Cinéaste portraitiste depuis 25 ans Michel Moreau est aussi psychologue de formation. C'est pourquoi il sait qu'un conflit majeur entre des personnes ne peut se résoudre sans confrontation directe. C'est ce qu'il provoque, toutes précautions prises et après une recherche approfondie, dans Xénofolies, mettant en scène des groupes de jeunes Italiens (ennes) et de jeunes Québécois (es) de secondaire V dans une polivalente du Nord-Est de Montréal. Des discussions de groupe succèdent aux interviews individuels des deux leadeures, admirables adolescentes maniant la langue tel un couteau bien acéré. Tous les préjugés et images des autres sortent avec acrimonie et sont consignées sur un grand tableau. A l'aide de jeux de rôles, puis de discussions franches, les deux groupes s'affrontent. Le psycho-drame réussit, le défoulement s'opère, la communication s'engage. Chacun reste sur ses positions, mais l'école aura peut-être gagné une atmosphère un peu plus sereine. Surtout, demeure un film qui pourra servir de formidable outil d'animation chez les jeunes pendant des années.
Sorti l'automne dernier avec beaucoup de bruit, Bonjour! Shalom! de Garry Beitel décrit le mur psychologique et religieux séparant les juifs hassidiques d'Outremont et leurs voisins. Le réalisateur donne la parole aux uns et aux autres, mais on est encore loin de la confrontation directe. Il faut même penser qu'elle ne se réalisera jamais, car c'est le premier principe des hassidiques de ne jamais rien changer de leurs croyances et de leurs comportements. A la fin du film, quelques jeunes écolières vont rencontrer une classe de filles de leur âge dans une école privée juive et reçoivent des réponses à leurs questions; mais la curiosité est à sens unique et on ne peut parler de communication. Une citoyenne non juive conclut le film en réalisant qu'il y aura toujours un mur entre les deux communautés, mais qu'il faut souhaiter que s'y ouvrent davantage de portes.
Avec L'arbre qui dort rêve à ses racines , Michka Saal, juive d'origine tunisienne dans la trentaine, raconte son insertion au Québec. Avec une grande amie, une jeune Arabe originaire du Liban, elle rencontre plusieurs personnes (femmes surtout) ayant vécu la même expérience. Cela donne de très beaux témoignages humains, fort intéressants à entendre, souvent pleins de sous-entendus, mais les conversations se tiennent uniquement entre "néos" et l'ensemble reste assez narcissique. Ce film m'a rappelé la phrase de Jacques Godbout dans un roman des années 60 : "les racines, ça fait surtout trébucher..." La Sarrasine de Paul Tana nous ramène en 1904 avec un dur affrontement entre "Français" et Italiens de Montréal. On y évite le manichéisme: il y a des bons et des méchants des deux côtés. L'intégration au Québec est la position du réalisateur d'origine italienne. Mais l'univers du film reste très italien, tant dans sa bande sonore que dans sa sensibilité. La rencontre interculturelle se retrouve aussi, à sa façon dans Des lumières dans la grande noirceur (Sophie Bissonnette), (biographie de Léa Roback). Elle est en filigrane dans Nelligan (Robert Favreau), dans La manière nègre (Jean-Daniel Lafond). Sans compter une bonne dizaine de films allant regarder ce qui se passe à l'étranger ou interroger des personnalités d'autres pays.
Chacun à sa façon, tous ces films sont intéressants. Mais presque tous laissent sur un malaise. Je réagis évidemment comme un Québécois "de souche". Ce malaise, il vient surtout de ce que presque tous ces films visent - d'une manière qui n'est sûrement pas toujours voulue et qui dépasse leur auteur - à culpabiliser les Québécois, qui sont presque toujours les "gros méchants" de l'histoire. Pour les gens de l'autre culture, c'est toujours aux Québécois à faire le premier pas, à s'efforcer de les comprendre, à les accepter comme ils sont avec leurs différences. Xénofolie présente bien la position québécoise aux jeunes Italiens, mais ils ne s'y intéressent pas. Métaphore éclairante, que l'on retrouve aussi dans L'arbre qui dort..., ils peuvent aller quatre fois à Miami, mais jamais en Gaspésie ou à Québec. Michka Saal dit vivre avec un Québécois, mais on ne le voit ni ne l'entend et elle passe tout son temps avec d'autres "néos". Autre malaise, différentes allusions renvoient souvent, sans doute aussi malgré la volonté de leurs auteurs et des intervenants, à la notion de supériorité de leur culture. C'est même très direct pour les hassidiques. Cet aspect n'est jamais discuté. Malaise, finalement, de ce que ces films ne seront vus que par des Québécois "de souche" et que l'effet-miroir qu'ils pourraient fournir aux autres cultures n'a presque pas de chance de se produire.
Enfin, tout cela fait penser qu'il y a un immense travail de débroussaillage à faire pour se donner les bases d'un interculturalisme fécond. Il faudrait, par exemple, revenir à quelques principes de base que l'histoire et la sociologie ont bien mis en évidence dans les dernières années: toutes les cultures et les civilisations sont mortelles et mourront un jour; il faut en conserver des témoignages, mais dans les musées. S'il faut respecter les personnes, tout n'est pas également valable et "respectable" dans une culture; seules celles qui peuvent évoluer vers plus de complexité et orientés vers la vie et la liberté sont vivifiantes. Pour une société, il y a des seuils d'acceptation des différences à ne pas dépasser sous peine de s'autodétruire. Il faut aussi savoir que la xénophobie est un réflexe naturel, partagé par tous, que l'on maîtrise et dompte avec un peu d'ouverture et de culture, que seules des discussions franches l'empêchent de dégénérer en "xénofolie", à condition, évidemment, qu'on le veuille de part et d'autre. Est-il besoin de préciser que nos relations avec les Amérindiens profiteront aussi de cette réflexion?
Paru dans Relations , no 579, avril 1992, p. 68-69