De Jean Beaudry et Jacques Bouvier:

JACQUES ET NOVEMBRE

Je veux essayer de rassembler les fils de vos désirs afin qu'ils ne se dispersent point... J'essaierai de rassembler le champ de vos désirs pour qu'ils servent de leviers. (Mathieu, dans Jonas qui aura 25 ans en l'an 2 000 d'Alain Tanner)

Depuis le début de la présente saison cinématographique au Québec, La femme de l'hôtel de Léa Pool revient régulièrement faire les manchettes: prix à Montréal, à Toronto, à Chicago, à Montréal encore, et probablement ailleurs au moment où cet article sera publié. Engouement que je comprends mal pour un film que je ne réussis pas à aimer et que je trouve prétentieux tant dans son sujet que dans son traitement. Mais enfin, il y a là matière de goût, et les goûts, comme chacun sait...

La meilleure surprise de la saison pour moi, ce fut Jacques et novembre. Une surprise comme on n'en compte guère plus que cinq ou six dans toute l'histoire du cinéma d'ici. Un film qui s'impose uniquement par sa valeur cinématographique, et non par un sujet à la mode, un effet de scandale ou le pouvoir d'attraction de tel acteur ou actrice vedette.

Non que nous ayons enfin le chef-d’oeuvre capable de faire l'unanimité du public et des critiques (qui ont préféré, mais par un vote très serré, le film de Pool pour leur prix annuel). Mais malgré quelques maladresses formelles (surtout cette séquence des "souvenirs qui dansent dans la rue", chantée par Michel Rivard), rarement a-t-on vu ici un scénario aussi bien articulé traiter d'un sujet aussi important et conserver une atmosphère aussi prégnante.

Comme récit, c'est tout simple: Jacques, 31 ans, apprend en début

d'automne qu'il est atteint d'une maladie rare. Novembre sera son dernier mois. Il le vivra couché ou assis, prisonnier de sa chambre, à l'hôpital d'abord, puis dans son appartement. Son copain Denis prend à la caméra 16 mm des images de quelques moments privilégiés, rassemble pour lui quelques paysages et lieux familiers. Surtout, il lui installe un système vidéo noir et blanc avec lequel Jacques va se filmer lui-même. Tout cela forme un journal visuel-sonore qui est tout autant chronique des derniers jours d'une vie que bilan et rassemblement, comme en une gerbe, des faits et gestes qui lui ont donné sens.

Jean Beaudry, coréalisateur, joue lui-même le rôle de Jacques: il s'y révèle un excellent comédien, d'autant plus qu'inconnu du public, il réussit mieux à faire croire à son personnage que ne pourrait le faire n'importe quel comédien connu de son âge, que chacun sait bien vivant!

Dans un montage rythmé par des inscriptions au calendrier et que je trouve particulièrement bien réussi, nous assistons tour à tour à des scènes où Jacques, seul, se raconte autant par de menus gestes et des silences que par des paroles (images en noir et blanc); puis à des rencontres avec sa famille, son copain Denis, une ancienne blonde qui d'ailleurs aura un bébé ce même mois, des amis (images en couleurs). Le ton est parfois à l'humour (le compte des heures totales de plaisirs sexuels), souvent à la tendresse {le dernier souper avec les amis), et atteint une charge émotive très forte à plusieurs moments (rencontre avec le père où pour la première fois ces deux êtres se disent qu'ils s'aiment, le "bazar" où Jacques liquide tous ses biens vers la fin).

Quand Jacques a appris sa maladie, nous raconte-t-il, sa révolte l'a fait foncer dans la forêt jusqu'à épuisement total et c'est là qu'en communion nouvelle avec la nature, il a trouvé l'apaisement. Il connaît encore un moment de révolte dans sa chambre d'hôpital (quand il fait jouer, trop fort, j'arrive de Jacques Brel: "Pourquoi moi, pourquoi maintenant, pourquoi déjà?"), mais son novembre se passe dans la sérénité.

"Comme un arbre dans la ville", écrit-il sur un immense agrandissement d'une de ses photos favorites le représentant en camping. Cet arbre, liaison mystique entre le ciel et la terre, on le retrouve continuellement en leitmotiv dans le film. Jacques a même le plaisir de le retrouver dans le dessin des poils sur son ventre et sa poitrine. Symboliquement, c'est encore lui qu'il arrose en chacune de ses plantes dans la dernière séquence, juste avant le fondu final. Il s'y identifie, y investit sa propre vie, aime y retrouver les forces qui l'abandonnent. Étrange panthéisme, dans un film où, apparemment, ne se dit aucune parole <"religieuse", ni appel à un Dieu ou une survie quelconque!

Mais il faut dire "<apparemment", car si le film évite toute interrogation métaphysique, il n'en offre pas moins toute une série d'ouvertures pour un dépassement de sa problématique de mort. En plus du leitmotiv de l'arbre, signalons ce poster du film Jonas qui aura 25 ans en l’an 20OO de Tanner, signifiant par là que Jacques assume l'univers de ce film. Il demande d'ailleurs à son ancienne blonde d'appeler son bébé, qui naît le 25 novembre, Jonas. Ou encore la chanson de Brel, ou l'énigmatique phrase de Cent ans de solitude de Marquez: "La mort ne lui importait pas, mais plutôt la vie" lue et relue au moment où Jacques réalise qu'il n'a "plus de temps pour faire semblant". Enfin, nous voyons à la fin qu'il a baptisé la dernière plante reçue en cadeau, un de ces cactus qui résiste à tout, Novembre. Simple ironie? Retournement du symbolisme traditionnel qui fait de novembre le "mois des morts" ? Les deux, je crois, et c'est par là que Jacques et novembre reflète justement l'esprit d'une partie des nouvelles générations qui se sont complètement coupées des référents religieux explicites, qui ne les appellent même pas dans les situations limites, mais qui, avec lucidité ou malgré eux, retrouvent la symbolique fondamentale du sacré. Et c'est pourquoi ce film se situe bien au-delà de la résignation ou du pessimisme.

Par ses images signifiantes, par son refus des paroles inutiles et du mélo, par son absence de moralisation, par une symbolique qui laisse toute liberté intérieure au spectateur, Jacques et novembre m'apparaît le meilleur regard qui ait été jeté sur la mort par le cinéma d'ici.

 

RELATIONS , avril 1985, p. 106-107