Depuis Aurore, I'enfant martyre, toujours le même combat:

 

LA DAME EN COULEURS

 

De Claude Jutra

 

Claude Jutra appartient à la génération des cinéastes québécois qui n'en finissent plus d'exorciser les démons qui ont meurtri, assagi ou apeuré leur imaginaire d'enfant. Besoin de libération encore ressenti? Blessures non encore cicatrisées? Complaisance un peu masochiste dans la délectation morose? Incertitude et impuissance à affronter des sujets au présent? Il y a probablement un peu de tout cela dans toutes ces oeuvres rétro qui jalonnent les quinze dernières années de la production locale (Mon oncle Antoine de Jutra, Partis pour la gloire de Clément Perron, Les Plouffe, etc., de Gilles Carle, Bonheur d'occasion de Claude Fournier, Les vautours et Les années de rêves de Jean-Claude Labrecque, etc.).

 

S'insérant dans ce courant patrimonial, La Dame en couleurs va chercher son point de départ dans un fait réel vécu durant les années quarante: l'enfermement d'enfants sains, mais orphelins ou "illégitimes" non adoptés, dans des hopitaux psychiatriques parce qu'on manquait de place ailleurs. On les y faisait travailler aux soins des malades tout en leur donnant une instruction minimale. Incroyable bêtise que seule la pénurie d'équipements sociaux pouvait expliquer. Là s'arréte l'histoire et commence la fiction imaginée par Louise Rinfret et Claude Jutra.

Ti-Cul, garçon de dix ans plus fouineur que les autres, découvre l'entrée de mystérieux couloirs souterrains courant dans toutes les directions, et même hors des murs de l'hôpital. Il en avertit Agnès, déjà adolescente et leader d'un petit groupe, et ensemble, ils s'y organisent une vie parallèle avec rite d'initiation, jeux. Un autre pensionnaire, peintre épileptique d'environ 35 ans et que les enfants nomment Barbouilleux, découvre ce manège, vient jouer avec eux et leur peint sur un mur du souterrain une belle grande "dame en couleursz", d'où le titre du film.

Très beau sujet, donc, et riche de possibilités dramatiques, mais que les scénaristes n'ont pas su développer. Au lieu de s'en tenir à l'univers des enfants, de leur inventer des rites et des drames où s'éclaterait leur imaginaire, ils dévient l'action dans de multiples directions. Incapables de creuser leur idée, ils en rajoutent sans trop se préoccuper de l'ensemble. Soit avec des tentatives d'"évasion>> de pensionnaires adultes. Soit avec cette relation ambiguë entre Agnès et la jeune soeur Gertrude qui quitte d'ailleurs l'hopital et l'habit religieux sans raison claire à la fin. Soit avec une patronnesse madame Grégoire sans lien avec les enfants et l'action. Soit avec une suite d'actions pas très crédibles en deuxième partie: tout ce qui entoure la mort de Sébastien, le flash-forward final.

L'importance accordée à Barbouilleux constitue sans doute la principale déviance. De toute évidence, ce peintre dont l'institution profite (car ses toiles se vendent bien à l'extérieur), lucide sur la valeur de ses croûtes, désespéré, incompris dans son imaginaire (son soleil noir), pas toujours très inspiré, aux pulsions érotiques réprimées et exprimées uniquement par sa "dame" du souterrain, etc., n'est là que pour développer le thème de la situation de l'artiste dans la société. Beau sujet auquel tout le film aurait pu être consacré; ici, on le voit à la fois trop longtemps, parce qu'il ne devrait pas occuper autant le devant de la scène, et pas assez, car il disparait à un moment et on n'en entend plus jamais parler. Le cinéphile ne peut s'empêcher non plus d'y voir une suite de l'autopsychanalyse entreprise par Jutra dans A tout prendre et continuée à petites touches, par personnages interposés, dans ses autres principaux films.

Avec ce personnage du Barbouilleux, le spectateur se sent mal à l'aise car il a un peu l'impression que Jutra veut régler des comptes avec tous ceux qui, dans le milieu, ne savent pas reconnaitre son talent. Ironiquement, ce thème de l'échec chez l'artiste se retrouve ici dans l'un des moins réussis des films de Jutra...

Car en plus de toutes ses failles au niveau du scénario, il ne réussit pas à créer son atmosphère, ni dans le souterrain où il aurait fallu jouer davantage de la bande-son et des éclairages pour qu'ils deviennent mystérieux et un peu épeurants, ni dans l'hôpital avec ses murs trop clairs. Les raccords de plans et passages d'un lieu à un autre n'offrent pas toujours la souplesse et la transparence d'un montage efficace. Le casting agace à quelques moments: Charlotte Laurier en Agnès n'est pas mauvaise, mais fait un peu trop vieille pour son rôle, un peu trop fine, trop brillante pour la finale imposée; I'insertion de Nicole Leblanc, de Monique Mercure ou de Rita Lafontaine en religieuses, de même que la figuration confiée à Johanne Harelle et Patrick Straram - le bison ravi, qui fait un peu trop clin d'oeil au milieu du cinéma, tiennent d'un racolage dont le réalisateur aurait pu se passer, car tout cela ne fait que diminuer la crédibilité des personnages.

 

En positif, maintenant, il faut souligner l'exceptionnelle qualité de l'interprétation de tous les enfants. Rarement réalisateur a-t-il su obtenir une telle intensité de jeu de la part d'enfants. A ce titre, La Dame en couleurs est infiniment supérieure à Mario ou à La guerre des tuques. Plusieurs séquences me paraissent des petits bijoux de jeu dramatique. Il faut aussi savoir gré à Jutra d'avoir fait un film tout en nuances, avec sa gentillesse habituelle qui cherche à tout comprendre, tout excuser, faire voir le beau côté des choses (même s'il est mince). Il n'y avait rien de plus facile, par exemple, que de tourner en ridicule les soeurs qui dirigent l'hôpital. Jutra ne l'a pas fait, composant à la place, avec soeur Gertrude, un personnage complexe que ne rejetteraient pas les féministes et qu'on aimerait voir développé ailleurs.

En se forçant un peu, on peut voir dans La Dame en couleurs un microcosme symbolique de la période dite de "grande noirceur>> et une revendication dramatique de la liberté pour l'artiste. C'était sans doute l'intention des scénaristes. Mais le réalisateur a imprimé à l'ensemble un ton <<Aurore l'enfant martyre>> et À tout prendre qui détonne dans les années quatre-vinqts. J'écris cet article à peine un mois après que La Dame en couleurs ait pris l’affiche et il en est déjà retiré. Ce qui signifie peut-étre que le public québécois ne se délecte plus aux mélodrames d'Aurore et n'a plus tellement le goût de ressasser ses échecs et ses peurs. Jutra est arrivé trente ans trop tard.

 

Relations, juin 1985, p. 171-172