Fin de millénaire

un film d’Hélène Bourgault

 

 

Le prochain changement de siècle, qui se doublera d’un changement de millénaire, va susciter de plus en plus de bilans et de réflexions sur le sens que cette étape, toute relative qu’elle soit, doit prendre. Signifiera-t-elle une rupture? Marquera-t-elle une frontière? Engagera-t-elle dans un esprit de renouveau? Bien malin celui qui peut diagnostiquer avec certitude les changements profonds de civilisation. Au fond, le passage au nouveau siècle n’aura que le sens qu’on voudra bien lui attribuer et que collectivement on lui forgera.

Les esprits lucides peuvent toutefois percevoir certains signes dont la convergence laisse entrevoir que quelque chose d’important est en train de mijoter. Fin de millénaire, que vient de réaliser Hélène Bourgault, rassemble plusieurs de ces signes qui émergent des grands bouleversements politiques et sociaux des dernières années.

Ce film d’une heure rappelle d’abord que les deux grands rêves collectifs du vingtième siècle, celui du partage intégral à l’Est et celui du bonheur par la consommation à l’Ouest, n’ont pas tenu leurs promesses. A la base, donc, une vision plutôt pessimiste ("présent chaotique, avenir menacé"). Parce qu’on ne change pas le coeur de la personne comme on change ses jouets ou la couleur des murs de son appartement. Chacune de son côté, ni la religion, ni la philosophie, ni la science ne satisfait pleinement les esprits en quête du sens à donner à leur vie. On sait maintenant que le sens n’est pas une chose à trouver, mais à faire et à refaire dans un esprit sans cesse en mouvement.

De cette nouvelle quête, différents témoins proposent leur voie, certaines faciles, d’autres beaucoup moins. Avec son sens habituel de la formule, Albert Jacquard souligne que la science doit devenir une histoire d’amour, que l’on doit apprendre à "déshabiller" la nature comme un amoureux et non comme le client d’une prostituée. Pour lui, le sens de la vie est dans la mise en commun des biens, dans le rôle que l’on joue pour que l’humanité continue. Plus tard, il prévient que le scientifique qui n’est pas aussi un philosophe n’est qu’un bricoleur dangereux.

Sven Ortoli, spécialiste de la physique quantique, démontre, avec l’apport de séquences animées qui donnent beaucoup de clarté à son propos, comment chaque élément de l’univers est en relation avec les autres et qu’il existe un rapport entre ce qu’on observe et notre esprit. Il soutient que la science doit maintenant s’efforcer de relier ce qu’elle a divisé pour mieux l’analyser. Pour lui, il ne fait pas de doute que la relation entre l’esprit et la matière sera le champ privilégié de la recherche scientifique du 21e siècle. Autre scientifique passionné de philosophie, Bernard Grad, biologiste, revendique une pensée holistique plutôt que mécaniciste, car le corps humain et son esprit sont plus qu’une machine chimique. Évoquant ces théories liées à l’énergie, la réalisatrice propose des retrouvailles entre la science et la magie qui, à sa façon, joue avec l’énergie.

La méditation zen, basée sur l’art de la respiration, est "échange d’énergie avec l’univers", souligne de son côté Fernand Dansereau; laissant remonter couche de conscience après couche de conscience, elle permet d’accéder à des zones de plus en plus profondes de l’être. Germaine Mastanapeo et Doris Bossum, deux Amérindiennes, se situent dans la même veine avec leur prière à la manière de celle de leurs ancêtres. Psychologue, Denise Roussel va dans le même sens, ajoutant cette nuance qu’il faut maintenant recourir à la perception par l’intuition plutôt que par le rationnel, par le féminin de tout être humain plutôt que par son côté masculin. Des étudiants de cégep expriment leur angoisse face à l’avenir et leur volonté d’augmenter la qualité de la vie plutôt que le niveau de vie.

Tout au long de ce film, une tortue continuellement en marche dans divers milieux, le béton urbain comme la merveilleuse campagne automnale, livre ses réflexions au sujet des divers témoignages. Elle se veut sentinelle de la nature et de la conscience. Il s’agit évidemment de la voix de la réalisatrice, toute modeste, sans prétention, digérant ce que ses interlocuteurs lui apportent. Pour elle, l’aventure scientifique et la quête spirituelle ne font désormais qu’un. Merveilleux symbole, cet animal tout en lenteur renvoie à la longue durée nécessaire à toute réflexion en profondeur. Sa voix, dans laquelle se reconnaît le spectateur, reflète la difficulté de la maturation des théories et des idéologies tout en lui suggérant qu’il ne faut jamais désespérer.

De tous ces témoignages se dégage une perception que l’humanité en est vraiment à une croisée des chemins, que le moment symbolique marqué par le passage à un autre millénaire aura bien des chances d’être reconnu comme celui d’un virage, d’un point de départ d’une nouvelle histoire. Je le crois aussi. Malgré l’aspect un peu fourre-tout du film, qui vient surtout du fait que l’auteure a voulu trop en dire, les avenues de recherches que propose Fin de millénaire devraient intéresser tous les intellectuels. J’aurais toutefois souhaité que la réalisatrice intègre à sa vision la démarche synthétique entreprise par Edgar Morin depuis Le paradygme perdu: la nature humaine ainsi que la nouvelle histoire et ses répercussions philosophiques qu’apportent les découvertes en astrophysique, aspects que les ouvrages de Hubert Reeves (Patience dans l’azur ) et de Stephen Hawkins (Une brève histoire du temps ), entre autres, ont merveilleusement vulgarisés depuis quelques années.

Dans cette réflexion de fin de siècle, dont Fin de millénaire ouvre les grandes portes, le spirituel occupe une place de premier plan. Mais les dogmes, les églises ou le discours sur un Dieu révélé en sont totalement absents. Les théologiens remarqueront rapidement qu’on ne recourt pas à leur savoir. Peuvent-ils se tailler une place à coté des nouveaux philosophes? Leur tentation sera grande, après n’avoir vu dans la nouvelle approche spirituelle qu’un vague panthéisme souvent incarné dans un animisme réducteur, de tout rejeter cela du revers de la main en prétextant qu’il n’y a là qu’une mode passagère. Je crois que cela serait dommage. Chose certaine, si les théologiens veulent participer à cette nouvelle réflexion, ils devront le faire avec le même esprit et la même rigueur que Theillard de Chardin l’a fait en son temps (avec le même sens poétique, devons-nous espérer!).

Fin de millénaire, a été produit (Studio F-Regards de femmes) et est distribué par l’Office national du film. Il est disponible pour location ou pour achat en copie 16 mm ou en vidéo.

Publié dans Relations, 590, mai 1993, p. 102