement à lanalyse de la situation précise du groupe: qui sommes-nous ? quelles sont nos réactions par rapport aux faits évoqués ? de quel bord nous rangeons-nous ? quest-ce quon peut faire dans notre situation concrète ?
Ce processus se reproduit avec tout film projeté dans les mêmes conditions. Dans ce circuit communautaire, on ne retrouve actuellement que les meilleures productions du cinéma-direct (documentaires), mais des films de fiction dramatique comme Les maudits sauvages (Jean Pierre Lefebvre), La mort d'un bûcheron (Gilles Carle) ou Réjeanne Padovani (Denys Arcand) produiront le même effet.
Car ce mode de diffusion empêche le film de devenir un simple objet de consommation. Plutôt, il le transforme en sujet de conversation tout en fournissant l'occasion pour la discussion. Il ne nie pas l'émotion ressentie en cours de projection, mais empêche qu'elle soit le dernier mot de la situation: il prolonge cette émotion et lui donne une signification nouvelle en la détournant vers la vie réelle du groupe. Par l'échange des paroles, il l'aide à se rapailler pour une meilleure attention à la vie pas seulement celle des autres, mais la sienne propre.
Pour les formations/partis politiques
Inutile, Je pense, de démontrer comment la diffusion en salles commerciales, divertissement du samedi soir ou crève-l'ennui des après-midi vides, est tout le contraire de ce qui précède. Divertissement, elle est aussi diversion de la réalité, enfermement
du film sur lui-même, refus de la conversation/échange.
Au niveau des contenus de films, nous n'avons encore pu voir aucun long métrage engagé directement et explicitement dans la propagande envers telle formation politique existante. Un engagement de ce genre créerait d'ailleurs (dans notre contexte) une telle suspicion que sa diffuslon se restreindrait à la formation en question.
Par leur insertion dans un mode ou l'autre de diftusion, la majorlté des films servent cependant directement ou indirectement l'un ou l'autre des partis.
a) Comme utilisation directe par une formation, nous avons peu de cas. Seul le Parti Quebécois, un peu soucieux de conscientisation à la base, a contribué, par ses comités locaux et le zéle de certains militants, à la large diffuslon communautaire des deux derniers Perrault et à celle plus restreinte, de Faut aller parmi l'monde pour le savoir (F. Dansereau). Un pays sans bon sens a ainsi fourni le point de départ (sujet de conversation) de plusieurs rencontres péquistes d'animation parce que la structure significative de ce film (pas nécessairement ses images) prouve avec une évidence certaine la thèse fondamentale du programme du parti. L'Acadie l'Acadie!?! peut ensuite fournir la preuve par l'absurde de l'importance de celte thèse. Fait intéressant, quoique marginal, l'agitation politique provoquée en Acadie par la projection de ce dernier Perrault fut à l'origine assez directe de la fondation du Parti Acadien, nouvelle formation de gauche dans la province canadienne du New-Brunswick.
L'Union Nationale ne trouve pas dans Québec: Duplessis et après (titre original: Duplessis est encore en vie) de Denys Arcand un portrait assez flatteur de son illustre chef fondateur pour en faire un outil d'animation . . .
b) Le mode de diffusion commerclal (le plus étendu) sert très bien de son côté quoique très indirectement, les partis traditionnels au pouvoir et les tenants du statu quo parce qu'il amuse et distrait les masses pendant que députés et hommes d'affaires prennent les décisions " sérieuses ". Après les films de fesses, c'est encore l'avantage du gouvernement fedéral canadien de subventionner les productions les plus commercialement séduisantes: lunité canadienne a parfois quelques exigences... Après une douzaine d'années d'attente injustifiee, le qouvernement québécois semble maintenant décidé à agir à ce niveau de la production. Mais il refuse toujours de toucher les niveaux de la distribution (marché de gros des films, contrôlé surtout par les Américains) et de l'exploitation (les salles ou le marché de détail, contrôlé pour une plus grande part par des compagnies multinationales), là où se jouent ies véritables enjeux culturels et politiques.
c) Des formations parapolitiques comme les syndicats et les Sociétés St-Jean-Baptiste ont aussi produit et utilisé un certain nombre de documents dans le circuit communautaire, mais malgré des débuts prometteurs, on dirait qu'une certaine peur les paralyse depuis un an.
Pour la formation/conscience politique
Une véritable formation/conscience politique s'acquiert par l'engagement et la participation à des luttes concrètes. Non par la lecture de savants bouquins d'universitaires ou le visionnement de films à thèmes/sujets politiques. Bouquins et films peuvent cependant participer à leffort de réflexion et d'analyse devant accompagner les actions pour qu'elles s'articulent toujours davantage en regard des objectifs poursuivis. De toutes façons, comme ils sont toujours situés idéologiquement quelque part, il importe de voir comment ils servent à la diffusion dintérêts de classe et de paravents (justification) pour " faire passer " les décisions des tenants du pouvoir.
Globalement, on peut dire que jusqu'à maintenant, le cinéma québecois a assez peu participé à la formation politique de la masse. Censure au niveau de certaines productions trop explicites (24 heures ou plus de Gilles Groulx), auto-censure ou refus de sengager chez une bonne partie des cinéastes (sous le prétexte que l'art est une chose et la politique une autre), attachement au confort et à l'esthétique bourgeois chez d'autres, manque de formation politique chez la plupart font que peu de films intéressants (dans cette ligne) prennent place sur les écrans. Il faut quand même signaler quelques apports intéressants.
a) Il faut regarder surtout du côté de la diffusion communautaire. Même là, il est rare de voir des sujets proprement politiques abordés directement par la totalité d'un film. Une exception heureuse Québec: Duplessis et après analyse assez bien nos moeurs électorales et rend bien compte de la permanence d'un modèle désuet, mais un souci de neutralité (ou d'objectivité ou de je ne sais trop quoi!) et un langage ambigu nuisent à son utilisation. Une bonne utilisation des derniers Perrault permet de poser une des deux plus importantes questions politiques actuelles pour les Québécois, celle de leur indépendance (lautre étant celle de la transformation du système par la prise du pouvoir par les travailleurs). En stimulant la réflexien sur la notion de pays, Perrauit pointe de la caméra quelques points chauds illustrant de façon claire une situation collective inacceptable. Il aide ainsi à la première étape de la formation politique.
Une série d'autres films fournissent indirectement dautres éléments de formation en répandant des informations inédites ou en regroupant de manière nouvelle les informations acquises sur divers problèmes éconormiques et sociaux: le problème des investissements humains et de lorganisation sociale dans les régions sous-développées et marginales du pays avec Gros Morne (J. Giraldeau) et Chez nous, c'est chez nous (M. Carrière; celui de lexploitation (entendue dans toutes ses significations) forestières, avec Dans nos forêts (M. Bulbulian); ceux de l'école en milieux
défavorisés ou de travailleurs à faibles revenus, le grand mérite de ce film étant de relier les problèmes de l'école au milieu de façon globale (L'école des autres de Michel Régnier) ; dans Richesse des autres (M. Bulbulian et M. Gauthier) la question minière du Québec est vue du côté des travailleurs en contexte capitalisle nord-américain et en relation avec l'écologie (même si elle est trop personnalisée et non mise en perspective de lutte des classes, la position de ce film reste valable) ; Le mépris n'aura qu'un temps pose clairement la question : à qui profite I'investissement de force humaine des travailleurs de la construction ? Avec Faut aller parml l'monde pour le savoir, les événements d'octobre 1970 et quelques foyers d'agitation ne sont plus vus comme des gestes criminels (selon la version des pouvoirs judiciaires), mais sont replacés dans leur signification politique ; les principaux problèmes typiquement urbains, tels l'habitation et l'automobile, sont soulevés de façon prégnante avec la serie Urbanose (M. Régnier); etc. En réalité, il est peu de problèmes sur lesquels les catalogues de la Cinématèque de la Bibliothèque municipale et de L'ONF ne fournissent pas quelques titres.
Ces films sur des problèmes sociaux et économiques ne donnent pas automatiquement une formation politique. Dans un contexte de diffusion massive (par exemple Chez nous, c'est chez nous à la télévision d'État dans le cadre des Beaux Dimanches), ils procurent le même effet de diversion que les films commerciaux. Mais dans la diffusion communautaire, la présence d'un animateur dans l'échange permet généralement de dégager la signification politique de ces questions sociales, non seulement pour les personnages du film directement concernés, mais pour chacun des participants à la rencontre. Chacun apprend ainsi à voir plus loin que le bout de son nez, à relire son quotidien et à mieux saisir sa vie collective. Assez directement et à court terme, des comportements politiques peuvent se transformer.
b) Jai aussi la naïveté (disent mes amis) de croire que la production et la diffusion commerciales peuvent contribuer malgré tout à la formation politique des Québécois. Très indirectement et à long terme, cependant.
Il y a d'abord ces quelques grandes productions populaircs à thème social et/ou politique (Mon oncle Antoine, La mort d'un bûcheron, Réjeanne Padovani). La fiction permet, par un choix d'éléments pertinents, d'aller directement à l'analyse de rapports de force; I'interprétation séduisante de comédiens professionnels impose ces sujets à l'attention pendant quelque temps. Evidemment, ces mêmes éléments travestissent les plus beaux sujets par la trop grande importance accordée à l'anecdote et aux gestes aux dépens des significations par leur insistance sur la psychologie et l'insolite des personnnges par leur incapacité à les faire voir comme des types généraux et non des individus à qui il arrive des aventures extraordinaires ou amusantes. Mais que l'occasion soit fournie d'analyser en groupe ces films (cela m'est souvent arrivé) et l'on s'embarque dans le même cheminement formateur que dans la diffusion communautaire. De facon plus directe et rapide parfois. Car eux aussi peuvent passer de l'objet de consommation au sujet de conversation.
Je veux aussi croire que l'ensemble des films québécois, des plus kétaines aux meilleurs, ont servi indirectement, malgré les défauts et les ambiguïtés de la plupart, à une certaine formation politique à long terme: tous ont contribué à la création d'un goût du Québec, selon l'heureuse expression du P.Q. Et cela, sous plusieurs aspects.
A la suite des premiers films de Perrault, nos caméras ont continué à explorer et prendre physiquement possession du pays en images sympathiques, chaleureuses. Signalons ici Les Mâles (G. Carle), Le temps d'une chasse (F. Mankiewicz) et cet admirable Tendresse ordinaire (J. Leduc) (ce dernier se retrouve surtout dans le circuit communautaire).
Parallèlement au jeune théâtre, on y a reconnu la langue québécoise comme le meilleur moyen d'expression et de développement de son identité. Sans panache mais sans honte, on y apprend à se rapailler et à se dire avec les mots d'ici et non plus à travers une langue des autres (française ou américaine). Mon oncle Antoine et La maudite galette marquent ici des dates déterminantes.
Avec un peu de recul, peut-être pouvons-nous avancer que si la vague des films de fesses n'a rien révolutionné au niveau des moeurs érotiques, elle n'en a pas moins imposé le produit fait au Québec dans les salles, nous libérant du même coup d'un certain complexe d'infériorité et donnant sinon une fierté, du moins une certaine confiance en soi: " quand on le veut, on peut faire aussi bien que les autres. . . ".
Après s'être toujours identifié à des stars étrangères, on commence à fixer le regard sur certaines d'ici. On les admire ou on les conteste, mais du même coup, on critique celles d'ailleurs et on apprend à ne plus prendre pour du comptant tout ce qui est proposé.
Lorsqu'au moyen de comédies loufoques (Tiens-toi bien après les oreliles à papa, IXE-13), on apprend à rire de soi avec sérénité, on est bien près do ne plus " se prendre pour d'autres " et de regarder avec lucidité sa situation.
L'ensemble de la production et de la diffusion québécoise reste loin de la formation politique proprement dite, mais il en fournit quelques conditions préalables en débroussaillant un terrain piégé d'avance par d'autres (le cinéma américain surtout). Le goût du Québec ne peut agir quà long terme sur les comportements politiques. Mais il prépare lentement un faire le Québec pour tous les Québécois.
1. Je reprends ici quelques-uns des termes du dernier numéro de Champ libre, Cinéma pour qui, contre qui ? (été 1973) Je ne saurais trop recommander la lecture de ce numéro qui fournit les bases théoriques essentielles pour lanalyse du cinéma dans une perspective de lutte des classes. Il contient aussi une liste analytiques des principales productions utiles à cet effet.
Relations, octobre 1973, p. 282-283